Vie de bureau 19/01/2011 à 10h09

Syndrome Renault : comment j'ai été viré en quelques heures

Binash | intermittent de la société du spectacle


Un vendredi à 17h15, au siège français d’une grande société américaine. Le chef de la sécurité me raccompagne à la limite du territoire de l’entreprise. Je suis exclu de manière définitive du site. La raison ? On me suspecte d’avoir volé – ou d’avoir voulu voler – des documents.

Employé comme agent courrier dans une entreprise prestataire de services, je suis affecté depuis la veille seulement sur le site de cette société américaine, en banlieue parisienne : 1 600 personnes y travaillent, trois bâtiments le composent. C’est un dédale de couloirs et de portes que seuls des badges habilités peuvent ouvrir. Je suis amené à parcourir tous ces étages pour y récupérer et déposer le courrier à différents points fixes : mon badge ouvre toutes les portes.

Ce vendredi, donc, à la pause déjeuner, j’enfile mon manteau et me couvre de mon chapeau pour aller manger à l’extérieur. Je reviens vers 13h15, avec le désir de prendre un café et lire quelques pages de mon bouquin à l’espace détente du huitième étage. Chaque étage dispose d’un tel espace, mais je décide d’aller au huitième parce que la vue sur Paris y est plus belle qu’au premier ou au deuxième, dont les fenêtres donnent sur le périph. Grave erreur !

Dans l’ascenseur, je remarque que deux personnes me dévisagent. Comme je reviens de l’extérieur, j’ai toujours mon manteau et mon chapeau, ou alors est-ce ma barbe qui les intrigue ? Préventivement, je cherche mon badge dans la poche de mon manteau, je n’ai pas eu le temps de le mettre en évidence.

« Ici, on n’a pas de temps à perdre »

Dans cette entreprise, nous sommes deux à nous répartir la distribution du courrier. Je m’occupe des quatre premiers étages, mon collègue se concentre sur les quatre derniers. Je me dis qu’un jour je serai peut-être amené à distribuer le courrier à cet étage, et je me dirige vers le point courrier par pure curiosité professionnelle. Cela dure quelques dizaines de secondes. Puis je vais prendre mon café.

C’est là que tout se complique. J’enlève ma veste, mon chapeau, je mets mon bouquin et mon badge sur la table quand soudain, les deux personnes qui m’accompagnaient dans l’ascenseur se ruent vers moi et me demandent si je travaille ici. Je comprends alors que depuis notre arrivée en ascenseur, ils n’ont fait que me suivre. Je leur réponds par l’affirmative, en désignant mon badge bien en vue sur la table.

Cela ne leur suffit pas. L’un d’eux se penche vers moi pour prendre mon badge de force. Je ne sais pas à qui j’ai affaire, le plus teigneux des deux n’ayant pas de badge bien en vue, sans doute est-il à sa ceinture mais son pull le cache. Evidemment, je trouve l’attitude assez cavalière et je me rebiffe. J’essaye de dédramatiser en leur demandant s’ils sont de la police et s’ils ne succombent pas au « syndrome Renault », où trois cadres suspectés d’espionnage viennent d’être mis à pied.

A ce moment, l’un d’eux me répond qu’il connaît tout le monde à cet étage. Il est certain que je ne travaille pas ici, puisqu’ici, « on n’a pas de temps à perdre » et que moi, visiblement, j’en ai à perdre. Je suis en pause déjeuner !

L’altercation dure deux ou trois minutes. Je prends mes affaires pour déguerpir au plus vite de cette ambiance ubuesque et me dirige vers mon local courrier. Je passe le reste de l’après-midi à mon poste de travail. J’effectue la tâche qui m’incombe, c’est-à-dire distribuer et récupérer le courrier aux quatre premiers étages.

Un interrogatoire et une fouille qui ne donnent rien

Pendant ce temps, l’alerte a été donnée. On fait des recherches au pôle sécurité. J’apprendrai plus tard que la direction a été alertée, et que même au siège européen, en Angleterre, les décideurs ont été avisés. On appelle le responsable de la sécurité, en déplacement à l’extérieur, pour lui demander de revenir en urgence. Mon badge est pisté sur le réseau depuis le lieu de l’altercation jusqu’à mon poste de travail. Plusieurs personnes viennent discuter avec mon responsable.

Vers 16h30, le responsable de la sécurité arrive, se présente et m’explique la situation. Il doit procéder à une « interview », en fait un interrogatoire. Une fouille s’avère obligatoire : si je refuse, ce qui est mon droit, il fera appel à la police. Je dois reconnaître son professionnalisme. Formaté à la psychologie comportementale, il m’invite à le suivre avec toute la diplomatie et la courtoisie nécessaires à cette situation.

J’essaye de dédramatiser. En présence de mon responsable, je livre ma version des faits. Puis je me vois contraint à une fouille de mes affaires personnelles. Mon sac et tout le contenu des poches de mon pantalon et de ma veste se retrouvent sur une table. Même mon livre, « Splendeurs et misères des courtisanes », est soumis à un regard inquisiteur.

