Enquête 15/11/2010 à 12h45

« Body Worlds » : des cadavres à vendre sur un site web allemand

Sophie Verney-Caillat | Journaliste Rue89


Gunther von Hagens pose devant l’une de ses œuvres « plastinées » à Londres, le 23 juin 2009 (Nigel Roddis/Reuters).

Après les expositions de cadavres, leur commerce. L’anatomiste allemand Gunther von Hagens, inventeur de la plastination des corps, vient de franchir un cap en se lançant dans la vente en ligne de dépouilles... à des prix extravagants.

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Mondialement connu pour ses expositions « Body Worlds », l’intriguant millionnaire a établi un vrai business model et inspiré nombre de producteurs. Tel Pascal Bernardin, producteur de spectacles qui avait monté l’an dernier l’expo « Our Body » à Paris, frappée d’interdiction au nom d’une atteinte à la dignité humaine.

Depuis, l’affaire est allée, en France, jusqu’en cassation. La juridiction suprême, dans un arrêt rendu le 16 septembre, a estimé, notamment, que « le respect dû au corps humain ne cesse pas avec la mort » et qu’il doit rester hors commerce. (Télécharger l’arrêt)

Le doute sur la provenance des corps avait mobilisé des associations de défense des droits de l’homme, qui soupçonnaient un trafic de corps de condamnés à mort venus de Chine.

La plastination consiste à remplacer les différents liquides organiques du corps humain par de la silicone afin de préserver des tissus biologiques, ce qui permet d’exposer des cadavres comme s’ils étaient vivants, et dans toutes les positions -deux corps en train de s’accoupler avait ainsi été récemment exposés.

Un stock de 12 000 cadavres

Cette fois, les corps mis en vente sur le site Plastination products « proviennent de notre programme de donation », affirme Peter Kiefer, porte-parole de l’Institut de plastination de Heidelberg, interrogé par Rue89 :

« Comme pour les expositions “Body Worlds”, à ne pas confondre avec celles qui essaient de nous copier [dont “Our body”, ndlr], tous les corps mis en vente ont fait l’objet d’une libre donation.

Nous avons actuellement 12 000 cadavres enregistrés dans notre programme, ils viennent de partout dans le monde et ont accepté, avant leur mort, d’être ensuite plastinés. Tout cela est légal, bien sûr. »


Monsieur-tout-le-monde n’est toutefois pas autorisé à se procurer des cadavres (compter plusieurs dizaines de milliers d’euros pour un corps entier) : il faut être « qualifié », dit le site, soit prouver que l’on a un intérêt scientifique ou éducatif -ce qui ne prémunit en rien contre d’éventuels trafics ultérieurs :

« [Les potentiels clients] doivent le prouver par un document officiel portant le tampon de l’institution pour laquelle ils travaillent, enseignent ou font de la recherche. » (Télécharger le formulaire)

Le porte-parole précise que les gens qui ont donné leur corps à l’Institut de plastination de Heidelberg -ils seraient seize en France- « ont été le plus souvent fascinés par les expositions “Body Worlds” et peuvent aussi vouloir économiser le prix élevé des funérailles » (sic).

L’avocat Richard Sédillot, qui avait porté l’exposition « Our Body » devant la justice, s’interroge : comment réagir à cette initiative ?

« Heureusement, la France est protégée d’un tel commerce de cadavres, ce site ne pourrait voir le jour chez nous.

Le problème avec le commerce en ligne est qu’il est mondial. Des Français qui achèteraient ces produits risqueraient la confiscation car la commercialisation du corps humain est interdite.

Mais si la loi réprime l’importation de tissus humains à fins thérapeutiques, rien n’est dit sur l’importation à des fins mercantiles. Il faudrait peut-être de nouveaux articles dans le code pénal. »

« On pensait que l’Allemagne en avait fini avec ses vieux démons »

Gunther von Hagens repousse toujours plus loin les frontières de l’imaginable. François Rastier, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), rappelle que « von Hagens justifie son commerce tantôt par l’intérêt scientifique (il est nul), tantôt par la qualité “artistique’” de ses débris humains ».

L’arrêt de la Cour de cassation marque à son avis « un progrès dans la conception des droits de l’homme, car il s’étend au respect des dépouilles mortelles -hors de toute considération religieuse et en s’appuyant sur le code civil.

