A débattre 13/11/2010 à 14h49

Stéphane Hessel violemment attaqué pour sa critique d'Israël

Pierre Haski | Cofondateur Rue89

Les téléspectateurs de France 5 ont pu découvrir vendredi soir un délicieux nonagénaire porté par « l'audace de l'espoir » : Stéphane Hessel, ancien résistant, ambassadeur de France, militant de causes orphelines.

Au même moment, Stéphane Hessel fait l'objet d'une violente et pernicieuse campagne hostile. La raison : ses critiques vis-à-vis d'Israël.

La vie de Stéphane Hessel, qu'il a racontée avec minutie dans « Citoyen sans frontières », un livre d'entretiens avec Jean-Michel Helvig (éd. Fayard 2008), reprise dans ce documentaire de France 5, est une véritable épopée qui traverse le XXe siècle.

Né à Berlin de parents allemands, dont un père juif -c'est le couple mythique qui a donné le film « Jules et Jim » de François Truffaut-, il devient Français en 1937, s'engage dans la résistance, est capturé et torturé par la Gestapo, déporté à Buchenwald et Dora, avant de participer, à la Libération, à la rédaction de la déclaration universelle des droits de l'homme aux Nations unies naissantes.

Toute la vie de Stéphane Hessel, après ces débuts époustouflants, sera marquée du sceau de ces engagements avant tout humanistes, même s'il s'implique sur le tard en politique, d'abord mendésiste, puis au PS de François Mitterrand, et plus récemment en devenant, à l'age de 91 ans, candidat sur une liste Europe Ecologie aux dernières régionales...

L'appel au boycott des produits israéliens

Mais ce qui lui vaut la campagne hostile actuelle, c'est son engagement persistant, répété, contre la politique suivie par Israël vis-à-vis des Palestiniens, et son soutien à la campagne controversée en faveur du boycott des produits israéliens provenant des territoires occupés.

Et, pour délégitimer un homme ayant eu un tel parcours, une telle histoire, on l'accuse d'être un falsificateur, d'avoir la haine d'Israël et des juifs, la haine d'une partie de soi puisque son père était juif, même s'il ne se décrit pas comme juif.

La dernière attaque est venue d'un directeur de recherches au CNRS, Pierre-André Taguieff, qui s'est spécialisé dans le « nouvel antisémitisme », avec des livres comme « La Judéophobie des Modernes » (éd. Odile Jacob, 2008), « La Nouvelle propagande antijuive » (éd. PUF, 2010).

Ce qui rend la polémique étrange et résolument moderne, c'est que les accusations de Taguieff ont été portées non pas dans une publication du CNRS, mais sur... Facebook. Sur le « mur » du chercheur qui a depuis été fermé, mais sur lequel il avait écrit en octobre, paraphrasant Voltaire :

« Quand un serpent venimeux est doté de bonne conscience, comme le nommé Hessel, il est compréhensible qu'on ait envie de lui écraser la tête. »

Il remplaçait ensuite cette phrase par une autre :

« Il aurait certainement pu finir sa vie d'une façon plus digne sans appeler à la haine contre Israël joignant sa voix à celle des pires antijuifs. »

Depuis, accusations et contre-accusations se succèdent. Réactions indignées des défenseurs de Stéphane Hessel qui dénoncent un appel au lynchage et exigent des excuses du chercheur, et contre-attaque des amis de Taguieff qui font circuler -sur Facebook- une pétition contre « une campagne d'intimidation et de diffamation qui se développe contre lui, visant à le discréditer et à le faire taire » et en viennent à remettre en cause le passé de résistant de Hessel.

« Indignation à propos de la Palestine »

Que dit Stéphane Hessel pour susciter de telles polémiques ? Ecoutez-le d'abord à l'émission « Ripostes » de Serge Moatti, en 2008, confier ce qu'il pense du conflit israélo-palestinien et de l'attitude de la France dans ce dossier. (Voir la vidéo)

On retrouvera sa pensée sur le sujet, de manière plus précise encore, dans un petit livre (par le nombre de pages) qui sort ces jours-ci, intitulé « Indignez-vous ! ». Stéphane Hessel consacre deux pages à son « indignation à propos de la Palestine », revenant notamment sur la guerre de Gaza de 2009 et sur le rapport du juge sud-africain Richard Goldstone qui accuse Israël -et le Hamas- de crimes de guerre.

Stéphane Hessel écrit :

« Je partage les conclusions du juge sud-africain. Que des Juifs puissent perpétrer eux-mêmes des crimes de guerre, c'est insupportable. Hélas, l'histoire donne peu d'exemples de peuples qui tirent les leçons de leur propre histoire. [...]

