Polémique 14/12/2010 à 19h48

Guerre de religion au PS autour des mères porteuses

Blandine Grosjean | Rédactrice en chef Rue89

Badinter mène les « pro », Agacinski les « anti ». Les deux philosophes sont à la manœuvre dans le débat qui enflamme le PS.


Les mères porteuses sont au menu du bureau national du PS ce mardi soir. Et ça risque de voler haut et de s’engueuler fort.

Les « pro », emmenés par Elisabeth Badinter, vont affronter les « anti », regroupés autour de Sylviane Agacinski, femme de Lionel Jospin. Derrière ce combat de philosophes et femmes de leaders socialistes, il y a, à gauche, deux conceptions irréconciliables du féminisme, de la maternité et des tabous de la procréation.

Le Parti socialiste ne sera donc pas en ordre de bataille pour la révision des lois de bioéthique, le 8 février.

Les rationalistes versus les différentialistes

Pour résumer en caricaturant, deux camps s’affrontent dans le débat sur la gestation pour autrui (GPA) :

  • il y a d’un côté les féministes d’obédience rationaliste (Badinter), qui pensent qu’une femme ressemble à un homme, et qui militent pour la désacralisation du ventre, de la maternité, de la procréation ;
  • l’autre bord est « différentialiste » (Agacinski), à l’instar de la psychanalyste Caroline Eliacheff, qui pense que « le lien fœto-maternel n’est pas négociable ».

Dans les faits, c’est plus compliqué car les féministes qui défendent les droits des homosexuels peuvent déserter le camp différentialiste sur cette question, car la GPA permet aux couples gays de fonder une famille. Et des différentialistes peuvent passer à l’ennemi pour des raisons intimes, une sensibilité particulière à la stérilité par exemple.

Tribune du XXIe siècle

Pour préparer ce bureau national, 58 personnalités du PS ou proches du parti viennent de demander la « légalisation encadrée de la gestation pour autrui » dans une tribune sur LeMonde.fr. Ils répondent point par point aux attaques dont la GPA fait l’objet par le camp adverse. Extraits :

« Il y a un demi-siècle, on imposait aux futurs parents la naissance d’enfants non désirés. Aujourd’hui, à travers les interdictions inscrites dans la loi de bioéthique, on interdit à des parents la naissance d’enfants désirés. La distance qui sépare notre droit ancestral des réalités de nos familles n’a cessé de s’étendre. [...]

Au XXIe siècle, la fondation d’une famille est l’expression d’une volonté, c’est à dire de la conjonction d’une liberté individuelle et d’un projet partagé. La venue au monde d’un enfant résulte de cette liberté et de ce projet. [...]

Encadrer la gestation pour autrui, c’est reconnaître que cette liberté et ce projet ne s’arrêtent pas aux frontières biologiques. »

Voici les principaux signataires :

  • les philosophes Elisabeth Badinter (principale inspiratrice) et Geneviève Fraisse
  • la féministe Antoinette Fouque
  • les psychanalytes Serge Hefez et Elisabeth Roudinesco
  • les anthropologues Anne Cadoret et Maurice Godelier
  • la sociologue Irène Théry
  • plusieurs responsables du PS (Bruno Julliard, secrétaire national à l’Education, Patrick Bloche, Aurélie Filippetti...)

Avantage au camp Badinter ?

Ceux qui comptent les coups donnent donc l’avantage au camp des Badinter contre celui des Agacinski-Jospin. Les deux époux militent en effet activement pour les causes de leur femme.

Tout le monde sait que la bataille ne se joue pas au sein du PS. Les candidats aux primaires ont d’autres sujets de préoccupations et ne veulent pas se mouiller dans cette guerre religieuse. C’est aux abords de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS)et de l’hôpital Antoine-Béclère du professeur Frydman que les choses sérieuses se règlent. Et plus précisemment au sein de la fondation progressiste Terra Nova.

Le 2 mars 2009, à la demande d’Olivier Ferrand, fondateur et président de Terra Nova (proche de DSK), la psychanalyste Geneviève Delaisi de Parseval rend une note favorable à la gestation pour autrui, y compris pour les homosexuels.

Quand Sylviane Agacinski, épouse de Lionel Jospin, découvre le texte, elle « grimpe aux rideaux », selon un membre du comité scientifique de Terra Nova, et obtient que la fondation donne la parole aux « anti ».