J’estime que mon innocence n’est plus à démontrer. Ils savent où je travaille, depuis combien de temps je suis dans les locaux, et que rien n’a été volé. Je m’attends à des remerciements pour ma collaboration et à des excuses pour ces soupçons.

« Les vols et l’espionnage nous coûtent cher »

Que nenni ! Le responsable m’invite à reprendre mes affaires, me déclare que je dois quitter immédiatement le site et que mon exclusion prend un caractère définitif. Je comprends alors que la décision de m’exclure a été prise bien avant une quelconque démonstration de mon innocence. En gros, ils s’en lavent les mains.

En me raccompagnant, le responsable de la sécurité, toujours aussi courtois, dit comprendre mon étonnement et s’engage dans une explication fumeuse du genre : « Les vols et l’espionnage nous coûtent si cher qu’il faut éliminer tous les suspects, au risque de voir le prix de vente des produits augmenter pour la ménagère de moins de 50 ans... », et qu’il a « des “process” à respecter ». Il m’explique également que les dirigeants sont actuellement à cran avec les rumeurs d’espionnage chez Renault.

Je comprends alors que je suis transformé bien malgré moi en fusible à faire sauter, à cause d’une actualité qui me dépasse, conjointement à l’action de deux employés zélés et délateurs. Je perds ainsi mon affectation chez ce client, tandis que mon employeur, l’entreprise prestataire, me fait savoir que mon contrat en CDD ne sera pas renouvelé ! On tape toujours sur plus faible que soi....

► Vous aussi, vous avez remarqué un renforcement des règles de sécurité ou une « paranoïa sécuritaire » dans votre entreprise ? Partagez votre expérience dans les commentaires.

Photo : des espions derrière une porte (Tony the Misfit/Flickr/CC).

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  • domaris
    domaris
    chef de projets
    • Posté à 11h57 le 19/01/2011
    • Internaute 131389
      chef de projets

    Sur le principe, c’est scandaleux de se faire virer sur une présomption de culpabilité.
    Néanmoins de quelle société s’agit-il ? Peut-être que c’est une société comme Renault qui doit garder ses développements futurs très secrets pour ne pas se faire doubler et perdre des millions.
    Ensuite peut-être que le 8ème étage est surtout consacré à ces développements secrets ce qui expliquerait l’attitude soupçonneuse des 2 personnes de l’ascenseur.

    Admettons que ces 2 hypothèses soient vraies. Je peux comprendre que l’attitude de notre courrier-man, qui a un badge ouvrant toutes les portes, qui ne se trouve pas à son étage et qui se balade un peu partout au 8ème étage (qui est sensible), soit considéré comme une personne louche.
    Et puis cette personne ne fait pas vraiment parti de la boîte, il s’agit d’un prestataire, alors autant ne pas prendre de risque...
    Encore une fois, je ne sais pas ce que vend/produit cette société, mais je suis certaine, comme l’a dit le responsable de la sécurité, que l’espionnage industriel doit coûter très cher à ces boîtes-là. Et lui, c’est sa place qui est mise en jeu s’il prend le moindre risque.

    C’est malheureux pour cette personne qui fait les frais d’une paranoïa, mais je comprends que cette entreprise préfère ne pas prendre de risque.

  • RobertJos
    RobertJos
    Cadre bancaire International
    • Posté à 12h00 le 19/01/2011
    • Internaute 138711
      Cadre bancaire International

    Erreur de débutant. La première chose que l’on m’a montré après avoir été recruté dans une administration locale a été la salle de repos. En effet, afin de protéger sa propre image et celle de notre service, il fallait se reposer dans un endroit à l’abris du regard des élus et du public.
    Ensuite, pour des raisons de sécurité dans toutes les entreprises américaines o’u j’ai travaillé, nous devons toujours pouvoir justifier nos allées et venues à la première demande. J’ai souvent eu une formation à l’entrée et ensuite annuellement sur ce point et l’obligation de « challenger » les personnes « suspectes » dans les locaux même s’ils avaient l’air d’avoir un rang hiérarchique supérieur. C’est une différences culturelles et c’est indépendant de « Renault ».

  • elvene
    elvene
    ami des animaux
    • Posté à 12h46 le 19/01/2011
    • Internaute 99250
      ami des animaux

    Ce témoignage est délirant. Ce salarié prétend admirer la vue d’un étage où il n’a rien à faire professionnellement. Il prétend aller voir le lieu où se fait le courrier à cet étage car un jour « il pourrait y travailler ».
    Il ne se trouvait donc pas sur les lieux affectés à son travail ( les 4 premiers étages) et se livrait à une activité de curiosité qui ne ressort pas de son travail.
    Après cela, il feint de s’étonner. L’espionnage économique passe par moins que cela. La société n’a eu qu’un comportement de sécurité vis-à-vis de cet employé un peu particulier.

    Quant à lui conseiller les prud’hommes ! Il ne dit pas que son employeur, l’entreprise prestataire a rompu son CDD. Mais qu’elle ne le lui a pas renouvelé. Celui-ci est donc bien allé jusqu’à son terme. Rien n’oblige à renouveler un CDD.
    Il faut que le salarié de base français comprenne désormais qu’il y a une guerre économique et qu’il ne peut plus revendiquer tout et n’importe quoi.

