A LA UNE 21/12/2010 à 19h39

Des instits en guerre contre les formations « commerciales »

Judith Duportail | Journaliste


Des enseignants de la région toulousaine se sont plaints de leur inspecteur d’académie : ils en ont assez de se voir imposer des formations organisées main dans la main avec les maisons d’édition. « C’est une collusion entre une entreprise commerciale et l’institution à laquelle nous appartenons », argumentent-ils dans un texte. « Pure paranoïa », répondent le monde de l’édition et l’inspection d’académie.

Tous les enseignants des écoles maternelles et élémentaires reçoivent dix-huit heures de formation obligatoire par an. Il s’agit de mettre à jour leurs compétences ou de réfléchir à des nouvelles pratiques à expérimenter en classe. Ce qui n’est pas sans poser un problème, selon Christian Borgetto, enseignant à l’école élémentaire de Nailloux (Haute-Garonne) :

« Nous avons de plus en plus de formations organisées par les maisons d’édition du type Hatier, Hachette ou Bayard, qui viennent faire la pub pour leur manuel. »

Des livres « sans aucun rapport avec l’enseignement »

L’homme prend pour exemple la formation que tous les enseignants du primaire de Haute-Garonne ont reçu le 15 décembre dernier : Marie-Lise Peltier, auteur du manuel de mathématiques « Euro Maths » chez Hatier, s’est déplacée pour une conférence (une animation pédagogique dans le jargon). Commentaire de Christian Borgetto :

« Sans remettre en cause les qualités de Mme Peltier, nous estimons que cette conférence n’était qu’une vaste opération commerciale. Il y avait une table où nous pouvions acheter le manuel et même des ouvrages de jeunesse sans aucun rapport avec l’enseignement. C’est une collusion entre l’entreprise et l’école. »

Une de ses collègues explique que les formations pour les enseignants de l’école maternelle de Nailloux « ne valent pas mieux » :

« Une directrice de collection de chez Bayard est venue nous parler pendant deux heures de comment elle concevait Popi et Les Belles histoires. Il y avait des banderoles de Bayard dans la salle, et à aucun moment nous n’avons discuté de comment utiliser ces magazines en classe. A la fin de la conférence, nous lui avons dit : “Vous êtes là pour faire de la pub !” Elle était gênée. »

« Personne n’a jamais rien dit »

Christian Willheln, inspecteur d’académie adjoint de la Haute-Garonne défend ces initiatives :

« Notre académie a besoin de progresser en mathématiques, nous avons fait venir Marie-Lise Peltier, une enseignante de renommé internationale, rien de plus. Elle est venue exposer sa recherche et ses travaux et à aucun moment elle n’a pas fait de la pub pour son livre.

Je suis très surpris par les revendications de ce petit groupe. Les académies organisent des conférences avec les auteurs de manuels depuis au moins vingt ans, et personne n’a jamais rien dit. »

Une pratique confirmée par le Yéti, blogueur à Rue89 et travaillant depuis vingt-cinq ans dans le domaine de l’édition scolaire :

« Les circonscriptions font souvent appel aux éditeurs scolaires pour avoir des intervenants lors d’animations pédagogiques. Ces intervenants sont en général des auteurs de manuels, mais aussi enseignants eux-mêmes.

Il n’y a pas de collusion, ni d’accord secret. Pas même le moindre contrat commercial garantissant l’achat d’un nombre prédéterminé d’ouvrages. Ces accusations, qui ressortent ponctuellement, relèvent de la pure paranoïa. »

Des économies de bout de chandelle ?

Du côté de la salle des profs, on soupçonne les académies de faire venir des auteurs de manuels pour faire des économies de bout de chandelle. Un intervenant gratuit, c’est un formateur salarié en moins.

L’inspecteur adjoint Christian Willheln reconnaît que « le plus souvent, les frais de transport et de logement sont pris en charge par la maison d’édition », mais il dément toute arrière-pensée financière :

« Les frais de formation des enseignants ne représentent absolument pas un coût exorbitant. C’est pour son intérêt pédagogique que nous choisissons un intervenant et pas pour économiser quelques euros. »

Le Yéti, lui, y voit une sorte de donnant-donnant :

« L’éditeur paie le plus souvent les frais de déplacement de l’intervenant. En contrepartie, une petite place lui est réservée pour la présentation des livres de l’intervenant, plus quelques autres titres correspondant au sujet de l’intervention. »

Au mois de janvier, les enseignants de l’école élémentaire de Nailloux recevront une autre formation avec un acteur du monde de l’édition. Le 15 décembre dernier, 7 sur 10 enseignants inscrits avaient choisi le boycott.

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  • lauraingalls
    lauraingalls
    Elfe bretonne
    • Posté à 20h19 le 21/12/2010
    • Internaute 28986
      Elfe bretonne

    Je confirme que c’est une pratique récurrente.
    L’année dernière nous avons eu une animation « lecture “ de ce type avec une femme qui avait écrit une méthode. Elle ne s’est appuyée que sur la dit méthode tout au long de la conférence pour donner ses exemples... A croire qu’il n’existait rien d’autre pour apprendre à lire aux enfants !
    La plupart de mes collègues sont en effet indignés de ce genre de procédé, mais on a tellement d’autres sujets d’indignation... Là au moins, ce ne sont pas les élèves qui en pâtissent, en tout cas pas directement...

  • Le Yéti
    Le Yéti répond à lauraingalls
    yetiblog.org
    • Posté à 21h25 le 21/12/2010
    • Internaute 6095
      yetiblog.org

    MÔMERIES LOURDINGUES

    « Elle ne s’est appuyée que sur la dit[e] méthode »

    Généralement quand un auteur (par ailleurs souvent enseignant à plein temps) se lance dans la rédaction très longue et très fastidieuse d’une « méthode », c’est pour y mettre tout ce qu’il pense être le mieux du mieux sur le sujet et sur la matière.

