A débattre 16/11/2010 à 09h32

La bande à Pierre Carles allume les journalistes du club Le Siècle

Nolwenn Le Blevennec | Journaliste Rue89

Connivence, secret, entre-soi... Le documentariste et ses amis font la (mauvaise) pub de ceux qui dînent avec le pouvoir.


L’hôtel du Crillon (Pline/Wikimedia Commons).

Emmanuel Chain est-il un vendu ? C’est, en substance, la question que pose (et à laquelle répond) le réalisateur Pierre Carles et ses amis qui font profession de dénoncer les accointances de certains journalistes avec le pouvoir.

Car tous les derniers mercredis du mois, Chain dîne avec des grands patrons et des hommes politiques. A 19 heures, il se rend à l’Automobile Club de France (à côté de l’hôtel Le Crillon). Il y rencontre les autres membres du club Le Siècle, qui regroupe les élites françaises. Depuis plus de soixante ans, cette association très privée organise des bavardages entre patrons, influents et puissants de ce pays.

Le producteur de « Capital » n’est pas le seul journaliste à participer à ces réunions mensuelles. Y viennent aussi, entre autres :

Pas des petits poissons.

« Que les journalistes soient encore plus obligés de se cacher »

Le 27 octobre, un comité d’accueil et une caméra de Bakchich les attendaient. « Le but est de faire honte aux journalistes qui se mettent à plat ventre devant le pouvoir », nous explique Michel Fiszbin, coproducteur du documentaire « Fin de concession » de Pierre Carles (et mandaté par lui pour nous parler). Le 24 novembre prochain, ils ont prévu de venir à nouveau perturber les agapes. (Voir le montage vidéo de BakchichTV)

« Ils nous ont pris en otages et certaines personnes ont été choquées. Plusieurs membres m’ont téléphoné ensuite, pour tenter de comprendre », réagit Etienne Lacour, secrétaire général du Siècle. « C’était pas vraiment méchant, mais un peu agressif », décrit Emmanuel Chain, chahuté à son arrivée.

« La manifestation était franchement bon enfant et festive. Nous avons lancé des cotillons et nous les avons traité de bouffons », relativise Michel Fiszbin :

« Nous voulons perturber ces réunions mensuelles et faire en sorte que les journalistes qui y participent soient encore plus obligés de se cacher. »

Voici, en quatre points, ce que les manifestants reprochent à la branche médias du Siècle.

1

La connivence

Selon Michel Fiszbin, Le Siècle est un « club occulte où les puissants se cooptent ». Le producteur regrette que les journalistes entrent dans des relations « amicales » avec des patrons du CAC40 ou des hommes politiques. Selon lui, cela ne peut qu’influencer leur jugement et biaiser leur travail.

Les journalistes du Siècle répondent que cela fait partie de leur métier que de collecter des informations et de s’intéresser aux gens :

« C’est comme de dîner ou déjeuner avec un ministre. Cela fait partie du boulot », dit Etienne Lacour (aussi directeur de la rédaction de SGPresse).

« Le Siècle permet de limiter les repas mondains. Avec huit dîners dans l’année, je croise un maximum de monde », renchérit Olivier Duhamel, juriste et chroniqueur radio.

Passées les portes de l’Automobile Club, les règles de déontologie ne se volatiliseraient pas :

« Il n’est pas question d’aller demander une interview à un patron dans ce cadre-là », dit Emmanuel Chain.

Olivier Duhamel, « au Siècle depuis un quart de siècle », admet :

« Il est vrai qu’il m’est arrivé de retrouver un supérieur hiérarchique au Siècle, comme Alexandre Bompard, qui est mon patron à Europe 1. Peut-être que mon appartenance au club me protège un peu. »


Jean-Jacques Bourdin

, journaliste sur RMC, connu pour garder ses distances avec les puissants -c’est sa marque de fabrique- condamne ces journalistes :

« C’est simple, je trouve ça nul. C’est inadmissible que des journalistes participent à ce genre d’opération.

Si on a besoin d’infos, on demande un rendez-vous et on fait son métier de journaliste.

Si j’étais invité, je n’irais pas. »

2

Le secret

L’acolyte de Pierre Carles fustige le secret qui entoure ces réunions :

« Pourquoi Laurent Joffrin ne fait-il pas un sujet dans Libération sur ces soirées, si elles sont si anodines ? N’importe quel bon journaliste s’empresserait de faire un papier. »

Le producteur rappelle qu’un député UMP, Alain Lambert, qui avait publié des images du dîner sur son blog, cet été, a été obligé de les retirer.

Etienne Lacour répond qu’il y a deux règles implicites au sein du Siècle : respecter le point de vue des autres membres et ne pas répéter leurs propos à l’extérieur.

« On veut que tout le monde puisse se sentir libre de parler librement pour ne pas fausser les débats. Les membres doivent pouvoir s’exprimer sans langue de bois. »

« Les journalistes aiment avoir du off », ajoute Emmanuel Chain.

D’accord, mais pourquoi garder secrète la liste des membres ?

