Enquête 30/01/2011 à 15h36

Les ressources de Gbagbo « en voie d'assèchement »

Mathieu Deslandes | Journaliste Rue89


Laurent Gbagbo tient encore. Pour le déloger du palais présidentiel d’Abidjan, l’option militaire reste officiellement ouverte. Mais ce serait une catastrophe politique pour son adversaire, le Président élu Alassane Ouattara, perçu comme « l’homme de l’étranger » par de nombreux Ivoiriens.

« Ouattara espère plutôt un départ de Gbagbo à la faveur de manifestations populaires, d’une crise économique et sociale », analyse Antoine Glaser, le fondateur de La Lettre du continent.

Le « Boulanger d’Abidjan » (surnom donné à Gbagbo en raison de son aptitude à rouler son monde dans la farine) cherche avant tout à ne pas s’aliéner le soutien de ses partisans, malgré la stratégie d’étranglement financier déployée par la communauté internationale. Pour payer les fonctionnaires et l’armée, il a besoin d’environ 70 milliards de francs CFA par mois (137 millions d’euros).

Afin de ne pas voir ses réserves fondre trop vite, il a décidé de ne plus honorer le service de la dette extérieure. Fin décembre, les créances dues à la Banque mondiale, au FMI et au Club de Londres n’ont, selon nos informations, pas été remboursées. Il se montre aussi moins généreux avec les Jeunes Patriotes, dont les défilés, rémunérés, se raréfient.

Ouattara dégaine « l’arme du cacao »

A la mi-janvier, l’Union européenne et la Suisse, à la suite des Etats-Unis, ont gelé les avoirs financiers de Gbagbo ainsi que ceux de dizaines de personnes identifiées comme ses proches. Un peu tard : depuis le second tour de l’élection présidentielle, le 28 novembre, ils avaient eu le temps de prendre leurs précautions et de rapatrier une partie de leurs économies.

Laurent Gbagbo tire sa force du contrôle des recettes fiscales. Les chefs d’entreprise interrogés assurent qu’ils continuent à payer leurs impôts « pour que la machine tourne ». Certains évoquent des « intimidations ».

Sur les ports d’Abidjan et de San Pedro, les partisans de Gbagbo peuvent encore prélever des taxes sur les marchandises à l’import et à l’export. Même si le trafic est bien moins nourri depuis que l’Union européenne, qui représente 41% du commerce avec la Côte d’Ivoire, a interdit à ses navires marchands d’y effectuer des opérations.

Pression supplémentaire, Ouattara a décidé d’utiliser « l’arme du cacao ». Depuis l’hôtel du Golf, où il vit retranché, il a demandé lundi la suspension « pour un mois » des exportations de fèves. Elles représentent habituellement 30% des recettes du pays.

« Gbagbo a de quoi tenir jusqu’en mars »

Ces derniers jours, seules de petites sociétés (Safcacao, Omnivalu, Sucso, Tan Ivoire, Cabogha) ont bravé l’interdiction. Les grands groupes internationaux se sont pliés à l’exigence de Ouattara. Toutefois, selon Antoine Glaser :

« Gbagbo a vraisemblablement eu le temps, avant l’interdiction, d’encaisser de confortables DUS – ces droits uniques de sortie payés sur chaque tonne de cacao quittant le pays – auprès de grands chargeurs étrangers, en particulier Cargill et ADM.

Il contrôle aussi les sociétés de raffinage. Plusieurs millions de barils de pétrole ont sans doute fait l’objet de préfinancements. Tout confondu, Gbagbo a de quoi tenir jusqu’en mars. »

Mars ? Réunis le week-end dernier au Mali, les chefs d’Etats membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) ont tenté d’accélérer le calendrier.

Ils ont contraint à la démission le gouverneur de la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO), Philippe-Henri Dacoury-Tabley. Cet Ivoirien est soupçonné d’avoir accordé autour de 70 milliards de Francs CFA (105 millions d’euros) de rallonge à l’administration Gbagbo alors que seule la signature d’Alassane Ouattara est normalement reconnue par son institution depuis le 23 décembre.

