A la une 12/12/2010 à 10h04

Loppsi : la loi fourre-tout vise aussi campements et squats

François Krug | Journaliste Rue89

Perdu dans le projet de loi Loppsi sur la sécurité, qui sera soumis mardi aux députés, un article facilite l’expulsion et la destruction des campements, et sanctionne lourdement les squatteurs. Les associations d’aide au logement et de soutien aux Roms et aux gens du voyage s’insurgent.

Rue89 a déjà abordé plusieurs volets de cette fameuse Loppsi, ou « loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure ». Un fourre-tout dont les volets les plus spectaculaires concernent la surveillance des ordinateurs, le développement de la vidéosurveillance, ou encore l’équipement du policier du futur.

Le texte s’est beaucoup enrichi depuis la présentation de sa première version, en mai 2009 : désormais, il concerne aussi les campements illégaux et les squats :

  • les préfets pourront expulser à leur seule initiative les campements illégaux ;
  • un amendement d’un député UMP prévoit une sanction d’un an de prison et 15 000 euros d’amende pour les squatteurs.

Un texte visant les sédentaires

En septembre, lors du vote au Sénat, le gouvernement a introduit dans la Loppsi l’article 32 ter A, portant sur les « installation[s] illicite[s] en réunion sur un terrain appartenant à une personne publique ou privée en vue d’y établir des habitations » :

  • le préfet pourra exiger le départ des occupants « lorsqu’une installation illicite [...] comporte de graves risques pour la salubrité, la sécurité ou la tranquillité publiques » ;
  • les occupants auront 48 heures pour quitter les lieux ;
  • au-delà de ce délai, le préfet pourra ordonner l’expulsion des occupants, à moins que ceux-ci aient déposé un recours devant le tribunal administratif ou que le propriétaire du terrain s’y oppose ;
  • le préfet pourra demander au tribunal de grande instance l’autorisation de détruire les « installations », le tribunal devant donner sa réponse dans les 48 heures ;
  • s’il s’oppose à l’expulsion, le propriétaire du terrain devra « prendre toutes les mesures nécessaires pour faire cesser l’atteinte à la salubrité, à la sécurité et à la tranquillité publiques », sous peine d’une amende de 3 750 euros.

L’amendement vise-t-il les Roms et les gens du voyage ? Non, à en croire Eric Ciotti, député UMP des Alpes-Maritimes et rapporteur du projet de loi. Il suffit de lire attentivement le texte, explique-t-il dans son rapport :

« Le présent article n’est applicable qu’aux installations illicites “en vue d’y établir des habitations”. L’utilisation du verbe “établir” implique que cette disposition ne puisse s’appliquer qu’à des résidences durables et non à des résidences mobiles, sauf si elles ont été transformées dans le but d’établir un habitat sédentaire. »

Les roulottes et les caravanes ne sont donc pas concernées, sauf si elles ont arrêté de rouler. Cet article de la Loppsi s’inspire cependant des dispositions en vigueur pour les « résidences mobiles ». En allant plus loin :

  • lorsqu’une commune dispose d’aires d’accueil, le préfet peut expulser les caravanes ou camping-cars installés sur un autre terrain, mais uniquement sur demande du maire ou du propriétaire ;
  • pour les résidences « sédentaires » évoquées dans la Loppsi, le préfet pourra agir de sa propre initiative ;
  • les occupants « sédentaires » disposeront cependant d’un délai plus long pour préparer leur départ : 48 heures au lieu de 24 heures.

Plus de souplesse pour les préfets

Avec la Loppsi, le gouvernement disposera donc d’un éventail juridique adapté à tous les logements illégaux, mobiles comme sédentaires, et bénéficiera de plus de souplesse. Il l’expliquait d’ailleurs très clairement dans le texte présentant son amendement aux sénateurs :

« Cet amendement a pour objet de permettre l’évacuation d’office des terrains occupés de façon illicite par des campements. L’expérience montre en effet que ce type d’occupation est souvent, du fait de conditions d’hygiène déplorables, la source de troubles à la salubrité publique se traduisant notamment par la propagation de maladies graves. [...]

L’efficacité du système est assurée en attribuant compétence au préfet et en prévoyant une procédure dans laquelle le propriétaire du terrain, qui est consulté, ne peut faire obstacle par sa seule inertie à l’évacuation forcée du campement. L’expérience montre en effet qu’en la matière, un certain nombre de propriétaires se désintéressent du sort de leur terrain et qu’il est très difficile de recueillir leur accord en vue d’une évacuation forcée. »

Dans un appel commun, 55 associations et partis politiques réclament le retrait de cet amendement. Parmi les signataires, on retrouve Droit au logement (DAL), Jeudi noir, La Voix des Roms, la Ligue des droits de l’homme, le Mrap, mais aussi les Verts, le NPA ou le Parti de gauche. Selon eux, « cette disposition vise et accable les personnes les plus gravement touchées par la crise du logement » :

« Elle répond à la recrudescence des bidonvilles et des formes les plus aigües de mal-logement par la répression et par une procédure d’expulsion expéditive. En effet, alors que le gouvernement prétend mettre en œuvre le droit au logement, il n’est prévu ni relogement ni hébergement pour les expulsés. Ils doivent quitter les lieux et se rendre invisibles. »

Un amendement surprise contre les squatteurs

Après son adoption au Sénat, ce très contesté article 32 ter A ne concernait encore que des campements. L’amendement d’un député UMP l’a enrichi d’une nouvelle disposition concernant l’occupation non plus seulement de terrains, mais de logements.

