Tribune 04/11/2010 à 16h51

Foie gras : à la Saint-Martin, on nous prend pour des crétins

Estiva Reus | L214


Le gavage d’un canard, dans le Sud-Ouest de la France, le 9 mars 2006 (Regis Duvignau/Reuters).

Le saviez-vous ? Saint Martin est le saint patron du foie gras. La bière, les petits pois, le dentifrice... n’ont pas la chance d’avoir un saint patron. C’est qu’en général les saints patrons sont censés protéger des personnes -les gens qui exercent un certain métier ou habitent une certaine localité, par exemple-, pas des produits.

Pour le foie gras, c’est différent. « Saint Martin est choisi comme patron du foie gras, mets sublimé lorsqu’il est partagé », lit-on sur le site de l’interprofession du foie gras (Cifog). Une campagne de pub vient d’être lancée quelques jours avant cette fête célébrée le 11 novembre. (Ecouter le son)

Audio file

spot foie gras

Mais pourquoi donc saint Martin ?

Etait-il friand de foie gras ? Pas que l’on sache. Martin (316 -397 ap. J.-C.) vécut dans une simplicité proche du dénuement, il est resté dans les mémoires pour avoir donné la moitié de son manteau à un pauvre mourant de froid. Il fut aussi un chrétien fervent et un infatigable évangélisateur.


La légende dit qu’un jour il se cacha parmi un troupeau d’oies pour tenter d’échapper à ses poursuivants. Et puis, au Moyen-Age, dans diverses régions d’Europe, on avait coutume de consommer une oie à la Saint-Martin. L’usage perdure d’ailleurs dans des pays d’Europe du Nord, comme la Suède ou l’Allemagne -où là loi interdit le gavage des oies. (Voir la carte dynamique de Stop gavage, cliquer pour l’agrandir dans un nouvel onglet ou une nouvelle fenêtre))

En réalité, saint Martin n’a été promu au poste de saint patron du foie gras qu’en 2009, par les services marketing du Cifog. L’oie est anecdotique dans cette histoire, surtout en France où 97% du foie gras est fait à partir de canard.

Il s’agit surtout de mettre en avant la valeur du partage, comme le dit le spot audio (garanti 100% accent du Sud-Ouest) vantant le partage de tartines de foie gras lors d’un apéritif entre amis.

Car, évidemment, quand on sert à l’heure de l’apéro le foie d’un oiseau préalablement rendu malade, puis occis pour lui prélever cet organe, c’est le même esprit de partage qui est à l’œuvre que lorsque Martin donna le peu qu’il possédait pour sauver la vie d’un miséreux.

« Si le foie gras est en rayon, il est acheté »

La publicité, c’est de la poésie créée rien que pour nous, consommateurs. Nous aimons les histoires de racines paysannes et de traditions ancestrales. Dans le cas présent, les cibles, ce sont les distributeurs et les restaurateurs. Comme l’explique la filière dans le n°97 de son bulletin (juillet-août-septembre 2009) :

« Les mesures de panel ont montré clairement que si le foie gras est en rayon, il est acheté. Cette action événementielle [la Saint-Martin] qui s’inscrit dans la durée (objectif sur cinq ans), doit progressivement devenir le point de départ de la saison et s’inscrire dans le calendrier de la distribution. »

Le rêve de la filière, c’est bien de « dé-saisonnaliser » la consommation de foie gras, jusqu’ici trop limitée à son goût aux fêtes de fin d’année. Au besoin, en convertissant tous les saints du calendrier en saint foie gras.

Avant l’opération Saint-Martin, les années 2000 virent fleurir les campagnes « foie gras de la Saint-Valentin » et « foie gras de Pâques ». Comme le note un responsable de Delpeyrat interrogé par le magazine LSA :

« Le marché est mature. Les relais de croissance sont désormais à chercher du côté du hors-saison ».

La marque ambitionne déjà de mettre en place pour 2011 une stratégie visant à assurer la consommation de foie gras toute l’année.

Un souci avec le bien-être animal ?

Alors que la contestation de la pratique du gavage prend de l’ampleur dans de nombreux pays, en France on trouve les seuls chercheurs au monde ayant établi que rien ne prouve que le gavage soit préjudiciable au bien-être des oiseaux. En 2005, notre pays a même fait du foie gras un « patrimoine gastronomique et culturel protégé », alors que tant d’autres pays ont interdit le gavage sur leur territoire au nom de la protection animale.

