Sur le terrain 07/01/2011 à 05h05

Jeudi Noir ouvre un squat avec vue sur la cour de l'Elysée

Julien Martin | Ex-Rue89

Rue89 a visité le nouveau squat du collectif de mal-logés : un bâtiment de 5000 m2 qui donne sur les appartements du Président.


La façade du nouveau squat de Jeudi Noir (Julien Martin/Rue89)

Après « le ministère de la Crise du logement » place de la Bourse à Paris en 2007, un ancien bâtiment de La Poste près de Bastille en 2009, l’hôtel particulier de « La Marquise » place des Vosges en 2010, le collectif des mal-logés Jeudi Noir vient discrètement d’investir un nouveau bâtiment à l’adresse plus prestigieuse encore : 22 avenue Matignon, avec vue sur la cour de l’Elysée. Rue89 a pu le visiter.

« C’est la façade noire, en face du bâtiment vitré, là-bas ». Julien Bayou, cofondateur de Jeudi Noir et récent conseiller régional d’Europe Ecologie, parle sans faire de geste. Il s’agit de ne pas se faire repérer. Ce quartier du VIIIe arrondissement est sensible : on compte quelques prestigieux voisins, parmi lesquels le ministère de l’Intérieur... et l’Elysée.

La première arrivée devant la porte d’entrée n’est pas la bonne, deux gendarmes stationnent sur le trottoir d’en face. « Faisons semblant de regarder les galeries d’art. » Cette fois, c’est bon. Entrons. Nous sommes mercredi, deux jours avant l’officialisation du squat, ce vendredi.

Au pas de course devant les immenses baies vitrées de l’entrée, on pénètre dans les entrailles de ce bâtiment reconstruit en 1976 pour l’agence de publicité J. Walter Thompson. Neuf niveaux de plus de 500 m2 chacun, 2500 m2 de surface habitable. « Dix jours qu’on est ici sans que personne ne s’en rende compte », raconte Samuel, autre membre actif de Jeudi Noir, aux côtés de Maxime, Lila, Samuel, Ophélie...

« C’est typique du bâtiment réquisitionnable »

L’endroit sonne creux, mais il est fabuleux. « Il est depuis 2006 sur une immense liste pour les squatteurs de 200 bâtiments vides à Paris, dont 10% ne sont ni gardés ni inhabitables. » Ils l’ont investi le 27 décembre. A leur demande, un huissier un peu interloqué est venu constater leur présence lundi. La demande de connexion Internet date, elle, de samedi. Il convient, pour pouvoir rester, de prouver que l’on occupe l’endroit depuis un certain moment, que le « délit de flagrance » est dépassé.


Le courrier n’est pas relevé depuis plusieurs années ; le dernier diagnostic obligatoire de désenfumage date de septembre 2006. Encore un bâtiment de bureaux inoccupé depuis trop longtemps, une résultante de la spéculation immobilière.

« On n’a pas encore eu de contact avec les propriétaires, qui sont pourtant juste en face. » En face, il y a le siège d’Axa. Plus précisément, l’édifice occupé appartient à l’Ugicomi (Union de gestion immobilière pour le commerce et l’industrie), filiale à 91% de l’assureur. Comme habituellement avec Jeudi Noir, l’humeur est à l’humour : « Le siège d’Axa n’est pas mal non plus. Mais il est occupé ! » Un humour teinté de militantisme :

« Axa, c’est l’assureur qui n’arrête pas de communiquer sur la responsabilité sociale des entreprises et il laisse des bâtiments vides. Allumés qui plus est. »

« C’est typique du bâtiment réquisitionnable », soupire autant que se réjouit l’un d’eux, en expliquant comment des bacs à douche vont prochainement remplacer des toilettes. Pour l’heure, ce n’est pas encore le grand confort : seule une quinzaine de matelas a pu être acheminée. Toujours dans le souci de ne pas se faire remarquer. Les duvets sont dépliés, la nourriture n’a pas encore de placards pour être rangée. « On est en sous-marin », s’excuse-t-il, avant de slalomer entre deux chauffages individuels.

« Sarkozy, lui, ne paye pas de loyer »

24 chambres, toutes déjà pourvues, sont prévues pour accueillir des travailleurs précaires, des mères célibataires, d’anciens squatteurs délogés de « La Marquise » en octobre, des chômeurs, des intermittents du spectacle, des étudiants...

