Entretien 01/02/2011 à 13h53

CRS : « Ce gouvernement a terriblement besoin de la police »

Mathieu Deslandes | Journaliste Rue89


Baudry sur les manifs de CRS.

Brice Hortefeux a reculé. Ce lundi soir, au cours d’une réunion de crise, le ministre de l’Intérieur a promis que les huit compagnies de CRS (sur 61) qui devaient fermer « pour réaliser des économies budgétaires » seraient maintenues.

Depuis une semaine, les policiers manifestaient leur inquiétude. Des CRS lyonnais s’étaient mis en arrêt maladiemercredi 26 janvier, imités quelques jours plus tard par une partie de leurs collègues alsaciens.

Les CRS marseillais avaient choisi d’entamer une grève de la faim ce week-end et leurs homologues gascons de Lannemezan avaient cessé de dresser des contraventions. Finalement, seuls 280 postes seront redéployés « vers des missions de sécurité publique sur le terrain ».

Faut-il s’étonner de ce recul rapide du gouvernement ? La mobilisation de CRS a-t-elle un sens particulier ? Eléments de réponses avec l’historien des polices Jean-Marc Berlière, professeur émérite à l’université de Bourgogne et chercheur au Cesdip.

Le ministre de l’Intérieur a cédé très vite aux revendications des CRS...

Ce n’est pas étonnant. Le pouvoir est toujours extraordinairement attentif aux mouvements d’humeur de la police.

En général, le syndicalisme policier, qui est né au tournant des XIXe et XXe siècle dans des conditions difficiles -il n’était pas question pour la République de prendre le risque de voir la police pactiser avec les milieux ouvriers- parvient à négocier de façon très rapide et très efficace.

Il y a des rencontres très régulières entre les responsables syndicaux et la hiérarchie, ce qui permet de pallier l’interdiction de la grève qui est faite aux fonctionnaires de police. Quand des policiers franchissent le pas et organisent une mobilisation, c’est vraiment un coup de semonce pour le gouvernement.

Mais pourquoi céder si vite ?

Plus un gouvernement se veut fort, autoritaire ou sécuritaire, plus il a besoin de la police : ce que n’ignorent pas les organisations syndicales policières qui ont toujours su mettre à profit cette situation pour faire avancer leurs revendications.

La prétention sécuritaire du pouvoir actuel le met dans une relation de dépendance à l’égard des forces de l’ordre. Il a terriblement besoin d’elles.

Quand ont eu lieu les dernières grandes manifestations policières ?

La dernière grosse manifestation a eu lieu en 1983, sous les fenêtres du Garde des Sceaux, Robert Badinter, après plusieurs décès de policiers, pour dénoncer ce que des syndicats de police proches de la droite appelaient le laxisme de la justice. (Voir la vidéo)

Les historiens du social ont eu longtemps tendance à l’oublier, mais les policiers sont également des travailleurs avec des problèmes corporatifs, matériels, spécifiques.

Pour appuyer leurs revendications ou exprimer leur mécontentement, ils se sont même parfois laissés aller à commettre des actes aussi spectaculaires -et inattendus chez ceux dont le métier est de les réprimer chez les autres- que la grève (la première eut lieu à Lyon en mai 1905) voire la séquestration de supérieurs hiérarchiques (comme ce fut le cas, à Paris, en janvier 1884).

Mais la manifestation la plus spectaculaire et aux conséquences les plus lourdes reste celle du 13 mars 1958. Des milliers de policiers parisiens se sont rassemblés dans la cour de la préfecture de police avant d’investir le Palais Bourbon et réclamer des primes de risque face aux attentats du FLN qui les visaient.

Le préfet de police a été remplacé dans l’heure par Maurice Papon, dont le pouvoir attendait qu’il reprenne en mains une police qui, en lui échappant, fragilisait considérablement un régime déjà très affaibli et qui de fait allait s’effondrer deux mois plus tard.

Le fait n’avait pas échappé aux gaullistes en embuscade : un régime lâché par sa police est un régime condamné, on vient de le voir encore en Tunisie...

Les CRS sont un corps particulier. Que ce soit eux qui se mobilisent, qu’est-ce que cela signifie ?

Symboliquement, une mobilisation de CRS, c’est un message très fort. Les CRS constituent le corps le plus militarisé de la police. Ils sont encasernés, vivent ensemble, et de ce fait sont les plus aptes à se mobiliser. En même temps, ils ont un rapport particulier au pouvoir légal, dont ils sont parfois l’un des ultimes remparts.

Tout remonte à 1947. Cette année-là, le ministre de l’Intérieur, Jules Moch, a dissout plusieurs compagnies républicaines de sécurité au personnel essentiellement communiste : leur mollesse dans la répression des grèves, notamment celles des dockers de Marseille, le 12 novembre, avait fait douter le ministre de leur fidélité à la République.

Que sait-on de la popularité de Nicolas Sarkozy dans leurs rangs ?

Nicolas Sarkozy a été très populaire à un moment chez les policiers, quand il promettait primes, améliorations des conditions, moyens supplémentaires. Mais beaucoup de promesses n’ont pas été tenues.

Aujourd’hui, les CRS sont en première ligne dans les émeutes urbaines, ce qui crée un vrai malaise. On leur demande toujours plus alors que les effectifs policiers se réduisent. Quand le Président en personne les félicite de ne pas avoir riposté à des tirs à balles réelles, ils se posent des questions.

Il y a sans doute aussi une rupture du contrat de confiance avec un ministre de l’Intérieur qui a beaucoup promis, mais accumule à leur sens les mauvaises décisions et les maladresses.

