A la une 28/01/2011 à 12h23

Moubarak débranche Internet, l'Egypte coupée du monde

François Krug | Journaliste Rue89

Cette « opération de guerre », du Caire pour museler l’opposition, est rendue possible par le faible nombre d’opérateurs égyptiens.


Baudry sur l’Internet égyptien.

Devant la contestation, le gouvernement égyptien ne se contente plus de filtrer Internet : il l’a carrément coupé, empêchant les opposants de communiquer et le reste du monde de s’informer sur la crise. Peut-on vraiment rendre le réseau inaccessible à l’échelle d’un pays ?

Ce vendredi matin, impossible par exemple d’accéder au site du quotidien Al Ahram, ni même au portail du gouvernement égyptien, comme le relève le blogueur Korben. Une coupure qui s’ajoute à celle des communications téléphoniques, les appels vers l’Egypte sonnant dans le vide.


Le site du gouvernement égyptien, inacessible ce vendredi, capture d’écran.

La coupure aurait eu lieu dans la nuit de jeudi à vendredi, selon Renesys, une société de veille technologique américaine. « L’Egypte a quitté Internet », affirme Renesys, en s’appuyant sur ce graphique recensant les fermetures de points d’accès au réseau :

« C’est une situation complètement différente de la manipulation modeste d’Internet qui avait eu lieu en Tunisie, où ce sont des routes spécifiques qui ont été bloquées [jusqu’à jeudi, l’Egypte avait elle aussi bloqué Facebook et Twitter, ndlr], ou en Iran, où Internet est resté accessible dans une forme limitée, destinée à rendre les connexions douloureusement lentes.

Le gouvernement égyptien a effacé son pays de la carte mondiale. » (Voir le graphique)



Le graphique de Renesys, recensant les fermetures de points d’accès au réseau.

Une telle coupure serait difficilement imaginable en France, mais elle est facile dans les régimes autoritaires, explique à Rue89 Benjamin Bayart, président de FDN (French Data Network), un des plus anciens fournisseurs d’accès français :

« En France, on a au moins une centaine d’opérateurs [à ne pas confondre avec les fournisseurs d’accès, qui sont un élément de la chaîne entre l’ordinateur personnel et l’opérateur, ndlr]. Dans un pays où il n’y a que quatre opérateurs, si vous éteignez leurs équipements, vous avez coupé Internet. [...]

Le gouvernement égyptien a dû donner des ordres à ces opérateurs, et la coupure a ensuite été réalisée par leurs techniciens. En France, un ordre de ce type serait illégal, et il faudrait que tous les techniciens décident de couper Internet : c’est peu probable et cela déboucherait sur une situation insurrectionnelle... »

Plus d’échanges sur Internet à l’intérieur de l’Egypte et entre le pays et l’étranger, et plus de lignes téléphoniques non plus : l’opposition égyptienne est-elle complètement réduite au silence ? Pour Benjamin Bayart, la coupure décidée par le gouvernement peut être contournée, mais dans des conditions très limitées :

« Pour le grand public, il est impossible de contourner la coupure. Pour des gens un peu spécialisés, tout le jeu est d’établir un lien entre un point du pays et un point à l’étranger. C’est possible avec des liaisons radio ou des téléphones satellites, ce qui pourrait permettre à un petit groupe d’activistes de faire sortir des infos. »


Le trafic en temps réel (Openmix).

Certains sites restent pourtant accessibles, indique Renesys. Parmi ces exceptions, le site de la Bourse égyptienne : pendant la censure, les affaires continuent. Explication probable, selon Benjamin Bayart :

« Parmi les opérateurs égyptiens, l’un d’entre eux n’a visiblement pas obéi à l’injonction du gouvernement, et tous ses sites sont encore accessibles. Le site de la Bourse est raccordé à plusieurs opérateurs, dont celui-ci, et cela lui permet de fonctionner encore, au ralenti. »

11,5 millions d’internautes sur 80 millions d’habitants

Cette coupure d’Internet peut-elle aggraver la crise et renforcer la contestation ? Selon des statistiques de 2008 publiées par le Journal du Net, l’Egypte compte environ 11,5 millions d’internautes, sur une population totale de 80 millions d’habitants.

Le régime prend-il vraiment un risque en privant cette minorité de son accès à Internet ? Faute de communications, impossible pour l’instant de savoir quelles ont été les réactions sur place. Mais pour Benjamin Bayart, cette coupure est une véritable déclaration de guerre du gouvernement :

« Couper les communications dans un pays est une opération de guerre. La première chose qu’on fait dans une guerre, c’est bien de faire sauter les routes ou les ponts. »

► Mis à jour le 28/01/2011 à 13h30 : l’article a été complété, notamment avec les explications de Benjamin Bayart.