Parmi eux, Bourhan, 48 ans, père de deux enfants. Lola, 12 ans, et Julia, 14 ans. Il a rencontré des militants de Jeudi Noir à l’occasion de petits boulots. Avec sa « femme depuis vingt ans », il occupe aujourd’hui un appartement privé de 40 m2 pour 1000 euros par mois, qu’il a de plus en plus de mal à assumer. Ce n’est pas le seul : les loyers impayés sont en hausse de 132% depuis dix ans.

Sa demande de logement social n’a toujours pas abouti. Plutôt que l’expulsion, il a choisi cette solution : 60 m2, quatre pièces. Julia aura la chambre avec vue sur l’Elysée : « Elle est plus consciente des choses. » (Voir le diaporama sonore)

Tous payent un loyer plus que modéré, équivalent quasiment aux charges. Versé au propriétaire, s’il accepte. Et/ou à la petite collectivité, pour qu’elle puisse tourner. Pas de quoi être gêné :

« Sarkozy, lui, ne paye pas de loyer. »

« On l’appelle... Il a disparu, Apparu »

La proximité de l’Elysée fait beaucoup parler. Le risque est grand de se faire vider sans ménagement, par le GSPR (Groupe de sécurité de la présidence de la République). Mais pour le moment, les militants préfèrent rire d’avoir réussi à s’infiltrer à « un jet de pierre » du palais :

« On ne craint pas les snipers, ils sont sur notre toit ! »

C’est l’heure de parler politique et le mauvais quart d’heure de Benoist Apparu, secrétaire d’Etat au Logement, accusé d’être aux abonnés absents :

« On n’arrive pas à avoir de nouvelles de lui. On l’appelle, on l’appelle... Il a disparu, Apparu. » (Voir le diaporama sonore)

« On ne va pas les croire, il nous faut des preuves »

Jeudi Noir et les autres collectifs de mal-logés, tels le DAL ou Macaq, ne réclament rien de plus que l’application de la loi de réquisition des logements vides, datant de 1945. Il y a 1,8 million de logements vacants en France, dont 330 000 en Ile-de-France et 122 000 à Paris, selon les chiffres 2009 de l’Insee.

En attendant, ils squattent pour se loger et revendiquer. N’acceptant de partir que si le propriétaire leur présente un projet viable. Pas question de se laisser abuser :

« Si des travaux sont prévus, on quitte les lieux. Mais il ne faut pas non plus nous proposer des projets farfelus, comme une crèche pour enfants handicapés unijambistes au huitième étage. On ne va pas les croire, il nous faut des preuves. »

La hantise : le départ contraint. Se prémunir contre la flagrance ne suffit pas à éviter l’expulsion décidée par la justice et organisée par la préfecture. Et cela peut aller au pas de charge, parfois un mois seulement.

C’est que militants et habitants ont de grands projets pour le bâtiment. Ils ont réussi à faire acheter par la mairie de Paris « le ministère de la Crise du logement » et songent du coup à édifier ici un nouveau QG du mal-logement. Reste à trouver un nouveau nom :

« On a pensé à “Premier ministère du Logement”, comme on est avenue Matignon, mais c’est peut-être un peu arrogant. »


La vue du squat de Jeudi Noir sur la cour de l’Elysée (Audrey Cerdan/Rue89)

Photos et diaporamas sonores : Audrey Cerdan (Rue89)

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  • Mealin
    Mealin
    Etudiant
    • Posté à 05h21 le 07/01/2011
    • Internaute 52986
      Etudiant

    Je suppose qu’ils sont parés à faire front maintenant si ils passent du « on fait profil bas » à « on publie article et photos dans les médias » ...

    Quitte à se mettre au grand jour j’espère qu’ils ont fait une visite guidée pour de nombreux organes de presse et pas simplement rue89. Le culot c’est bien, mais encore faut-il se faire entendre non ?

  • Clockclock
    Clockclock
    éleveur de poules de combat
    • Posté à 05h50 le 07/01/2011
    • Internaute 117094
      éleveur de poules de combat

    Jeudi Noir est surement un des meilleurs collectifs français car ils ont souvent la loi de leur côté vu qu’ils savent s’en servir.