La colère monte chez les agriculteurs français face à la concurrence de foie gras bon marché. On en a ainsi vu manifester le 5 octobre dans un supermarché de Dax (Landes) qui proposait des magrets d’origine bulgare. Ils s’inquiétaient notamment de n’avoir aucune précision sur les conditions d’élevage des canards.

Chez nous, elles sont optimales. Regardez un peu ! Selon une étude effectuée en 2009 et rapportée dans la revue des éleveurs de volaille Réussir aviculture :

  • 33% des canards morts en gavage décèdent le dernier jour de la période programmée de gavage,
  • 25% la veille,
  • 20% deux jours avant,
  • 10% trois jours avant.

Les foies distendus des oiseaux qui ont survécu jusqu’à la date d’abattage attendent maintenant dans les rayons, estampillés France, « terroir » et « tradition ». A la Saint-Martin, serons-nous de bons crétins ?

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  • yves-bon
    yves-bon
    éditeur, essayiste
    • Posté à 20h44 le 04/11/2010
    • Internaute 132036
      éditeur, essayiste

    Plusieurs personnes, dans leurs commentaires, se demandent ce que signifient les chiffres donnés par Estiva Reus à la fin de son article, concernant le pourcentage chaque jour du nombre de canards morts en gavage.

    Lorsqu’elle rappelle que :

    * 33% des canards morts en gavage décèdent le dernier jour de la période programmée de gavage,
    * 25% la veille,
    * 20% deux jours avant,
    * 10% trois jours avant.

    Elle veut simplement montrer que les éleveurs tentent d’obtenir une quantité maximale de foie gras, au détriment bien sûr de leurs détenteurs (les canards). Ils les gavent jusqu’à la mort, ou, plutôt, jusqu’à ce que le taux de mortalité devienne tel que l’opération cesse d’être rentable. Ils les gavent de la façon optimale : les gaver un jour de plus causerait une mortalité telle que l’affaire cesserait d’être juteuse. La plupart des survivants ne supporteraient plus les conditions de transport jusqu’à l’abattoir, et ce serait un camion chargé de cadavres qui arriverait jusqu’aux portes de l’usine de mort. Là, au bout de 12 jours de gavage, les éleveurs obtiennent un rapport (poids de foie/taux de mortalité) qui reste à leur avantage. Au bout de 13 jours, ce rapport commencerait à décroître. C’est tout bonnement du calcul marchand de base. Qu’importe si de ce fait, les canards qui partent à l’abattoir avec leurs foies hypertrophiés sont déjà à l’agonie pour la plupart, et ne survivraient dans leur grande majorité pas 24h ou 48h de plus. Sur des vidéos, on voit combien ils halètent : leur foie prend toute la place et comprime les autres organes, ils ne peuvent plus respirer.

    Ce sont des chiffres intéressants, parce que les éleveurs, que ce soit dans cette branche ou dans toute autre, affirment volontiers qu’ils ont intérêt à ce que leurs animaux soient bien traités et restent en bonne santé ; c’est manifestement faux. D’un point de vue comptable, hélas, il vaut mieux qu’ils aient par exemple 40 000 poules en mauvaise santé du fait de leurs conditions de vie, mais dont 35 000 arriveront tout de même à l’abattoir, que seulement à la base 35 000 qui vivraient une belle vie parce qu’elles auraient plus de place ou parce que les éleveurs auraient un (tout petit) peu plus de temps pour s’occuper d’elles.

    Je vois dans les commentaires que beaucoup de lecteurs n’arrivent pas à prendre en compte la réalité de l’élevage, n’arrivent pas à croire que ce puisse véritablement être les conditions qui sont montrées sur les vidéos de L214 (ou autre). On a toujours du mal à croire des choses abominables.
    Et pourtant...

  • Orikan
    Orikan
    Entrepreneur - correcteur
    • Posté à 22h08 le 04/11/2010
    • Internaute 96508
      Entrepreneur - correcteur

    Oh la démonstration par l’absurde... On cite une étude sans en donner toutes les données, bel exemple de journalisme ! Je cite :

    * 33% des canards morts en gavage décèdent le dernier jour de la période programmée de gavage,
    * 25% la veille,
    * 20% deux jours avant,
    * 10% trois jours avant.