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  • un-jour-peut-être
    un-jour-peut-être
    autodidacte
    • Posté à 12h42 le 28/01/2011
    • Internaute 142361
      autodidacte

    La maîtrise de l’information est indispensable dans une dictature, une presse surement muselée et on coupe les ponts avec le reste du monde pour être sûre de maîtriser l’opinion internationale en ne laissant rien filtrer comme informations non contrôlées, plus de 1000 arrestations d’après les infos, l’état égyptien peut se couper du monde, mais les idéologies que transportent le mouvement de la jeunesse, elle, n’a pas besoin de la caution du monde extérieur, ce qu’ils font en manifestant c’est pour eux et c’est certainement dans l’urgence d’un besoin d’existence qu’ils le font, ce sont toujours ceux qui n’ont plus rien à perdre, même pas leur vie qui mènent le combat de front, pauvre jeunesse qui voit sa vie se brider et ses rêves se briser par les gestions opportunistes de leur état. C’est douloureux de voir ce qui passe et c’est encore plus douloureux de ne pas sentir de soutien des communautés internationales. Mais entre gens du peuple on se comprend. Continuez, jeunesse, c’est vous qui créez votre futur.

  • Docteur Ralph
    Docteur Ralph
    polymorphe
    • Posté à 12h50 le 28/01/2011
    • Internaute 92084
      polymorphe

    Arriver à de telles extrémités est quand-même révélateur de la véritable peur panique du gouvernement égyptien de voir son régime dictatorial tomber comme ce le fut en Tunisie.

    Certes on ne tire pas encore massivement sur les manifestants mais on arrête à large échelle, on emprisonne les prix Nobel de la paix, on coupe les réseaux sociaux et on finit par couper Internet : tout est fait insidieusement pour tuer dans l’œuf le mouvement émancipateur.

  • 22decembre
    22decembre
    Social-libéral... C'est pas (...)
    • Posté à 15h56 le 28/01/2011
    • Internaute 137595
      Social-libéral... C'est pas (...)

    J’aimerai faire une remarque, un parallèle technique... Si on faisait ça en France, ça serait le bordel, et pour plein de raisons :

    - des raisons juridiques déjà, il y a sur le territoire français, à Paris et proche banlieue notammant, des infrastructures informatiques qui pourraient être considérées comme juridiquement intouchables par notre gouvernement (Paris est un noeud de communication internet par lequel transitent d’énormes quantités de données qui ne nous regardent pas et sont la propriété d’autres gouvernements et organisations, éteindre ce noeud nous mettrait dans une merde noire !), même si actuellement, personne ne se pose la question !

    - raisons techniques : il y a des milliers de points d’entrée sur internet ! Par exemple, j’habite en banlieue parisienne, pour aller sur le site web d’une université allemande, je passe par Londres et Amsterdam. À contrario, un niçois a plus de chance d’être raccordé à un noeud de Lyon, Geneve, Turin ou Milan ! Et la plupart de nos opérateurs et FAI sont soit branchés sur ces noeuds « internationnaux », soit propriétaires d’un réseau qui sort de nos frontières (par exemple, Free dispose de plusieurs câbles vers les USA et dispose aussi d’infrastructures là-bas : en cas de coupure d’internet en France, il est possible qu’ils fassent sortir toutes leurs communications par les USA !)
    L’arrêt d’un des noeuds lui-même serait un exploit étant donné qu’ils sont chacun une énorme pelote où chaque relais est connecté à des dizaines d’autres.

    Moralité : c’est quand même cool des fois d’être une grande puissance économique, ça oblige plein de monde à ne pas toucher à notre internet !

    Enfin, il y a des équipements que certaines personnes ou entreprises ont mis en marche, mais pas surveillé ! Plus personne ne sait où ils sont, ni comment les éteindre... Parfois même, l’entreprise a fait faillite ou l’administrateur du serveur en question est mort et personne n’a pensé à ça ! Le serveur est toujours branché et c’est tout ! Il fonctionne !

    Internet, ou l’anarchie organisée...

  • They aint gonna see us fall
    • Posté à 16h21 le 28/01/2011
    • Internaute 135530

    « Plus d’échanges sur Internet à l’intérieur de l’Egypte et entre le pays et l’étranger, et plus de lignes téléphoniques non plus : l’opposition égyptienne est-elle complètement réduite au silence ? »

    Même si elle ne peut plus créer de groupe facebook, les dizaines de milliers de manifestants montrent bien que l’opposition n’est pas réduite au silence

    Faut arrêter avec vos révolutions 2.0 hein... je vous assure qu’on n’est pas obligé de passer par internet pour gueuler ! Si, si c’est vrai ...