  • jccman
    jccman répond à Numerosix
    • Posté à 13h07 le 19/01/2011
    • Internaute 71353

    Je travaille dans le hi-tech depuis un moment deja, et je peux vous dire que generalement, ceux qui sont le plus paranos avec les secrets techniques et/ou industriels sont ceux qui ont le moins de choses utiles a cacher.

    Car pour apprecier la valeur veritable de ces secrets, il faut un minimum de competence. Si on ne comprend pas grand chose, on a tendance a tout securiser, sait-on jamais...

  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 14h42 le 19/01/2011
    • Internaute 5164
      Now future & karpe diem

    Moralité, quitte à se faire accuser à tort autant voler des trucs : D

    J’ai connu l’inverse, l’absence totale de méfiance. J’ai bossé dans une boite où à un moment on embauchait à la pelle, où les prestataires et stagiaires changeait toutes les cinq minutes et sans compter les clients, fournisseurs et postulants voire carrément des gens qui n’avaient rien à faire là genre membre de la famille ou autre.

    C’était tellement du n’importe quoi qu’on disait bonjour sans même savoir de qui c’était, et on s’en foutait totalement. De toutes manières notre bureau était d’accès restreint, et si un type qui n’avait rien à faire ici, même si il était de la société et qu’on le connaissait, on s’enquérait de sa présence et si possible on le virait : non seulement on avait à se faire voler du matos très cher dont on était responsable, mais surtout cela pouvait être un type qui venait troubler l’ambiance studieuse... ou plutôt un type qui aurait constaté l’ambiance pas du tout sérieuse : D

  • Pierre-Jean Delune
    Pierre-Jean Delune
    aka Gaston Lagowski, aka Dude- (...)
    • Posté à 19h52 le 19/01/2011
    • Internaute 21557
      aka Gaston Lagowski, aka Dude- (...)

    Normalement, pour un prestataire de services, il y a un cahier de charges qui explique les spécificités du site de travail et du poste.

    L’encadrement de la société prestataire doit informer son salarié, à partir de ce que lui dit la société cliente.
    Le coup du « tu vas pas dans telle partie du bâtiment sauf si on te le demande », normalement, c’est écrit.

    Et jeter le salarié le lendemain de son arrivée pour un truc qui n’a pas été explicité, c’est pas seulement parano, c’est pas vraiment pro : ça serait nettement plus efficace de s’accorder sur les règles avec la personne qui a vécu le problème de sécurité en live, plutôt que de dégager les gens au moindre incident...
    Changer de personnel prestataire fait perdre du temps (tâches pas faites pendant ce temps, reformation, retemps d’embauche....). Un « process » remplacera jamais le bon sens.

  • domaris
    domaris répond à thomas35
    chef de projets
    • Posté à 09h28 le 20/01/2011
    • Internaute 131389
      chef de projets

    « Si sa présence était strictement interdite à cet endroit, cela aurait du lui être explicitement signifié et son badge aurait du l’en empêcher »
    Il y a aussi des choses qui relèvent du bon sens. Peut être que tous les employés ont accès à cet étage et seulement aux parties non-sensibles mais qu’il est logique à tous de ne pas y aller parce que tout ce dont ils ont besoin existe déjà à leur étage.
    En effet, ce serait chiant si on devait nous dire explicitement tout ce qu’on n’a pas le droit de faire alors que ça relève du bon sens commun.
    Par exemple, certains fumeurs abusent : ils badgent puis vont ensuite prendre leur pause clope de 30 minutes après déjeuner. Ou d’autres qui vont aux toilettes avec leur portable....
    On ne va pourtant pas dire aux gens qu’ils n’ont pas le droit de faire ça, c’est logique pour tout le monde sauf ceux qui abusent.

    Bon, pour revenir à un exemple plus sérieux, j’ai travaillé dans une boîte où tous les directeurs étaient au même étage. Leurs locaux étaient bien plus beaux et plus spacieux et pourtant ça ne nous serait pas venu à l’idée d’y aller prendre notre pause café bien que nos badges ouvraient l’accès à cet étage.
    A un étage comme ça vous conviendrez qu’il y a des données confidentielles, ne serait-ce que les données du personnel détenues par le RH...

  • __Seb__
    __Seb__
    Sysadmin
    • Posté à 12h59 le 20/01/2011
    • Internaute 141564
      Sysadmin

    Je pense ici que les torts sont partagés.

    Quand on a un système de badge tel que celui-ci, autant s’en servir intelligemment. Si il travaillait sur les quatre premiers étages, il n’y a -aucune- raison pour qu’il ait accès aux quatres étages supérieurs.

    Ensuite, ayant été élevé aux « best practices » made in USA, son attitude m’aurait effectivement paru étrange, et j’aurais probablement également alerté un responsable. Une tête inconnue, qui flâne, qui se balade un peu partout, désolé, c’est louche.

    Cela dit, je trouve effectivement la réaction de l’employeur démesurée... Mais doit-on vraiment être étonné ?