    Premier point : quel pourcentage de canards meurt sur l’ensemble des gavés ? A titre de comparaison, quel pourcentage de bêtes (volailles, ovins, bovins, que sais-je encore) destinées à la consommation de viande meurt avant l’abattage ? Là, on aurait une donnée intéressante. Ici, ça n’a aucun intérêt.

    Second point : oh mon dieu ! UN TIERS des canards gavés mourant en gavage trépassent le dernier jour ! Mais alors, c’est simple, réduisons donc d’une journée le gavage ! Calcul tout bête, et hop : du coup, le dernier jour, c’est environ 45 % des envoyés à l’incinérateur qui y passent. Oh mon dieu !
    Alors, vous me direz « oui mais on a sauvé un canard sur trois ! » Ben non, on a pas sauvé un canard, puisqu’il se fera quand même éviscérer. En fait, vous lui avez enlevé un jour de vie. Vie difficile, me direz-vous. Vie de torture dans les élevages industriels, même. Certes. Quelle différence avec les autres formes d’élevage ?

    Alors, attention, ne vous méprenez pas : je n’ai rien contre ceux qui refusent de manger du foie gras, voire qui militent pour son interdiction. Liberté d’opinion, tout ça. Simplement, utilisez des arguments cohérents, évitez les fallacieux, car vous tournez toute votre cause en ridicule. Simple conseil.

  • Inolha
    Inolha
    Etudiante
    • Posté à 22h21 le 04/11/2010
    • Internaute 132042
      Etudiante

    Le vrai problème n’est pas de manger du foie gras. C’est la maltraitance qu’entraine cette pratique qui pose problème.
    Et à chaque problème existe une solution, alors pourquoi se battre entre « c’est mal le foie gras » et « rien à foutre des canards, je continuerai d’en manger ».
    Puisque le gavage (et la dose d’antibiotiques au passage qu’on nous fait avaler derrière ce foie gras) n’est pas éthique, et qu’à côté de cela certains consommateurs ne sont pas prêt à abandonner le foie gras, il faut trouver une solution alternative qui satisfasse les deux parties. Comme par exemple du foie gras végétal, qui d’après les dires est délicieux et n’a quasi aucune différence avec le foi gras animal.

    Certes les producteurs de foie gras vont avoir un problème. Mais finalement, c’est pareil pour tout produit sur le marché. Je fais du Marketing, et chaque produit sur le marché est soumis aux tendances, à l’évolution du consommateur. C’est valable pour les téléviseurs, les jouets, les vêtements, etc. C’est à l’entreprise de prendre les choses en main : soit attendre la faillite, soit modifier son produit pour qu’il colle à nouveau aux attentes. Et dans le cas du foie gras c’est possible. Cela demande peut-être un investissement pour modifier l’infrastructure, mais au final c’est un investissement qui va être rentabilisé.

    Oui c’est probablement vrai qu’on gave depuis la nuit des temps, comme on viole des femmes et des enfants depuis la nuit des temps, comme on tue des êtres humains depuis la nuits des temps et bien d’autres. Mais parce qu’on fait quelque chose depuis la nuit des temps, cela demeure-t-il acceptable pour autant ?

    On est plus à la nuit des temps, heureusement ou malheureusement on évolue, l’être humain se conscientise et apprend de ses erreurs passées.
    Les erreurs que nous commettons s’appliquent à tout notre univers, et non pas juste à notre espèce humaine.

    D’où le fait qu’à l’heure actuelle il existe des végétariens ou des personnes mangeant de la viande labellisée pour contrer le problème de l’abattage et de l’élevage industriel, que de plus en plus de personnes (pas seulement les femmes) achètent des produits cosmétiques autres que ceux bien connus pour leurs tests sur animaux au profit de produits non testés par exemple.

    Le débat peut encore continuer longtemps, les consommateurs et êtres humains que nous sommes ne doivent juste pas oublier qu’ils ne sont qu’un être parmi tant d’autres, et pas les rois...

  • Estiva Reus
    Estiva Reus
    Auteur(e) de l'article L214
    • Posté à 01h23 le 05/11/2010
    • Internaute 90229
      L214

    A PROPOS DES CHIFFRES CITÉS DANS L’ARTICLE...