Main basse sur la banque centrale

Acculé, Gbagbo a « réquisitionné » mercredi les antennes ivoiriennes de la BCEAO. Au moins 8 milliards de Francs CFA (12 millions d’euros) ont été récupérés dans la salle des coffres de l’agence d’Abidjan, selon le camp Ouattara. Depuis son siège de Dakar, la BCEAO a aussitôt annoncé la « fermeture jusqu’à nouvel ordre » de ses locaux en Côte d’Ivoire.

De fait, le système bancaire est en partie bloqué. Mais pas encore complètement paralysé. Les banques parviennent à s’arranger entre elles, comme en témoigne un chef d’entreprise français :

« J’ai versé les salaires ce vendredi matin. Avec des chèques, les compensations interbancaires n’étaient pas garanties. Mais nous avons réussi à faire des virements entre plusieurs établissements bancaires et tout le monde a pu être payé. »

Comme nombre de ses connaissances professionnelles, cet homme, qui tient à conserver l’anonymat pour « ne pas attirer l’attention en cette période tendue », est très inquiet d’assister à la désorganisation de l’économie ivoirienne :

« Depuis deux mois et demi, les mises au chômage et les réductions de salaires se multiplient. Dans certains secteurs d’activité, le chiffre d’affaires a baissé de 80%. Tout le monde est touché. »

Selon une étude menée auprès des adhérents de la Chambre de commerce et d’industrie française en Côte d’Ivoire, la moitié d’entre eux ont déjà pris des mesures de chômage technique.

Les compagnies d’eau et d’électricité réquisitionnées

Gbagbo, lui, continue à chercher de nouvelles ressources et s’est lancé dans un programme de « nationalisations » – des réquisitions par la force. Jeudi, c’est sur la compagnie nationale d’électricité (CIE) qu’il a fait main basse. La compagnie des eaux (Sodebi) est en train de connaître le même sort. Et Gbagbo « encourage les clients à faire leurs paiements en espèces », rapporte Lydie Boka, le directrice de StrategiCo, une société d’analyse de risques. Pour elle :

« De nombreux signes, comme sa promptitude à encaisser toute recette le plus rapidement possible, ou sa réaction aux sanctions de l’UE, semblent trahir moins de sérénité qu’il y quelques semaines chez Laurent Gbagbo. Ses ressources sont clairement en voie d’assèchement. »

  • 115327 visites
  • 140 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • Philippe Mahieu de Warelles
    • Posté à 15h55 le 30/01/2011
    • Internaute 18856
      La Rochelle

    Symboliquement intéressant de voir le rôle du financier dans l’exercice de la démocratie !

    Mais pas vraiment une surprise

  • tiendur
    tiendur
    retraité
    • Posté à 18h39 le 30/01/2011
    • Internaute 142865
      retraité

    Comment peut-on défendre la stratégie d’« étouffement économique » dont le succès repose sur la faim des populations ? C’est une idée de technocrate apatride, mais c’est indigne d’un chef d’état. Si Alassane gagne le pouvoir grâce à des émeutes de la faim qu’il aurait provoquées par sa stratégie, il y a fort à parier qu’il ne restera pas longtemps sur le « trône ».
    Souvenez-vous du jugement de Salomon : on ne peut faire confiance à la mère qui accepterait la mort de « son » enfant.

  • Rue253
    Rue253
    Ligérien
    • Posté à 09h10 le 31/01/2011
    • Internaute 139120
      Ligérien

    Les médias français osent à peine aborder ce sujet. Mais les médias francophones hors de France, eux, ne se gênent pas, pour simplement souligner, quelques réalités ivoiriennes. C’est le cas de la presse francophone africaine, québécoise, wallonne et romande notamment.