Entendre son discours d’autosatisfaction de l’autre jour a été aussi insupportable pour de nombreux policiers que l’indécente proposition de la ministre des Affaires étrangères pour aider l’ex-président tunisien.

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  • poissonpiloté
    poissonpiloté
    c'est par où l'amer ?
    • Posté à 14h07 le 01/02/2011
    • Internaute 75343
      c'est par où l'amer ?

    Eclairage que je trouve pertinent et intéressant sur le pourquoi des concessions si rapidement consenties par Hortefeux (contrairement à ce qui passe dans d’autres secteurs de la fonction publique).
    Une raison supplémentaire à ces concessions est peut être aussi l’impossibilité d’ôminiprésident de se déplacer à l’extérieur de son palais sans le quadrillage systématique des lieux où il souhaite se rendre par ces compagnies républicaines, cela serait devenu une entrave à sa liberté de mouvement.

  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 14h35 le 01/02/2011
    • Internaute 5159
      Chroniqueur Grolandais

    Trois faits sont aussi à l’origine de ces mécontentements
    1) Le rapprochement police gendarmerie voulue par Sarkozy et qui reste toujours en travers de la gorge des gendarmes. Les uns subissent la rigueur de l’armée (discipline, disponibilité, absence de syndicats, ....) que les autres n’ont pas.
    2) Le projet de recrutement de civils armés pour renforcer leurs effectifs
    3) L’éviction des gendarmes des effectifs du GSPR (Groupement de Sécurité du Président de la République. Crée en 1983, il comportait 30 gendarmes qui ont été remplacé par 30 policiers le 16 mai 2007, date d’investiture de Sarkozy comme PR.
    Viennent à cela s’ajouter les opérations commandos dans les banlieues « chaudes » de type quartier de la Villeneuve à Grenoble où les CRS bouchent les trous du manque de prévention à grands renforts de lacrymos et le cocktail devient explosif entre les flics et le couple Sarkozy Hortefeux, les hommes des casernes grognent et c’est pas bon pour eux.

  • C. Creseveur
    C. Creseveur
    D'actualité, de dessin surtout
    • Posté à 15h05 le 01/02/2011
    • Internaute 7715
      D'actualité, de dessin surtout
  • Cosette
    Cosette répond à Cosette
    Délinquante amoureuse
    • Posté à 15h37 le 01/02/2011
    • Internaute 33774
      Délinquante amoureuse

    Ces CRS se sont mis en arrêt maladie, (apparemment une épidémie)...

    Question : Y a-t-il eu contrôle de la sécu pour savoir si ces braves gens étaient à l’agonie ?

    Et voilà : le trou de la sécu ! ...

  • steed1
    steed1 répond à baba264
    Franco-Breton
    • Posté à 17h02 le 01/02/2011
    • Internaute 29140
      Franco-Breton

    c’est la tout le paradoxe, ce gouvernement est sécuritaire mais supprime des casernes de CRS. de la même manière il envoi des troupes en afghanistan et continue à réduire le format de l’armée, c’est à n’y rien comprendre...à moins qu’on nous prépare des contrats avec des entreprises de sécurité privées et des armées privées selon le principe du « business is business ! »

  • miha
    miha
    citoyenne qui veut croire à l' (...)
    • Posté à 17h30 le 01/02/2011
    • Internaute 10207
      citoyenne qui veut croire à l' (...)

    Faut dire aussi qu’avec toute cette odeur de jasmin qui flotte un peu partout, on n’est jamais assez prudent... il faut fidéliser la police..

  • Numerosix
    Numerosix
    Prisonnier dans le village (...)
    • Posté à 18h16 le 01/02/2011
    • Internaute 14499
      Prisonnier dans le village (...)
  • seaLaura
    seaLaura répond à Célia
    En passe de réussir ses concours (...)
    • Posté à 18h44 le 01/02/2011
    • Internaute 122499
      En passe de réussir ses concours (...)

    Dans le cadre de la LOPSSI 2. En fait c’est l’extention de la réserve de la police nationnale créé en 2003 qui permet de faire appel à des retraité de la police nationale de moins de 60 ans. Si le texte passe elle sera étendu au citoyen qui après une formation(quelques jours pas plus) pourront se voir remettre une arme et la possibilité de dresser des procès verbaux.

    Lien

    article 37 quater

    Voilà le truc.
    C’est quand qu’on vire Sarko et ses sbires ?

  • Chimulus
    Chimulus
    Dessinateur de presse
    • Posté à 00h23 le 02/02/2011
    • Internaute 5775
      Dessinateur de presse
  • Lathé
    Lathé
    en classe
    • Posté à 12h40 le 02/02/2011
    • Internaute 129226
      en classe

    Ce qui m’étonne
    c’est que des CRS puissent obtenir des arrêts maladie de façon si rapide et si unanime
    Bizarre alors que des travailleurs ayant des tâches professionnelles difficiles sont contrôlés par des médecines parallèles à la médecine du travail et renvoyés au boulot du jour au lendemain
    Ce qui m’étonne aussi
    c’est la rapidité avec laquelle la police est entendue par le gouvernement (quoi 2, 3 jours de rébellion)
    pendant ce temps, enseignants et autres travailleurs ayant un travail pour la société (tout comme les CRS) peuvent faire grèves et manifestations des jours et des jours, rien n’y fait : eux sont des fonctionnaires privilégiés, qui n’ont aucune raison de se plaindre etc etc
    Y-a-t-il une hiérarchisation dans les réponses aux colères des différentes catégories de service public.
    La santé et l’éducation moins importantes que la sécurité des citoyens