    ... on peut voir que divers lecteurs écrivent qu’ils ne signifient rien, sont trompeurs, s’expliquent sans problème alors que les animaux sont en pleine santé, résultent de leur vieillissement naturel, etc.
    Une petite clarification à ce sujet s’impose.

    Pourquoi citer de tels chiffres ?

    Les professionnels du gavage (ainsi que certains lecteurs qui se sont exprimés ici) soutiennent que les oies et canards ne souffrent pas particulièrement du gavage, qu’on ne fait que reproduire leur processus naturel d’engraissement, qu’ils peuvent témoigner personnellement que le gavage se passe très bien... Il serait donc sans fondement de soutenir que la production de foie gras implique la maltraitance des animaux.

    Or, une batterie d’indicateurs montrent sans conteste que la santé des animaux se détériore du fait du gavage : des indicateurs sur les pathologies induites par l’embucage et par la suralimentation, et des indicateurs de mortalité.

    Dans le Rapport du comité scientifique de la Commission européenne « Les aspects de bien-être des canards et des oies dans la production de foie gras » (Lien) les auteurs constatent des taux de mortalité situés entre 2 et 4% sur les deux semaines de gavage, alors que ce taux (à période identique) est de 0,2% pour des canards non gavés du même type. Soit une mortalité 10 à 20 fois supérieure chez les canards gavés.
    [Avant de juger ces taux modestes, bien noter qu’ils sont calculés sur une période de seulement 2 semaines. Nous sommes habitués à des taux de mortalité humaine exprimés sur une durée annuelle]

    Des statistiques étaient publiées dans le rapport annuel du CIFOG jusqu’en 2003, d’après des données issues des producteurs eux-mêmes. Elles indiquaient une mortalité environ 6 fois supérieure en gavage qu’en élevage sans gavage.

    Les chiffres fournis à la fin de l’article paru hier dans Rue89, issus d’études réalisées en 2009, traitent aussi de la mortalité mais sous un autre angle. On s’intéresse ici au profil temporel de la mortalité uniquement pendant la période de gavage. Il apparaît que plus on approche de la fin de cette période (c’est-à-dire plus les effets nocifs du gavage se cumulent au fil des jours) et plus la fréquence des décès augmente. Et la mort n’est que la phase ultime d’un processus de dégradation de la santé et d’accroissement du mal-être afférent, qui affecte aussi ceux qui survivent jusqu’à l’abattoir.

    Conclusion : ces chiffres montrent que les salades qu’on cherche à nous faire avaler sur la production de foie gras fondée sur des méthodes respectueuses du bien-être animal, et sur l’innocuité du gavage pour des animaux naturellement gloutons sont du pur pipeau.

    Le foie gras est un produit garanti riche en souffrance animale.

  • yves-bon
    yves-bon
    éditeur, essayiste
    • Posté à 08h09 le 05/11/2010
    • Internaute 132036
      éditeur, essayiste

    Je trouve très intéressants les commentaires laissés concernant cet article : très instructives les indignations parce qu’il serait partial, parce qu’il ne donnerait à voir qu’une partie du tableau, ou parce qu’il tenterait d’abuser le lecteur...

    Cet article est certes engagé, mais il ne dit rien qui n’ait été vérifié cent fois, qui ne soit tiré des dires de la filière elle-même, qui n’ait été confirmé par des visites en élevages ou par les éleveurs eux-mêmes.
    Je vous conseille d’écouter par exemple ce que nous dit Lapaque, qui fut gaveur en son temps et sait de quoi il parle :
    Lien
    ou sur son propre site :
    Lien

    Cet article est certes engagé ; mais depuis quand refuse-t-on de lire des articles engagés, sur tel ou tel sujet ? Un article sur la guerre en Tchétchénie ou sur le génocide rwandais devraient-ils rester « impartiaux » ? Que signifierait alors le terme « impartial » ? Depuis quand un article doit-il s’abstenir de refléter un point de vue ? Et comment serait-ce possible ?
    La neutralité n’existe pas, elle est un leurre journalistique et son apparence constitue simplement un type de manipulation. Je crois que c’est Élie Wiesel qui écrivait peu ou prou : « la neutralité n’est pas symétrique : elle sert l’oppresseur, dessert les victimes... ».