    Or donc, Madame Dominique Ouattara, épouse de l’un des deux présidents élus de Côte d’Ivoire, Madame Dominique Ouattara née Dominique Novion au milieu des années 1960, soutient son actuel mari, le « président’ ivoirien Alassane Ouattara. Alors que Dominique – née Novion – est Dominique Folloroux, épouse du Français Folloroux, elle prend, en 1979, la direction de la société immobilière Aici, société qui à l’époque gère les biens immobiliers du vieux président ivoirien Houphouët-Boigny et du président gabonais Omar Bongo. Dominique Folloroux née Dominique Novion est aussi, à la même époque, présidente d’honneur de la Chambre syndicale des syndicats immobiliers de Côte d’Ivoire. C’est dans ce contexte que Dominique Folloroux née Dominique Novion rencontre le jeune Alassane Ouattara, à l’époque Premier ministre du président ivoirien Houphouët-Boigny.
    -
    A Neuilly, en 1990, le maire de l’époque, Nicolas Sarkozy, célèbre le mariage de Dominique Folloroux née Dominique Novion avec Alassane Ouattara. En 1996, Madame Dominique Folloroux – née Dominique Novion et devenue Dominique Ouattara – reste PDG du groupe Aici et devient présidente de la société qui vend les produits “Jacques Dessange’ (salons de coiffure, instituts de beauté) à Washington. En 1998, Dominique Ouattara acquiert les franchises de ‘Jacques Dessange’ aux USA. Alassane et Dominique Ouattara ont en outre des villas à Neuilly et dans le Midi. Dominique Ouattara crée la fondation Children of Africa dont la princesse Ira von Fürstenberg est la marraine. Puis, Dominique Ouattara soutient son mari dans la course à la présidence de la Côte d’Ivoire. Dans les médias africains, on compare Madame Dominique Ouattara à Carla Bruni.

  • valreni
    valreni
    Homme de culture
    • Posté à 12h12 le 31/01/2011
    • Internaute 139841
      Homme de culture

    La contradiction fondamentale entretenue par ceux qui soutiennent le Boulanger Bagbo est celle d’un refus de l’état de droit, nécessaire à l’enseble de l’Afrique que ce soit en Tunisie, en Egypte, maintenant au Soudan du Sud indépendant et peut -être au Soudan au Nord où le mouvement de colère s’étend.

    Alors oui Ouatarra est un peu « parisien “ mais il va y avoir plus de quinze élections en Afrique en 2011. Alors il est temps de penser de manière moins ‘ provinciale .

  • edgar delyon
    edgar delyon répond à tiendur
    • Posté à 12h20 le 31/01/2011
    • Internaute 21592

    je croyais avoir compris que cet étouffement economique avait pour but d’empécher la remunération des milices et mercenaires.

  • City Zen
    City Zen
    Les politiques n'ont qu'un seul (...)
    • Posté à 12h27 le 31/01/2011
    • Internaute 137285
      Les politiques n'ont qu'un seul (...)

    Même si Gbagbo ne peut plus payer les gens il ne faut pas croire que le peuple va se retourner contre lui. S’il y a des émeutes dans la rue car les gens n’ont plus d’argent pour vivre, contre qui vont-ils manifester ?
    Gbagbo ? Ouattara ? Le premier refuse de quitter le pouvoir et donc est la cause de ces sanctions et le second a tellement envie d’être au pouvoir qu’il les a mises en place (vu que l’option militaire a été officieusement écarté par l’UA).

    Perso moi, j’irai au Golf pour dire au vieux d’arrêter ses conneries et que lui n’a pas de stress à nourrir sa famille car il est sponsorisé à 100% par l’ONU - ce qui n’est pas mon cas...

    On veut comparé Gbagbo à Ben Ali mais soyons réalistes, les deux zigotos n’ont rien à voir l’un avec l’autre. On s’en fout de ces deux gars, on veut juste que l’économie reprenne comme avant. En tout cas, si Ouattara arrive au pouvoir, il n’a pas intéret à se rater car vu la situation dans laquelle il a mis son propre pays, il risque de voir de vraies manifestations populaires sous ses fenêtres !

