A débattre 26/12/2010 à 12h44

« Retourne dans ta cuisine » : elles luttent pour le ring

Judith Duportail | Journaliste

Boxe, judo : les femmes qui veulent pratiquer un autre sport que la danse ou la gym affrontent des préjugés machistes tenaces.


Sarah Ourahmoune (Raphaël Blassel).

Une écrasante majorité des pratiquants des sports de combat sont des hommes. Difficile de s’affranchir de la pression sociale, qui voudrait que les femmes se cantonnent à la danse ou au patinage artistique, quand on ne leur demande pas de rester simplement dans leur cuisine.

Pour celles qui franchissent le pas et montent sur le ring, reste à se débarrasser de l’image de garçon manqué qui leur colle à la peau. Et à être prises au sérieux autant que les hommes.

Sarah Ourahmoune fut longtemps la seule fille à enfiler les gants rouges, à monter sur le ring et à finir avec l’œil au beurre noir. A 13 ans, la future championne du monde de boxe pousse un jour la porte d’un entraînement « un peu par hasard » à Aubervilliers.

« Il n’y avait que des garçons, tous les regards étaient sur moi », raconte la jeune femme, le regard malicieux derrière ses longs cils recourbés. La boxeuse n’a rien d’un garçon manqué. Soigneusement maquillée, les ongles manucurés, elle se décrit comme « hyper-féminine ».

Comme tout boxeur, Sarah Ourahmoune apprit d’abord à encaisser les coups. Sur le ring, mais aussi en dehors. « Retourne dans ta cuisine », lui lâchait-on à un entraînement. « Tu vas te faire mal, c’est pas pour les filles. » Un conseil avant le début d’une compétition. « Je m’en fichais », assure Sarah.

Aujourd’hui, elle prépare les Jeux olympiques de 2012 à Londres tout en poursuivant sa scolarité à Sciences-Po. Et elle fait la fierté de son entraîneur, Saïd :

« Les petits caïds, ils arrivent ici en roulant des mécaniques, ils regardent Sarah combattre et ça les calme direct ! »

« J’ai l’habitude maintenant de travailler avec les filles », poursuit l’entraîneur :

« Le club d’Aubervilliers est celui qui accueille le plus de boxeuses dans la région parisienne. Et encore aujourd’hui, j’entends : “Mais pourquoi tu travailles qu’avec des gonzesses ? Elles ont pas peur de se casser un ongle sur le ring ?”

Je leur dis que mes boxeuses, ce sont des championnes ! »

Championnes ou anonymes, pour une femme, pratiquer un sport de combat, c’est affronter un adversaire mais également le regard et les préjugés des autres.

35% des Français inscrits dans un club sont des femmes

Il n’existe plus de réglementation interdisant l’accès des jeunes filles et femmes à tous les sports, mais celles qui se lancent dans les sports dits virils comme la boxe ou le judo sont rares.

Elles représentent à peine 5% des licenciés (inscrits à un club) en rugby, selon le ministère des Sports. Contre près de 80% en danse et en gymnastique rythmique, selon une enquête de l’Insee intitulée « Participation culturelle et sportive », menée en 2003.

Elles sont moins nombreuses que les hommes à pratiquer un sport : 35% seulement des inscrits à un club sont des femmes. Et plus elle vieillissent, moins elles pratiquent. (Voir le graphique « Participation culturelle et sportive par sexe », mai 2003, Insee)



Participation culturelle et sportive par sexe, mai 2003, Insee.

« Les femmes sont incitées à pratiquer des sports esthétiques »

Cette pratique décroissante d’une activité sportive s’explique par des « freins très divers qui empêchent les femmes de faire du sport », précise Stéphanie Mahuet, en charge de la féminisation au ministère des Sports :

« Elles sont plus sensibles que les hommes aux freins matériels par exemple, comme l’éloignement géographique ou le prix. Car dès qu’un budget est serré dans une famille, les loisirs des femmes sont parmi les premiers à passer à la trappe. »

Au-delà des obstacles matériels, les jeunes filles et femmes qui souhaitent se mettre à la boxe ou à la lutte sont soumises à une rude pression sociale. Stéphanie Mahuet poursuit :

« Nous essayons de découdre ces préjugés, en organisant notamment des formations avec les entraîneurs, pour qu’ils facilitent l’intégration des femmes dans les clubs.

Nous aidons financièrement les clubs qui mettent en œuvre des pratiques innovantes, comme la Fédération nationale de boxe qui a créé “L’Aéroboxe” (nouvelle discipline qui mêle danse et boxe) afin d’attirer plus de femmes. »

« Les petites filles et les jeunes femmes ne vont pas pratiquer de sport de combat, de rugby car socialement, ce n’est pas ce qu’on attend d’elles », explique Catherine Louveau, sociologue du sport :

« Elles sont incitées à pratiquer des sports esthétiques, comme la danse, des sports non violents. » (Ecouter le son)


Audio file

Catherine Louveau.