« Inexact », corrige Olivier Ferrand :

« Disons qu’une polémique très vive a eu lieu au sein du comité scientifique. Et comme chaque fois que les désaccords sont, disons, si forts, nous ouvrons le débat. Les deux précédents étaient l’Iran et l’Hadopi. »

Le camp Agacinski porte un coup que l’on croit fatal

A l’automne, Terra Nova publie une réponse d’une rare virulence : « Mères porteuses, extension du domaine de l’aliénation ». Le camp Agacinski-Jospin porte, croit-on alors, un coup fatal à la légalisation de la GPA. Ses soutiens sont de poids. Entre autres :

  • Laure Adler
  • Sylviane Agacinski
  • Caroline Eliacheff
  • Elisabeth Guigou
  • Gisèle Halimi
  • Benoît Hamon
  • Lionel Jospin
  • Michel Rocard
  • Catherine Tasca

Le texte est rédigé par le professeur René Frydman, qui explique en privé :

« Moi, mon métier, c’est de sortir un bébé du ventre de la mère pour lui poser sur son ventre. »

Pour ces derniers, la GPA « est absolument contraire à tout engagement de nature progressiste », elle entraîne « une marchandisation du corps féminin » et « une exploitation, radicale, des femmes pauvres ».

Une question de valeurs et de générations

La semaine dernière, les « pro » et « anti » du PS se sont réunis à l’Assemblée nationale pour confronter leur points de vue.

« Le débat fut de haute tenue, applaudi par toute l’assistance, dont une trentaine de députés », raconte Olivier Ferrand. Il décrypte les forces en présence :

« La fracture est importante entre les deux camps car le sujet est extrêmement passionnel. Les conflits portent sur les valeurs, mais il y a clairement un fossé entre les générations -les jeunes sont plus favorables- et le positionnement plus ou moins libéral, plus ou moins mondialiste. »

Des milliers de parents hors-la-loi

Les associations estiment qu’un millier de parents ont eu recours à des mères porteuses à l’étranger. Beaucoup de ceux-là évitent désormais de demander une transcription à l’état civil français par peur des poursuites pénales.

Une femme acceptant de porter un enfant pour le compte d’une autre risque deux ans de prison et 30 000 euros d’amende. Selon la juriste Laurence Brunet, les couples qui bravent la loi sur le sol français sont plus nombreux qu’on ne le croit, « et parfois, les hôpitaux sont complices ».

« Si la loi française n’évolue pas, les pratiques illégales vont se multiplier », conclut la sociologue Dominique Mehl.

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  • formica
    formica
    Entomophile
    • Posté à 22h20 le 14/12/2010
    • Internaute 65962
      Entomophile

    J’ai une cousine qui vient d’accoucher(il y a une semaine aujourd’hui) d’une superbe petite fille. :)
    Cette cousine a une soeur jumelle, et cette paire de fille est née en 1985 parce que ma tante les a portées pour sa soeur.

    Le risque de « marchandisation » existe, mais le bonheur aussi.

  • vieilanarfatigué
    vieilanarfatigué
    Changer le monde, c'est se (...)
    • Posté à 22h28 le 14/12/2010
    • Internaute 125168
      Changer le monde, c'est se (...)

    Je suis un vieux con , c’est entendu. Mais avant de poser ce type de problème insoluble, dont sont friands , les intellos de gauche attardés 68très tard (pléonasme ?) ne ferait on ,pas mieux de résoudre le problème de milliers d’orphelins de part le vaste monde qui attendent au pire à manger et au mieux un papa et une maman qui ne viendront sans doute ,et pour la plupart jamais.
    Nous sommes dans un pays riche -pas pour tous d’accord - avec des problèmes d’enfants gâtés , pour lesquels la science a donné des possibilités qui peuvent être effrayantes et dont on mesure parfois et maintenant l’inanité.
    L’urgence me semble ailleurs, dans la réalité de la rue, et des enfants qui trainent seuls dans des caniveaux.
    Joyeux noêl quand même, à vous et à eux !

  • Yvon le Zébulon
    Yvon le Zébulon
    L'homme d'esprit n'est pas seul (...)
    • Posté à 22h28 le 14/12/2010
    • Internaute 65781
      L'homme d'esprit n'est pas seul (...)

    La mère porteuse :

    L’acte de générosité (immense) est incontestable...mais...

    Je me demande comment une femme peut porter et sentir vivre en son sein un enfant pendant neuf mois, le mettre au monde, et accepter « mentalement » de le remettre à quelqu’un d’autre...que l’acte soit gratuit ou grassement rémunéré.

    Je suis convaincu qu’elle doit moralement souffrir de son « abnégation » toute sa vie !
    Elle ne peut qu’avoir une forte envie de le suivre et de le voir grandir aussi.