  • Papin
    Papin
    Etudiant
    • Posté à 14h12 le 31/01/2011
    • Internaute 143086
      Etudiant

    Je ne suis pas très politique ou révolutionnariste , mais j’aimerais savoir ou va l’argent des comptes gelés . Chaque fois qu’un président africain quitte le pouvoir de gré ou de force ses comptes sont toujours bloqués et généralement pour les pays francophone c’est la France .
    Selon l’article : A la mi-janvier, l’Union européenne et la Suisse, à la suite des Etats-Unis, ont gelé les avoirs financiers de Gbagbo ainsi que ceux de dizaines de personnes identifiées comme ses proches. Un peu tard : depuis le second tour de l’élection présidentielle, le 28 novembre, ils avaient eu le temps de prendre leurs précautions et de rapatrier une partie de leurs économies.
    Que devient cet argent depuis l’époque de l’empereur Mobutu , c’est comme une phrase qui revient toujours ... ont gelé les avoirs financiers de ... A qui cela profite ?

  • Mathieu Deslandes
    Mathieu Deslandes répond à Papin
    Auteur(e) de l'article Journaliste Rue89
    • Posté à 16h37 le 03/02/2011
      rédacteur
    • Journaliste 141178
      Journaliste

    Comme promis, j’ai essayé d’y voir plus clair. Je vous livre des extraits d’une réponse qui m’a été faite par la Banque de France :

    « En France, les mesures de gel des avoirs sont définies principalement par des règlements européens. Ces dispositions sont directement applicables en France.

    Les principaux textes européens sont les règlements :
    -n° 2580/2001 du Conseil du 27 décembre 2001 (concernant l’adoption de mesures restrictives spécifiques à l’encontre de certaines personnes et entités dans le cadre de la lutte contre le terrorisme)
    - n° 881/2002 du Conseil du 27 mai 2002 (instituant certaines mesures restrictives spécifiques à l’encontre de certaines personnes et entités liées à Oussama ben Laden, au réseau Al-Qaida et aux Taliban).

    La France dispose également d’un dispositif de gel des avoirs national, depuis la loi du 23 janvier 2006.

    En application des dispositions du code monétaire et financier (articles L562-1 et suivants), le ministre chargé de l’économie peut décider le gel, pour une durée de six mois, renouvelable, de tout ou partie des fonds, instruments financiers et ressources économiques.

    Les mesures de gel s’appliquent aux fonds (actifs financiers et avantages économiques de toute nature) instruments financiers et ressources économiques (avoirs de toute nature, corporels et incorporels, mobiliers et immobiliers, qui ne sont pas des fonds) détenus par les personnes listées.

    Par gel des fonds, il faut entendre, toute action visant à empêcher tout mouvement, transfert, modification, utilisation ou manipulation de fonds qui auraient pour conséquence un changement de leur volume, de leur montant, de leur localisation, de leur propriété, de leur possession, de leur nature, de leur destination ou toute autre modification qui pourrait en permettre l’utilisation, y compris la gestion de portefeuille.

    Par gel de ressources économiques, il faut entendre toute action visant à empêcher leur utilisation aux fins d’obtenir des fonds, des biens ou des services de quelque nature que ce soit, y compris notamment leur vente, leur location ou leur hypothèque.

    Les organismes financiers (et plus largement toutes les personnes assujetties au dispositif de lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme, listées à l’article L. 561-2 du code monétaire et financier) qui détiennent ou reçoivent des fonds sont tenues d’appliquer les mesures de gel mentionnées ci-dessus dès la publication des dispositions.

    Parmi les services de l’Etat, c’est la direction générale du Trésor qui est plus particulièrement en charge de la mise en œuvre des dispositions en matière de gel des avoirs.

    Les fruits produits par les fonds, instruments et ressources précités sont également gelés. »

    C’est un peu technique. Mais vous constatez que ce gel ne « profite » à personne en particulier.