A tel point que les barrières sociales se transforment parfois en discrimination.

« Montrer plus de boxeuses, plus de footballeuses... »

Dans le milieu sportif, on se souvient de « l’affaire Plessis-Robinson ». En 1995, les joueuses du Football club du Plessis-Robinson (FCPR), en banlieue parisienne, souhaitent passer à une division supérieure car elles en ont le niveau. Leur demande est refusée par le propriétaire de leur club au motif que celui-ci ne peut pas financer cette promotion.

En mai 1998, l’assemblée générale de l’association sportive contraint les joueuses à quitter le club, toujours en invoquant des raisons financières. Nicole Abar, joueuse internationale et engagée politiquement à l’extrême gauche, porte plainte pour « discrimination sexiste ». Déboutée une première fois, Nicole Abar gagne son procès en appel.

La sociologue Catherine Louveau estime que les médias ont une part de responsabilité dans la division entre « sport de filles » et « sport de garçons » :

« En montrant plus de boxeuses, plus de footballeuses, plus de lutteuses, la télé et les journaux aideraient les petites filles à comprendre qu’elles ont le choix et le droit de faire le sport qu’elles veulent ». (Ecouter le son)


Audio file

Catherine Louveau.

Comme Sarah Ourahmoune, qui organise des rencontres tous les mercredi après-midi avec des écoliers et écolières d’Aubervilliers :

« Juste pour leur montrer qu’on peut être une boxeuse et une vraie fille. Et qu’elles ont le droit. Qu’elles peuvent faire de la danse aussi, attention. Mais qu’elles ont le droit de faire ce qu’elles veulent. »

Elles sont désormais 63 chaque semaine à ne pas se soucier de leur cuisine, à enfiler les gants rouges et à monter sur le ring.

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  • Nicolas_Zeisler
    • Posté à 13h49 le 26/12/2010
    • Internaute 104535
      MEDIAS

    Un lien pour en savoir plus sur Sarah Ourahmoune : Lien

  • emiboot
    emiboot
    Mammifère
    • Posté à 16h44 le 26/12/2010
    • Internaute 81944
      Mammifère

    C’est intéressant comme article mais je trouve cette constatation de mauvais accueil des filles dans les sports de combats archi fausse pour les arts martiaux (y compris le judo).
    J’ai fait de la boxe chinoise, et en dehors de la difficulté de me trouver un sparring partner de mon gabarit (160 cm), les mecs m’ont toujours bien accueillis, profs comprit, pareil en Aïki Do.
    Mais ça devient peut être plus vrai pour le haut niveau et les compétitions.

  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 17h46 le 26/12/2010
    • Internaute 5159
      Chroniqueur Grolandais

    Le femmes qui font des sports de combat, c’est comme les mecs qui font de la danse classique ou de la broderie. La réflexion normative, celle qui correspond à notre mémoire reptilienne nous fait dire qu’on est hors des clous quand on ne correspond pas aux critères des cavernes. Ceux ci correspondent à une répartition subtile entre la femme qui est faite pour la reproduction et le bien être de la grotte et l’homme chasseur d’aurochs et cueilleur de fruits.
    C’était encore un peu vrai juste après la guerre, mais depuis que la femme travaille, s’émancipe et qu’elle rapporte son salaire à la grotte, elle revendique, à juste titre, le droit de pratiquer ce qu’elle souhaite, même la cueillette des glands

  • A déménagé le 1-6
    • Posté à 19h00 le 26/12/2010
    • Internaute 61755

    19h00...et tu n’es pas à la cuisine ?

  • Mon-Al
    Mon-Al répond à A déménagé le 1-6
    roturière : -)
    • Posté à 19h04 le 26/12/2010
    • Internaute 24219
      roturière : -)

    Non, parce que je ne veux pas déranger mon époux qui prépare le diner ... faut quand même du respect pour qu’un couple dure ! La cuisine, c’est son domaine : chacun son jardin secret : -)

  • soutenable lourdeur du néant
    • Posté à 21h15 le 26/12/2010
    • Internaute 134590

    Ayant longtemps pratiqué le judo, je n’ai que rarement eu la « chance » d’avoir à faire à de tels préjugés. En même temps, j’imagine que l’ambiance de la boxe, surtout à Aubervilliers, doit valoir son pesant de cacahuète.

    Saïd, l’entraîneur, est fier de ses championnes... je remarque, non sans contentement, qu’elles sont aussi de brillantes étudiantes.
    Ou comment mettre KO, tant physiquement qu’intellectuellement, la ribambelle des préjugés et des violences de cet odieux racisme qu’est le sexisme.

    Chapeau, les filles...

  • vieilanarfatigué
    vieilanarfatigué
    Changer le monde, c'est se (...)
    • Posté à 05h05 le 27/12/2010
    • Internaute 125168
      Changer le monde, c'est se (...)

    Dans tous les clubs de sport et même ailleurs ,il y a des c...Ceci étant le sport , c’’est bien mais c’est fatigant.

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