« Je ne vois pas au nom de quoi je vous dirais qui sont les invités. C’est comme si je vous demandais qui vous recevez à dîner ce soir », répond Etienne Lacour.

3

La prise de décision

Michel Fiszbin rappelle que Denis Kessler, « ex-numéro deux du Medef » et patron du réassureur Scor, est président du Siècle (il sera remplacé par Nicole Notat, ancienne secrétaire générale de la CFDT, le 1er janvier).

Le producteur est persuadé que c’est ici que se dessinent les grandes orientations politico-médiatiques du moment :

« C’est derrière ces portes que se décide l’unanimité médiatique à propos de la réforme des retraites ou du référendum européen en 2005. »

Rien de moins.

« On ne parle que d’actualité et de problèmes de société au sens large. Le but est que tout le monde participe.

C’est une sorte d’auberge espagnole où tout le monde prend et apporte quelque chose. C’est d’ailleurs pour cela que l’exclusion du club a lieu au moment de la retraite », répond Etienne Lacour.

« C’est du fantasme. Nous ne faisons que la conversation », dit Olivier Duhamel :

« La dernière fois, nous avions à notre table un chercheur, Alain Fischer, qui a travaillé pendant vingt ans sur les “bébés-bulles”. Il nous a raconté son parcours et c’était passionnant. »

4

L’entre-soi

Etienne Lacour le jure : « Au Siècle, les membres sont d’horizons socio-économiques différents. » Pourtant, les extrêmes ne sont pas représentés :

« Nous ne souhaitons pas recevoir de lepénistes et je ne suis pas sûr que des gens d’extrême gauche aient envie de dîner avec des grands patrons. Mais, pour l’extrême gauche, la question ne s’est jamais posée », dit-il.

« Mélenchon et Besancenot ne sont pas conviés au Siècle. Les gens qui sont invités ont montré patte blanche », s’énerve Michel Fiszbin.

Emmanuel Chain nuance :

« Il y a des gens de droite et de gauche, comme Laurent Joffrin. Mais c’est vrai qu’il n’y a pas beaucoup de Noirs et d’Arabes. Et pendant longtemps, il n’y avait pas beaucoup de femmes.

Beaucoup de gens au Siècle ont conscience que le renouvellement des élites est systématique et que l’ascenseur social est en panne. Ça, c’est un vrai sujet. »

Tandis qu’Olivier Duhamel rigole :

« C’est une blague. Et moi ? Je suis de centre gauche, mais sur des sujets comme le Chili, je suis d’extrême gauche. »

Lieu occulte de pouvoir ou réunion mondaine désuète, Le Siècle existe depuis 1944. Ce n’est pas un hasard si Pierre Carles le redécouvre maintenant.

« Dans un contexte de ras-le-bol, après l’affaire Woerth-Bettencourt, la colère est forte. On voit les personnalités apparaître sur le balcon, on ne pouvait pas trouver mieux comme symbole. La prochaine fois, je suis certain qu’il y aura encore plus de monde », dit Fiszbin.

Le secrétaire général du Siècle se montre soucieux de tant d’attentions qui viennent perturber la discrétion et l’entre-soi, qui font l’intérêt du club :

« Si ça continue, nous devrons réfléchir à une solution. Mais cela fait des dizaines d’années que le dîner se tient ici et je n’aimerais pas que cela change. Le droit de se réunir existe en France et c’est un drôle de principe que de le perturber. »

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  • ShredBluZ
    ShredBluZ
    Ingénieur Agronome
    • Posté à 09h49 le 16/11/2010
    • Internaute 50286
      Ingénieur Agronome

    Magnifique. Décidément, ce Pierre Carles me plait. Il avait déjà traité un sujet similaire dans un documentaire appelé « Pas vu, pas pris » où il dénonçait les connivences entre journalistes et hommes politiques (notamment avec une inoubliable scène avec François Léotard). Ceci m’avait bien éclairé à l’époque, et je me souviens que je m’étais fait la réflexion concernant PPDA, avant l’élection de Sarkozy, qui disait bien tranquillement à je ne sais plus quel journaliste que non, il ne « dînait plus ni chez Nicolas Sarkozy, ni chez Ségolène Royale depuis 6 mois [avant les élections], vous imaginez, il faut garder un point de vue neutre en tant que journaliste ». Quelle bande de pourris, ils mangent dans la même gamelle ...

    Sur un autre sujet mais du même auteur, ne ratez pas « Attention, Danger, Travail », une superbe réflexion sur le travail précaire (que ce soit au niveau du salaire, de la pénibilité, ou de l’éthique). Génial.