Je pense bien évidemment que le terrorisme est inacceptable, mais il faut reconnaître que lorsque l'on est occupé avec des moyens militaires infiniment supérieurs aux vôtres, la réaction populaire ne peut pas être que non-violente. [...]

L'exaspération est un déni de l'espoir. Elle est compréhensible, je dirais presque qu'elle est naturelle, mais pour autant elle n'est pas acceptable. »

Ces prises de position, doublées de son soutien à l'appel au boycott des produits israéliens provenant des territoires occupés, qui lui vaut une mise en examen avec plusieurs autres personnes, sont au cœur de la campagne hostile qui le vise. Et qui prend un tour nauséabond, pour reprendre un mot chargé, lorsqu'on tente de semer trouble et confusion autour de sa biographie, et la réalité de son engagement pendant la guerre. C'est indigne et abaisse ceux qui utilisent ces arguments.

Critiquer Israël quand on a des origines juives : la haine de soi ?

Mais la question est plus vaste. Elle porte sur la manière de délégitimer toute personne qui critique Israël, surtout si elle a des origines juives : on ne peut être que dérangé ou avoir la haine de soi.

Nous évoquions ici-même récemment le cas de Charles Enderlin, le correspondant de France 2 à Jérusalem, lui-même Franco-Israélien, qui fait l'objet depuis dix ans d'une campagne personnelle pour son reportage, au début de la deuxième intifada, sur la mort à Gaza du jeune Mohamed al-Doura.

Pour avoir défendu Charles Enderlin, je me suis vu personnellement accuser par le principal détracteur d'Enderlin de relever de la « psychanalyse » et d'avoir conçu dans mon enfance la haine de moi-même et d'Israël : rien que ça.

Le cas de Stéphane Hessel est plus grave encore, en raison de sa stature morale reconnue, et qui est bien au-dessus de tous ses détracteurs. Pour minimiser l'impact de ses prises de position, il faut casser cette image et salir un homme.

Certes, Stéphane Hessel en a vu d'autres dans sa vie et s'est retrouvé face à des ennemis autrement plus redoutables ; et, de surcroît, un homme qui proclame « Indignez-vous ! » doit bien s'attendre à ses oppositions. Il n'empêche, on les aurait préférées plus dignes de l'homme et du sujet.

« Stéphane Hessel, Sisyphe heureux » - documentaire de Sophie Lechevalier et Thierry Neuville, rediffusion sur France 5 dimanche 14 novembre à 7h52, ou sur le site de France 5 jusqu'au 19 novembre.

Stéphane Hessel, « Indignez-vous !  » - éditions Indigène, 29 pages, 3 euros.

►Précision, le 13/11/10 à 17h30 : il s'agit bien du boycott des produits israéliens provenant des territoires occupés.

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  • Xavier Denamur
    Xavier Denamur
    Restaurateur
    • Posté à 15h05 le 13/11/2010
    • Internaute
      Restaurateur

    L'obscurantisme est le plus grand danger de l'humanité.
    Eclairer le monde comme Stéphane Hessel comporte des risques qu'un grand nombre de citoyens devrait prendre plus régulièrement.

  • Saba
    • Posté à 15h09 le 13/11/2010
    • Internaute

    Il m'est arrivé d'entendre parler Hessel , l'an passé, et j'ai été bluffée par ce jeune homme de plus de 90 ans ; Jeune homme , oui , par sa faculté d'indignation mais une indignation qui n'est ni de la haîne , ni de la colère mais une soif de justice illuminée par un humanisme optimiste. Ceux qui l'attaquent ( Taguieff particulièrement) ont l'air de roquets hurlant avec la meute face à lui.

  • thierry reboud
    • Posté à 15h28 le 13/11/2010
    • Internaute

    Tout d'abord, les insultes dont Hessel est l'objet déshonorent surtout ceux qui les profèrent.

    De très nombreux soutiens d'Israël (Juifs ou non), qui se piquent par ailleurs de pluralisme ou d'exigence démocratique, paraissent tout à fait incapables de supporter que d'autres (Juifs ou non) soient d'un avis différent du leur dès qu'il s'agit de l'état d'Israël. On dirait que, selon ces démocrates en peau de lapin, être Juif impose de soutenir Israël (et sa politique : parce que, dans leurs bouches, cela revient souvent au même). De ce point de vue, l'accusation de haine de soi n'est que le strict équivalent de l'accusation d'antisémitisme portée à l'encontre des non-Juifs. Qu'on puisse avoir une conscience politique dégagée de son appartenance ( ? ) ethnique, ça ne les effleure pas une demi-seconde.