    « Jeudi Noir et les autres collectifs de mal-logés, tels le DAL ou Macaq, ne réclament rien de plus que l’application de la loi de réquisition des logements vides, datant de 1945. Il y a 1,8 million de logements vacants en France, dont 330 000 en Ile-de-France et 122 000 à Paris, selon les chiffres 2009 de l’Insee. »

    Si je ne m’abuse,c’est le préfet qui peut faire appliquer cette loi.
    Or à ma connaissance,même en pleine crise du logement,aucun ne bouge le petit doigt pour faire cesser ces spéculateurs qui s’enrichissent en gardant de bâtiments vides faisant ainsi grimper le prix de l’immobilier.
    Heureusement que notre super-président va nous débarrasser de ces vils spéculateurs et permettre à tout le monde d’avoir un toit au-dessus de leur tête ! Ou pas.

  • Sinouhé
    • Posté à 06h38 le 07/01/2011
    • Internaute 22732

    Réflexion intéressante :

    « Comme est ce possible qu’à un jet de pierre de l’Elysée et en plein plan vigie pirate on puisse occuper un bâtiment sans que personne ne s’en préoccupe ? »
    Cela revient à dire que la vie du président pourrait être mise en danger ? Que dire de la notre si celle du président n’est pas plus prisse en considération par les services concernés ?
    Peut être pense t’ils que les terroristes potentiel respectent le droit de la propriété et dans l’hypothèse d’un attentat il respecterons les règles ?
    Comment est ce possible ?
    simplement par ce que les plans vigies pirates ne servent qu’a impressionné le peuple et à lui faire croire que la situation est sous contrôle. (Bonne occas pour faire des contrôles certainement)
    La situation est sous contrôle effectivement mais pas dans le sens que l’on pense....

    Quand des attentas se produisent il est bon de se poser la question de savoir qui contrôle et à qui rapporte le crime.....

    Des réponses viendrons immédiatement.....

  • Pascal Riché
    Pascal Riché répond à Mealin
    Cofondateur Rue89
    • Posté à 08h12 le 07/01/2011
      éditeur
    • Journaliste 7
      Cofondateur

    Ne vous inquiétez pas pour eux, s’installer ici va faire un peu de vagues, donc un peu bruit.
    Le Parisien et les Inrocks faisaient partie de la visite :

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  • tox
    tox
    http://www.dessins-tox.com
    • Posté à 08h37 le 07/01/2011
    • Internaute 10208
      http://www.dessins-tox.com
  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 08h48 le 07/01/2011
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    Bravo à Jeudi Noir pour le choix de l’immeuble ;), vue magnifique, presque le tout confort, que demander de plus pour une habitation ?

    Méfiance, la LOPPSI II veille ... elle n’est pas encore définitivement adoptée, mais le cas des squats est prévu : plus la peine de passer par la justice, vidage quasi manu militari :

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    Bonne chance, en attendant et merci pour cette action emblématique.

  • Mme Berthe
    Mme Berthe
    grmbl
    • Posté à 11h10 le 07/01/2011
    • Internaute 113627
      grmbl

    Seul bémol : dans le quartier où ils se sont installés, ça va leur coûter un bras de faire les courses ! !
    Et ne parlons pas de la mousse à 12 euros en compagnie des pingouins encravatés...

  • anacruise
    anacruise
    mélomane bipolaire
    • Posté à 11h46 le 07/01/2011
    • Internaute 99756
      mélomane bipolaire

    je relaye l’info, je ne suis pas auteur du message :

    vous etes sans doute au courant jeudi noir a fait très fort en ouvrant un squat avec vue sur l’elysee au 22 avenue matignon ce matin ils ont fait une conference de presse et les flics viennent de se reveiller et malgrè le fait qu’il ont fait constater leur presence par un huissier les flics veulent les deloger au motif que le delai de flagrance ne s’applique pas au locaux commerciaux. la le batiment est cerné par les flics, il sont en etat de siege et viennent de me contacter pour relayer ce message sur la liste en nous demandant de venir des a present les soutenir et de par notre mobilisation empecher une expulsion immediate. je crois que ça vaut la peine d’aller la bas jeter un coup d’oeil et etre present car sur ce coup on frappe l’imaginaire et on reveille le bon peuple de france, en narguant directement sarkozy.

    viendez tout de suite au 22 rue de matignon metro st phillipe du roule ou miromesnil ou franklin roosevelt !

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