    S’étonner après que le dit auteur s’appuie sur cette méthode – donc sur ce qu’il pense être le mieux du mieux – pour faire sa conférence, en le soupçonnant de je ne sais quelle intention bassement mercantile, me paraît relever de la naïveté infantile ou de la mauvaise foi imbécile.

    « La plupart de mes collègues sont en effet indignés de ce genre de procédé »

    Ha ha ha, laissez-moi rigoler ! J’organise de telles conférences (toujours à la demande des circonscriptions, jamais à celle des éditeurs) depuis plus de 20 ans. Et à l’exception d’une petite minorité ricanante s’installant ostensiblement en fond de salle, je n’ai rarement noté d’hostilité de la part des enseignants à ce genre de manifestations.

    Par ailleurs, puis-je faire remarquer qu’avant de vendre un seul exemplaire d’un seul manuel, un éditeur scolaire en expédie entre 15 000 et 30 000 spécimens gratuits aux enseignants (tentative de corruption, sans doute ?). Or, que je sache, je n’ai jamais reçu LA MOINDRE protestation contre ces envois, pas même de la part des minorités ricanantes de fond de salle. Bien au contraire, je tiens à votre disposition la foultitude de récriminations envoyées par ceux qui se plaignent de n’avoir rien reçu en arguant d’un prétendu droit acquis imprescriptible (par eux décrété).

    Franchement, vous autres enseignants, je vous aime bien (25 ans de vie commune, ça marque !), mais qu’est-ce que vous pouvez être lourdingues, des fois !

    Vous est-il arrivé de penser qu’un échange « commercial » pouvait être autre chose qu’une simple quête de profit ? Un échange de bien ou de service, par exemple. D’ailleurs, vous, accepteriez-vous de donner une heure de cours sans être rémunéré ? Pfff...

    Des suppression de postes en pagaille dans vos rangs, des classes de plus en plus surchargées, des moyens de plus en plus réduits... Et tout ce que vous trouvez pour manifester votre ire, ce sont ces conférences d’auteurs (vos propres collègues) ? Mômeries ridicules !

  • Pierre Seinomarin
    Pierre Seinomarin
    instituteur
    • Posté à 22h47 le 21/12/2010
    • Internaute 137728
      instituteur

    Mme Peltier fut ma prof de math durant un an à l’IUFM. J’en conserve le souvenir attachant d’une grande dame de la recherche en mathématiques.
    Je subis régulièrement des conférences de personnages venus nous vendre des livres, des méthodes... La dernière atteignait le comble : un maître de conférences X nous a démontré la plus grande incapacité à utiliser la vidéo projection sans parler de cet inspecteur se sentant obligé de sermonner des collègues excédés qui quittaient la salle en les taxant de la plus grande impolitesse vis-à-vis de cette sommité... si la qualité de préparation avait celle d’un enseignant lors d’une de ses visites, je n’ose même pas imaginer le rapport de l’inspecteur...
    En fait,les maisons d’éditions paient les intervenants leurs déplacements parce nous sommes sans moyens... Les conseillers pédagogiques sont à chaque fois désolés mais peut être il y a des ordres, des pressions...
    Je sais que mon enseignement est profondément marqué par cette année sous la direction de Mme Peltier. Si tous mes profs d’IUFM avaient été de cette qualité... Peut être lira-t-elle ces lignes... Je suis toujours aussi admiratif de la maîtrise de cette science, je tiens à lui rendre hommage.

  • psych0Dad
    psych0Dad
    sociopathe
    • Posté à 02h57 le 22/12/2010
    • Internaute 81504
      sociopathe

    Les manuels scolaires sont parfaitement inutiles. Mis a part pour l’apprentissage de la lecture et des langues etrangeres, j’ai presque toujours eu des professeurs qui faisaient sans le manuel (ou alors comme source d’exercices, mais certainement pas pour construire un cours)

    Dans le superieur, il y a des bouquins qui font reference et qui sont precieux. Apres 15 ans de carriere dans le developmment informatique je garde precieusement les ouvrages d’Andrew Tannenbaum sur les systemes d’exploitation et les reseaux ainsi que la fameux « Dragon Book » sur les compilateurs. Mais au college ou au lycee, ou le niveau du prof depasse largement le niveau requis, je ne vois pas ce que les manuels peuvent apporter. C’etait deja vrai il y a 20-30 ans, mais maintenant que les profs et les momes ont acces a Internet, le manuel scolaire n’a strictement aucune raison d’etre.

  • bronson30_0
    • Posté à 10h05 le 22/12/2010
    • Internaute 16384

    Pour avoir avoir travailler longtemps dans le monde de l’édition scolaire, je peux confirmer qu’une majorité des ouvrages sont commis par des inspecteurs d’académie ou leurs entourages.
    Cette pratique est très favorable aux éditeurs qui de ce fait sécurisent leurs tirages.
    Lors des choix proposés aux enseignants il n’est pas rare qu’ils n’aient de choix qu’entre des ouvrages rédigés par un de leur supérieur hiérarchique !
    Qu’advient-il lors d’une inspection, lorsque l’inspecteur découvre que le support pédagogique n’est pas le « bon ».
    Ce mélange est inacceptable mais tellement ancré dans les habitudes des uns et des autres !

  • yabon
    yabon
    Klingon
    • Posté à 14h29 le 22/12/2010
    • Internaute 98602
      Klingon

    Bravo les instits ! Ca fait plaisir de voir qu’il reste encore des professions nobles et courageuses dans ce pays pour estimer que les activités de commerce sont suffisamment dégradantes pour en protéger nos enfants.