  • lally
    lally répond à Saba
    professeur
    • Posté à 10h05 le 16/11/2010
    • Expert 51226
      professeur

    Je crois que nous n’avons guère d’illusions sur la nature parjure et ambitieuse de nos « élites ». Mais ce qui est intéressant c’est que la mise en lumière de ce qui se passe dans ces clubs permet à tous les citoyens de voir qui fait quoi, comment, pourquoi et mesurer le degré de compromission, de parjure aussi bien de journalistes, que de syndicalistes ou de politiques.
    Ce serait bien que suive un reportage sur les liens du Siècle avec la Fondation Renaissance, le Club de l’Horloge et d’autres clubs d’extrême-droite mais aussi les tractations qui s’opèrent avec différentes fondations, groupes socialistes, verts, députés européens, pour que les mêmes gardent le pouvoir et ne soient pas inquiétés judiciairement, qu’il y ait toujours la même politique pratiquée...Ca permettrait d’encore mieux comprendre les enjeux et jeux de chaises musicales politiques, économiques, financières, médiatiques.

  • Tmal
    Tmal
    Parti rider...
    • Posté à 10h09 le 16/11/2010
    • Internaute 112672
      Parti rider...

    « il y a deux règles implicites au sein du Siècle : respecter le point de vue des autres membres et ne pas répéter leurs propos à l’extérieur. »

    Pratique, ces règles, pour s’adresser à des journalistes... Sympa de la part des journalistes d’oublier leur fonction première dans ce contexte. Il doit s’en dire de belle à ces dîners.

    « On veut que tout le monde puisse se sentir libre de parler librement pour ne pas fausser les débats. Les membres doivent pouvoir s’exprimer sans langue de bois. »

    En quoi c’est si important les membres doivent pouvoir s’exprimer sans langue de bois ? N’est ce pas un genre de dîner informel qui n’engage qu’eux ? Ne pas vouloir fausser les débats c’est bien, mais à partir du moment où tout cela est top secret, quelle importance ça a ? Des débats non faussés, on aimerait pouvoir en profiter...

  • chhmaprey
    chhmaprey
    photographe
    • Posté à 10h54 le 16/11/2010
    • Internaute 67101
      photographe

    C’est leur apero pinard-saucisson en qquesorte

  • casp
    casp
    Artiste
    • Posté à 12h44 le 16/11/2010
    • Internaute 51445
      Artiste

    Honnêtement vous savez quoi... je n’aime pas du tout ce genre de réunion, car la philosophie qui impliquerait que : pour pouvoir tout dire, on à besoin du secret ; est il est vrai : peu digne de la vision la plus haute que j’ai de l’être humain.

    Mais le fantasme, légèrement conspirationniste, qui se développe depuis quelques année autour de ce genre de club, est tout aussi malsain.. Il me fait sérieusement pensé à certaines affaires ou point de vue des année 20-30, sur les juif ou les francs-maçons.

    N’est ce pas un leurre, qui face à une réalité complexe, cherche à trouver des boucs émissaires simpliste à nos problème.
    Ce genre de club ou think thank, n’est il pas en train de devenir à la gauche, ce que les roms sont à l’extrême droite ?

    Un cache misère évitant d’aborder le fond du problème ; parcequ’il est bien plus facile de croire que les problèmes viennent d’une oligarchie qu’on pourrait remplacer ou éliminer. Que de réaliser qu’une grande partie des problème de la société vient se sa propre manière de se comporter dans les geste les plus anodins.

    « On a les dirigeants ou l’oligarchie que l’on mérite », n’est pas une vérité absolu, mais est loin d’être fausse.

    Quand on lis bon nombre de commentaires sur la rue, on vois bien dans la façon de réagir, dans l’agressivité, ou dans les raisonnement simpliste refusant de se remettre en questions d’une majorité de riverains ; ferait que les griefs qu’ils ont contr les « puissants » se verraient sans doute inchangé si le lendemain ils devenaient eux même homme de pouvoir. Les vices des uns n’étant que le reflet du vice des autres.

    Alors.. si on pouvait supprimer le siècle... Pourquoi pas cela ne nous ferait pas de mal.
    Mais il faut cesser les discours démagogue, et les raccourci intellectuel. Le « mal » ne viens pas de quelques gugusse qui se réunisse pour discuter et décider. Il viens en priorité de notre rapport individuel à la vie dans son ensemble.

  • Herby
    Herby répond à AntiNOM-
    encore là
    • Posté à 12h51 le 16/11/2010
    • Internaute 116252
      encore là

    Il est clair que ce genre de rencontres et surtout le contexte dans lequel elles se tiennent me rappelle clairement les méthodes du Lien.
    Cette phrase notamment : « On veut que tout le monde puisse se sentir libre de parler librement pour ne pas fausser les débats. » me rappelle les justifications douteuses et peu crédibles de Devedjian :

    Au-delà de l’idée de complot, je trouve pour ma part ces réunions « naturelles » en quelque sorte. J’entends par là qu’il est logique que ceux qui ont le fric, ceux qui ont le pouvoir et ceux qui contrôlent la presse se réunissent pour coordonner leurs actions. C’est à mon sens le moyen le plus efficace de protéger leurs intérêts. C’est là que se font les « petits arrangements » entre amis. Le secret de ces réunions n’est pas du tout destiné à libérer les langues comme on veut nous le faire croire. Il s’agit là encore de protéger les intérêts des participants. Si la public venait à connaître toutes les manipulations et les magouilles de ces gens, cela occasionnerait (enfin) une révolution.

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