    Non, ce qui gène ici, c’est non pas la « partialité » de l’auteure, mais bien son point de vue engagé contre le foie gras, pour une prise en compte des intérêts des animaux.
    Les critiques virulentes de cet article le montrent à l’évidence, ne serait-ce que par l’affirmation sans cesse renouvelée de leurs auteurs, que « ce Noël, je mangerais encore du foie gras sans culpabilité ni scrupules » : elles constituent un refus de remettre en cause notre prééminence morale ou ontologique à l’égard du reste du vivant. Le cas du foie gras est emblématique, du fait que d’un côté des êtres sensibles vivent des conditions terrifiantes pendant 12 jours avant d’être transportés sans ménagements jusqu’à un site industriel de mise à mort. Et de l’autre côté, cette souffrance constante et cette terreur de fin de vie ne servent qu’à assouvir des plaisirs dérisoires. Certes, le plaisir de manger est très important et reste parfois l’un de nos principaux plaisirs dans la vie, mais il y a une valeur symbolique fondamentale à être prêt à sacrifier la vie et le bonheur des non-humains pour simplement goûter cinq minutes le plaisir d’un pâté fondant dans le palais. Lorsqu’on met en balance notre plaisir de gourmet avec les souffrances extrêmes nécessitées, on voit bien qu’il s’agit de notre part d’une décision de tyranneau capricieux, exigeant haut et fort que son « droit » au caprice passe avant tout droit fondamental de l’autre. C’est d’une férocité inouïe.
    Car il s’agit rien de moins qu’un caprice de notre part : nous n’avons bien évidemment nul besoin de manger du foie gras ; notre nourriture quotidienne est farcie d’aliments délicieux, des repas très simples sont de véritables régals... Notre principale raison de manger du foie gras, telle qu’elle apparaît en tout cas ici dans les commentaires, c’est bien l’affirmation d’un droit de Seigneur, de maître absolu de la vie des autres. L’affirmation que nous « le valons bien », que le moindre de nos plaisirs d’humain vaut bien la pire des souffrances endurées par d’autres, s’ils sont non-humains.

    En ce sens, la consommation de foie gras marque bien une volonté pratique de démarcation des autres : nous, en tant qu’humains, avons une valeur telle que nous pouvons sans scrupules exploiter les autres à mort, y compris pour des raisons complètement délirantes.
    Il me semble que notre valeur en tant qu’humains prend ainsi tout son relief à être mise en contraste avec cette absolue non-valeur dévolue aux autres.
    N’est-il pas temps de nous poser autrement qu’en nous opposant ? De nous donner de la valeur autrement qu’en la déniant ainsi aux autres ?
    Ce processus platement identitaire de valorisation différentielle, qui prend ici une forme incroyablement brutale et sanguinaire parce qu’il s’exerce à l’encontre d’êtres qui ne peuvent absolument pas se défendre, est une catastrophe sociale et politique, comme l’histoire le montre assez.
    En ce qui concerne les animaux qui en font aujourd’hui les frais, les résultats sont là : ce sont chaque année dans notre seul pays quelques trente millions de canards gavés qui souffrent le martyre pour rien ; mais ils ne constituent eux-mêmes hélas que l’écume de l’océan, puisque nous tuons pour des raisons similaires quelques un milliard deux cents millions de vertébrés terrestres, et des centaines de milliards de poissons – pour nous en nourrir, mais nous pourrions très aisément ne pas les manger, manger d’autres aliments tout aussi bons. Là encore, il s’agit simplement d’un caprice de notre part.
    Un caprice meurtrier, mais quel caprice mieux que meurtrier est susceptible d’affirmer aussi bienà la face du monde notre absolue supériorité, notre absolue valeur ?
    Nous vivons dans un monde qui ne nous est pas facile ; il ne nous est pas aimant, nous avons à nous battre tous les jours pour garder la tête hors de l’eau, du fait de la concurrence économique, des rapports dégradés entre nous, du fait de l’absence de sens de nos vies, etc. Heureusement que nous pouvons nous magnifier aisément en tant qu’humains ! Notre humanisme est comme tous les chauvinismes, tous les nationalismes : il nous permet de nous donner illusoirement une valeur que notre vie sociale nous refuse. Il est comme un os qu’on nous jette pour nous faire accepter nos vies exploitées et appauvries, un os à ronger dont nous nous emparons comme nous le ferions d’une bouée de sauvetage. Mais surtout, comme tous les chauvinismes, comme tous les nationalismes, cet humanisme débouche aisément sur les pires boucheries. Il n’acquière toute son effectivité qu’à devenir résolument sanglant. Il génère de fait des atrocités qui nous cernent en permanence et qui nous structurent au quotidien ; des atrocités sans nom parce que nous nous refusons à les nommer – mais nous les connaissons pourtant : sans elles, que resterait-il de nous ?