    Pour ce qu'on en connaît, toute sa vie, Hessel s'est efforcé de vivre selon ses principes. Si je conçois tout à fait qu'on puisse ne pas les partager, on doit au moins les respecter.

    Quant à Taguieff, il est peut-être temps de se rendre compte qu'il est plus une baudruche en forme d'idéologue qu'un chercheur. La part la plus intéressante de ses travaux, son livre sur les protocoles des sages de Sion (éditions Berg), reprenait tout de même beaucoup le livre d'Henri Rollin, L'Apocalypse de notre temps (disponible aux éditions Allia). Toute la suite de sa carrière, pour l'essentiel médiatique, me paraît d'un intérêt médiocre. Dernièrement, je me suis appuyé sa Nouvelle judéophobie (chez Odile Jacob) : eh bé, pas brillant-brillant.

    Je me rappelle qu'au moment de l'affaire du RER D, Taguieff (qui avait été prompt à réagir) avait déclaré sur une chaîne de télévision quelconque que, certes, le crime n'avait pas eu lieu, mais qu'il aurait pu avoir lieu, et que donc... Un « chercheur » réduit à de telles palinodies, ça ne mérite pas beaucoup d'attention.

  • Errance
    Errance répond à thierry reboud
    • Posté à 15h38 le 13/11/2010

    Taguieff !

    J'ai essayé de lire sa nouvelle judéophobie. Dans les 10 premières pages il édicte des dogmes sur lesquels se base tout le reste du livre. J'ai tenu la moitié du bouquin avant de le bazardé !

    Toute la démonstration ne tient que sur ces dogmes, à partir de là ça ne tient évidemment pas la route, c'est juste un travail de propagande, pour un membre du CNRS ça fait pas sérieux !

    J'suis complètement d'accord avec ton com.

    Le truc qui m'inquiète c'est que les mouvements antisémites (surtout ceux qui se cache derrière l'antisionisme) se précipitent sur l'occasion pour s'offrir une crédibilité en se cachant derrière Hessel grâce à l'imbécilité d'un Taguieff. Il suffit d'ailleurs de regarder qui s'est précipité pour commenter !

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  • thierry reboud
    thierry reboud répond à Errance
    • Posté à 15h44 le 13/11/2010
    • Internaute

    Parfaitement d'accord avec toi, et particulièrement avec ta conclusion.

    Le problème que posent les Taguieff et Cie, c'est qu'ils contribuent en fait puissamment à banaliser un antisémitisme tout à fait réel.

  • Tofraziel
    Tofraziel
    Orwellien
    • Posté à 15h47 le 13/11/2010
    • Internaute
      Orwellien

    Je comprends parfaitement qu'on puisse critiquer certaines prises de position d'Hessel, et ce n'est pas parce qu'il est qui il est qu'on n'a pas le droit de le critiquer.

    En revanche, pourquoi le faire avec autant de haine, et surtout en lui jetant cet anathème d'antisémite ? ? ?

  • Tariec
    Tariec
    « Radio Paris ment », « Radio (...)
    • Posté à 16h00 le 13/11/2010
    • Internaute
      « Radio Paris ment », « Radio (...)

    Sur Israël, il a dit posément que ce pays allait dans le mur.
    Alors, que les Golnadel and Co lui fasse un procés d'intention, alors que Hessel a réchappé de Buchenwald, c'est comme pour Daniel Mermet, Morin et moult autres accusés à tord : simplement risible d'extrémisme. Risible et à force de galvauder ce mot (antisémite), il en perd sa substance, ce qui dessert finalement les 1ers concernés !

    Hessel a aussi critiqué les Hortefeux/Besson et globalement la politique raciste et xénophobe anti-immigrés de ce gouvernement populiste sans foi (sauf celle du plus fort sur le plus faible : lacheté étatique) ni loi (sauf les leurs, et pour eux).

    De plus, il cloue au pilori, à trés juste titre, LES religions comme étant sources de barbarie depuis des siécles. On ne peut pas étre plus clair...

    Le passage sur la mort, sa mort à venir, est croustillant de lucidité, toujours détachés des dogmes religieux mais empreint de mystique en mode humble : je ne sais pas ce qu'il y a aprés, mais je crois à une autre forme de conscience ou d'énergie !

    Bon sang, ce type est un dinosaure, un rescapé dans tous les sens du terme, un sage comme ce monde en produit de moins en moins.
    Merci à lui de toujours y croire, c'est un monstre d'énergie, un type qui à 93 ans donne une bonne grosse leçon à toutes celles et ceux qui n'y croient plus...moi le 1er d'ailleurs.
    Ce fut un moment de pur, et rare, bonheur télévisuel !