“Les personnes décédées ne sont ni de la viande ni du plastique, et le trafic de cadavres relève du trafic d’êtres humains.”

En Allemagne, l’Eglise catholique a demandé aux politiques d’interdire ce commerce mais l’affaire n’a pas bouleversé outre mesure. Le philosophe Pierre Le Coz, vice-président du Comité consultatif national d’éthique, analyse cette démarche comme une “escalade du choc, une caricature de l’époque” :

“Ce qui me trouble, sur le plan philosophique, c’est que la dernière fois qu’on a utilisé les corps de gens pour faire de l’argent, c’était dans les camps de concentration.

Les nazis récupéraient des dents en or, des cheveux, etc. sur les dépouilles mortelles, pour faire de l’argent.

On pensait que l’Allemagne en avait fini avec ses vieux démons mais le fait qu’elle ne sanctionne pas von Hagens... J’aurais aimé une contestation d’ampleur, des mesures juridiques fortes.

L’Allemagne est le pays des plus grands génies de l’histoire de la philosophie et de l’art musical ; que cette grande nation puisse tomber aussi bas, cela m’attriste et me choque.

D’une façon plus générale, l’évolution du régime démocratique est inquiétante. Manifestement, on ne va pas vers le raffinement du jugement ; on ramène l’homme à son instinct animal.”

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  • Tyller
    Tyller
    Artiste frustré
    • Posté à 13h07 le 15/11/2010
    • Internaute 40258
      Artiste frustré

    J’ai beaucoup de mal avec cette conception du corps qui tend à le glorifier, le rends inviolable. Fondamentalement, un corps, n’est qu’un corps, et au delà de ca, rien de plus que de la chaire. La personne qui « habitait » le dit corps, n’est plus, son corps ne lui sert plus, ne représente plus rien pour ses proches sinon la signification que ceux-ci veulent lui donner (Oh oui, adulons les cadavres). Bref un corps n’est rien, arrêtons de nous offusquer de ce que certains veulent en faire.

    Plutôt que de se concentrer et donner des leçons sur la dignité humaine après la mort, on ferait mieux de faire en sorte que celle-ci existe avant, et là c’est loin d’être gagné.

    J’éructe ces dogmes bien pensants.

  • kevangel
    kevangel
    Chercheur
    • Posté à 13h21 le 15/11/2010
    • Expert 24356
      Chercheur

    Finalement la mondialisation c’est génial. On peut acheter des vetements fabriqués par des esclaves chinois une bouchée de pain pour les revendre 100 fois le prix de revient dans les centres commerciaux occidentaux.
    Et maintenant on peut acheter des corps de condamnés à mort chinois une bouchée de pain pour les revendre à prix d’or à des riches collectionneurs occidentaux.

    Qui a dit que la mondialisation néolibérale n’était pas un progrès pour l’humanité ?

  • Iv
    Iv
    Roboticien utopiste
    • Posté à 13h34 le 15/11/2010
    • Internaute 39192
      Roboticien utopiste

    « Les personnes décédées ne sont ni de la viande ni du plastique, et le trafic de cadavres relève du trafic d’êtres humains. »

    Si c’est pas une conception religieuse du corps, je ne sais pas ce que c’est. Cette personne trouve vraiment qu’échanger des cadavres c’est aussi grave que d’acheter des esclaves ?

    Si on s’abstrait des conceptions religieuses, force est de reconnaître qu’une personne décédée, ce n’est guère plus que de la viande.

    S’il existe une propriété spéciale qui fait d’un cadavre humain une chose intouchable, qu’on dise combien de temps elle dure (ça ne peut pas être éternellement, sinon tous les fossoyeurs ayant creusé une tombe dans un vieux cimetière sont condamnables) et les corps pourront être conservé jusqu’à expiration de leur humanité.

  • A déménagé le 02-02-2012-2
    • Posté à 13h42 le 15/11/2010
    • Internaute 82025
      non connue

    Warhol nous avait bien dit que chacun aurait droit à ses 15 minutes de célébrité. Il n’avait pas précisé que ce n’était pas forcément de notre vivant...

    Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
    Ce beau matin d’été si doux :
    Au détour d’un sentier une charogne infâme
    Sur un lit semé de cailloux,

    Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
    Brûlante et suant les poisons,
    Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
    Son ventre plein d’exhalaisons.

    Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
    Comme afin de la cuire à point,
    Et de rendre au centuple à la grande Nature
    Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;

    Et le ciel regardait la carcasse superbe
    Comme une fleur s’épanouir.
    La puanteur était si forte, que sur l’herbe
    Vous crûtes vous évanouir.

    Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
    D’où sortaient de noirs bataillons
    De larves, qui coulaient comme un épais liquide
    Le long de ces vivants haillons.

    Tout cela descendait, montait comme une vague
    Ou s’élançait en pétillant
    On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
    Vivait en se multipliant.

    Et ce monde rendait une étrange musique,
    Comme l’eau courante et le vent,
    Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
    Agite et tourne dans son van.

    Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
    Une ébauche lente à venir
    Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
    Seulement par le souvenir.

    Derrière les rochers une chienne inquiète
    Nous regardait d’un oeil fâché,
    Epiant le moment de reprendre au squelette
    Le morceau qu’elle avait lâché.

    - Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
    A cette horrible infection,
    Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
    Vous, mon ange et ma passion !

    Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
    Apres les derniers sacrements,
    Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
    Moisir parmi les ossements.

    Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
    Qui vous mangera de baisers,
    Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
    De mes amours décomposés !

    Une Charogne - Les Fleurs du mal, Charles Baudelaire

  • A déménagé le 18-1
    • Posté à 14h11 le 15/11/2010
    • Internaute 116615
      bc

    Au départ, le gugus disait que c’était à but scientifique, puis pédagogique puis artistique...tout ça pour finir par le commerce de ces cadavres.
    Je ne sais plus trop si dans notre beau modèle de société on respecte les vivants alors pourquoi se gêner avec les morts....
    Tout est à vendre. Respirez bien, les gars, profitez-en, l’air est encore gratuit.
    Relisez Gérard Mordillat !

  • Anonyme répond à Ruz

    Bonjour Ruz,

    J’aime bien tout ce que vous dites et notamment la différence que vous faites entre art et philosophie artistique, mais il faut quand même peut-être préciser qu’il y eut il aussi, dans l’art ancien, des artistes soucieux d’anatomie, utilisant des cadavres pour arriver à leurs fins.

    Quelle différence feriez-vous, par exemple, entre la démarche d’un Hagens et celle de Géricault dont on sait qu’il avait ses entrées à la Salpêtrière ?

    Lien

  • Le Putsch
    Le Putsch
    Konopsoproctotrype putatif
    • Posté à 18h02 le 15/11/2010
    • Internaute 76118
      Konopsoproctotrype putatif

    Disons qu’il faudrait selon moi deux conditions, très fortes, pour que la « plastination » ainsi que la commercialisation des corps en questions soit envisageable.
    - D’abord, il faudrait qu’une autorité indépendante des deux contractants (le futur plastiné et le plastinateur) confirme l’accord plein et entier du futur plastiné, lequel doit avoir connaissance de l’ensemble des conséquences qu’implique la plastination sur sa dépouille.
    - Ensuite, il faudrait que ce choix ne soit pas effectué de façon « consentie » mais pour des raisons financières : en raison du caractère assez inenvisageable de créer une entreprise publique de pompes funèbres qui proposerait des prix « publics », la solution serait alors de faire payer au futur plastiné (oui, vous avez bien lu) une taxe dont le seul intérêt serait de remettre au même niveau pour lui le coût de la plastination avec celui d’un enterrement « simple » tel qu’estimé par l’INSEE. Cette taxe pourrait être notamment utilisée pour financer les coûts du contrôle indépendant de la plastination (quand bien même cela puisse encourager le comité à accepter un minimum de plastinations chaque année pour des raisons « alimentaires »).

    Notez que le même commentaire s’applique exactement pour ceux qui choisissent de « donner leur corps à la science » et aux jeux parfois idiots des étudiants en médecine : d’ailleurs, les donneurs doivent déjà payer quelques 200 euros, mais on pourrait éventuellement envisager d’augmenter cette somme.

    Reste enfin la possibilité, complémentaire, d’envisager une « couverture universelle décès » sur le même modèle que la CMU, mais je doute que cela puisse se faire sans l’émergence d’un débat public à ce sujet.