  • DIOPZO
    • Posté à 11h05 le 05/11/2010
    • Internaute 24613

    Je n’ai pas bien compris le but poursuivi par cet article. Pour ce qui concerne le gavage je peux vous dire ceci.Habitant le périgord j’achète les foies chez mon voisin qui gave lui-même ses oies et canards.J’assiste souvent au gavage ; les animaux ne se débattent jamais, ils se laissent gaver sans aucun geste de défense et lorsque le gavage est terminé ils repartent tranquillement comme si rien ne s’était passé.Tout est dans la délicatesse et le calme de celui qui gave : un art

  • ker
    ker
    • Posté à 11h37 le 05/11/2010
    • Internaute 12793

    Mangez du foie de lotte, c’est tres bon, a ce meme gout fin et doux, et c’est parfaitement naturel, obtenu sans aucun gavage avec un poisson qui a vecu sa bonne vie de petit sauvage, c’est a dire sans travailler, en baisant quand il voulait et en mangeant quand ca lui prenait. Bref le pied.
    En vente dans les conserverie de poisson

  • Estiva Reus
    Estiva Reus répond à anisette1951
    Auteur(e) de l'article L214
    • Posté à 11h39 le 05/11/2010
    • Internaute 90229
      L214

    Pour Information, L214 a adressé une lettre aux évêques de France au sujet de cette récupération de saint Martin. On peut la lire ici :

    Lien

    L214 n’est pas une association confessionnelle. On peut supposer que ses adhérents et sympathisant ont des positions diverses en matière de croyance ou non croyance religieuse, à l’image du reste de la population.

    Mais catholique ou non, il est difficile de ne pas être écoeuré par l’invocation de la valeur du partage avec le plus souffrant, que symbolise Martin, pour mieux vendre un produit obtenu en infligeant la souffrance aux animaux.

  • Royka
    Royka
    Dissident
    • Posté à 13h19 le 05/11/2010
    • Internaute 13753
      Dissident

    A lire les réactions on comprend un peu mieux la position de la France. L’animal n’est qu’un objet destiné à servir l’humain, la douleur engendrée par l’exploitation des animaux est au mieux niée, au pire ridiculisée et moquée, délire de « citadins bobo-écolo », voire plus péjoratif encore, si c’est possible.

    Et on lit des « c’est mal mais qu’est-ce que c’est bon », symbole de ces gens qui jouissent du « bon goût » des produits animaux consommés, tout en préférant ne pas penser à la manière dont ils ont été produit, histoire de ne pas avoir mauvaise conscience.

    Alors que ce gout est tout sauf objectif : le foie gras est bon pour eux parce qu’il s’inscrit dans une culture et des habitudes alimentaires. Il n’est pas intrinsèquement bon, comme sans doute toute nourriture, et un changement d’habitudes alimentaires, ainsi qu’un changement radical de la manière dont les humains de France considère les animaux suffirait à arrêter sa consommation.

    Mais il est tellement plus simple et confortable, afin de ne rien changer à ses habitudes et de continuer à jouir sans mauvaise conscience, de railler ceux qui tentent d’éveiller les humains à la souffrance animale. En l’occurrence si cette article n’est pas parfait, il ne mérite pas une telle dose de commentaires acerbes de viandards craignant qu’on leur enlève le foie de la bouche.

    « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse » Tout dépend ensuite de qui on englobe dans cette autrui. malheureusement la règle aujourd’hui (et la France est loin d’être la seule nation à partager cette vision) est que tout ce qui ne possède pas une « conscience humaine » peut être exploité, sans aucune considération pour les douleurs subies.

    « les singes, les singes, les singes de mon quartier... »

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