Etienne Blanc, député UMP de l’Ain, veut en effet profiter de la Loppsi pour s’attaquer aux squatteurs. En leur appliquant l’article 226-4 du code pénal :

« L’introduction ou le maintien dans le domicile d’autrui à l’aide de manœuvres, menaces, voies de fait ou contrainte, hors les cas où la loi le permet, est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende. »

L’amendement d’Etienne Blanc a déjà été adopté par la Commission des lois de l’Assemblée. S’il est définitivement voté par les députés, ces sanctions s’appliqueront même sans « manoeuvres, menaces, voies de fait ou contrainte » :

« Est puni des mêmes peines le fait de séjourner dans le domicile d’autrui sans l’autorisation du propriétaire ou du locataire et de ne pas le quitter immédiatement à la requête du propriétaire ou du locataire. »

  • 32375 visites
  • 153 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • Pi.K
    Pi.K répond à Molly Hatchet
    Vilain Parisien
    • Posté à 10h55 le 12/12/2010
    • Internaute 105016
      Vilain Parisien

    Interdire les occupations illégales, c’est bien, mais il faut fournir la contrepartie à cette interdiction. Contrepartie qui n’existe pour l’heure que verbalement. Nul doute que les personnes qui occupent illégalement un lieu (que ce soit un terrain, une maison, un appartement ou un immeuble) préféreraient occuper légalement, si ce n’est ce lieu même, du moins quelque lieu habitable.

    Si vous interdisez l’occupation illégale sans fournir, en contrepartie, de lieux légalement habitables (par location, achat, autorisation particulière, etc.), vous en resterez au même point sur le plan pratique. Et je ne doute pas que vous préférez, quand vous faites un pas, avancer d’un pas plutôt que de faire du sur-place.

  • emiboot
    emiboot
    No Homs land
    • Posté à 12h54 le 12/12/2010
    • Internaute 81944
      No Homs land

    Cette loi va sur beaucoup trop de terrain à la fois
    Expulsons la et vite !

  • flb
    flb
    scandalo-désabusée
    • Posté à 14h06 le 12/12/2010
    • Internaute 136613
      scandalo-désabusée

    En colère et en danger.
    Cette loi vise à éteindre toute liberté. Par un subtil amalgame entre précarité et habitations non conventionnelles, le gouvernement s’attaque aux minorités, les met toutes dans le même panier, et les rend dangereuses (« atteinte à la salubrité et la sécurité publique » wouah, ca fait peur, un peu comme la peste ou le terrorisme !).Sans parler des camps de roms et des « squatts trash », beaucoup d’autres organisations sont en danger. Les mouvements alternatifs, qui proposent et mettent en place concrètement un autre système de fonctionnement basé sur des valeurs opposées à celles véhiculées par le gouvernement, (et donc,) les médias. De ces valeurs dont les gens pourraient s’enticher rapidement, de ces fonctionnement qui pourraient déstabiliser l’économie, si tout le monde s’y mettait. « Si tout le monde s’y mettait », ce qui n’est et ne sera pas le cas, mais autant éradiquer le mouvement, juste au cas où (ah ! insécurité, quand tu nous tiens...)...
    En province, et en Bretagne, d’où j’écris, certains squatts ne sont pas du fait de la précarité, mais d’un choix de vie. Effervescence artistique, culturelle, liberté d’action, de parole, mise en place de pratiques écologiques, réseaux de solidarité (échange de services et de produits locaux, (nourriture, matériaux...) accueil de personnes en situation précaire (tremplin pour l’insertion par la solidarité collective).
    Ce qui m’émeut et me chagrine c’est le ravin qui me sépare du préfet qui pourra/voudra nous expulser. C’est lui qui jugera de la salubrité et de la sécurité de notre terrain. Je ne sais pas dans quel univers il évolue, je ne sais pas si, pour lui, devoir couper son bois pour se chauffer l’hiver, ou avoir installé des bassins de récupération d’eau de pluie, ou utiliser des toilettes sèches sont des marques d’insalubrité.
    Ce qui me met en colère c’est que nos moyens d’actions sont minimes. Le propriétaire du terrain ne peut pas s’opposer à cette loi, il n’a pas les moyens de payer l’amende, et de remettre toutes les habitations aux normes, vu que les normes sont faites pour les logements conventionnels, il nous faudrait construire des appartements et ou des maisons ! Nous ne pouvons pas bloquer les routes, comme les routiers, nous ne pouvons pas bloquer les lignes ferroviaires, comme les cheminots, Et si nous manifestons, nous seront peu, (au vu de la police, puisque nous n’avons pas de syndicat pour contre balancer leurs chiffres). Cette loi s’attaque à plusieurs minorités, les plus précaires et celles qui veulent avoir le moins possible de rapport avec l’état, celles qui décident de ne pas renter dans le moule, ou pour qui le moule ne convient pas. Et pourtant, je croyais que les lois permettaient de protéger les minorité et les plus démunis.
    En voyant le résultat qu’ont eu les manifestations pour les retraites, suivies en masse par le peuple, je suis persuadée que ce projet de loi va passer, juste avant les fêtes, pendant que chacun regarde son compte en banque fondre comme neige au soleil, pendant que chacun s’occupe de pallier à ses propres besoins fondamentaux.
    Alors ils va falloir se barricader, et, en attendant de se voir virer manu militari, de voir nos habitations abandonnées et/ou détruites, on va se creuser les méninges, peut être aller faire des courbettes à notre maire tenter de le convaincre que nous ne sommes pas dangereux.
    Tenter de convaincre les dirigeants que la différence n’est pas un danger pour la tranquillité la salubrité et la sécurité publique ?
    En écrivant cette dernière phrase, je me rends compte de la dictature vers la quelle nous plongeons, lentement, irrémédiablement. L’histoire se répète.

  • sxpert
    sxpert répond à Anastaze
    • Posté à 00h17 le 13/12/2010
    • Internaute 683

    a quand une loin pour punir les propriétaires de logements vides depuis longtemps ?