    Une très forte frustration et des remords en perspective, assurément.

  • meinbauch_gehoertmir
    • Posté à 23h06 le 14/12/2010
    • Internaute 88368

    Vous m’agacez un peu à constamment vous référer à Agacinski comme « femme de » et « épouse de ». Et « les féministes d’obédience rationaliste (Badinter), qui pensent qu’une femme ressemble à un homme » - raccourci un peu doûteux, quand même, non ? Passons les détails ...

    D’abord, je pense que le féminisme « second wave » que d’après vous représente Badinter est un peu dépassé ; les femmes naissent tout de même femmes conditionnement social ou non, et faire fi des différences biologiques revient à renier des besoins cruciaux comme la contraception, l’avortement, ou dans certains cas la discrimination positive ... Agacinski me semble condamner les progrès de la science comme contre nature un peu trop vite (bon hein, je caricature un peu) mais elle n’a pas tort de privilégier le droit de la femme à disposer de son corps à un certain droit à procréer ...

    J’admets que le sujet est tendu, mais on ne peut pas commercialiser un uterus comme ça, on n’est pas dans un épisode de Friends.

    Un article que j’avais écrit peu de temps après la publication de Corps en miettes : Lien

  • Claire_Zoom
    Claire_Zoom
    Citoyenne critique
    • Posté à 09h30 le 15/12/2010
    • Internaute 52943
      Citoyenne critique

    L’article est assez intéressant sur cet affrontement... très artificiel ! Car si du côté des Badinter cela fait 25 ans qu’on réfléchit à la question, il n’en est pas de la même profondeur chez Agacinski qui a découvert le sujet en 2005 et qui raconte des tonnes de fariboles sur le sujet en recyclant le discours de Christine Boutin.

    J’ai lu un excellent livre qui dissèque les postures et impostures de tous les acteurs de ce pseudo-débat :

    La gestation pour autrui : l’improbable débat (S. et D. Mennesson, Editions Michalon)

    Lien

    Il y a un chapitre sur les féministes assez pointu qui permet de mieux comprendre les sources des positions. Mais le chapitre le plus décoiffant concerne Agacinski : on est consterné de découvrir à quel point elle raconte n’importe quoi, falsifiant les citations, reprenant les argumentations du Vatican, trafiquant les lois et les chiffres...

  • jumeaux2011
    jumeaux2011
    salariée
    • Posté à 14h33 le 15/12/2010
    • Internaute 137041
      salariée

    Les personnes contre la GPA ne connaissent pas la détresse des couples qui ne peuvent pas avoir d’enfants. Ils ont d’ailleurs eu leurs enfants naturellement et ne se sont jamais posés la question. De quel droit peuvent ils décider ou avoir une opinion sur cette solution ?

  • Claire_Zoom
    Claire_Zoom
    Citoyenne critique
    • Posté à 15h15 le 15/12/2010
    • Internaute 52943
      Citoyenne critique

    C’est impressionnant le côté caricatural des commentaires. Les couples infertiles ayant recours à la GPA seraient égoïstes, les pro-GPA auraient une vision bisounours, les mères porteuses seraient de pauvres femmes incultes et vénales, porter l’enfant d’autrui vous transformerait de facto en objet inerte sans intelligence ni cœur, et l’adoption serait… un monde bisounours.

    Il serait temps d’ouvrir un peu les yeux et de voir que les réalités sont très différentes selon les lois et les cultures. Si on peut critiquer les situations où l’absence de loi combinée à une pauvreté extrême est le moteur de dérives, elles ne s’appliquent pas qu’à la GPA. Dans ce pays, on vend aussi son enfant pour l’adoption (tiens, cela change de la vision bisounours sur l’adoption, nous aurait-on menti ?) si c’est une fille, on vend aussi ses organes. Va-t-on pour autant interdire l’adoption et les greffes d’organes en France pour ce motif ?

    A l’inverse, dans les pays qui ont légalisé et encadré la GPA, on constate que les pratiques restent dans le domaine altruiste et que les dérives annoncées n’existent pas. Un exemple parlant : ce livre témoignage écrit par une gestatrice et illustré par ses enfants :

    Lien

    On peut sérieusement s’interroger sur ces personnes qui hurlent avec les loups et sont incapables d’imaginer que des personnes puissent avoir des comportements altruistes. Il faut dire que c’est bien plus facile de vomir sur les autres que de chercher à les comprendre, surtout lorsqu’il s’agit de situations complexes.

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