01/11/2010 à 14h31

Un prix pour l'écrivain des « raçines » Han Shaogong

Bertrand Mialaret | Mychinesebooks.com


Han Shaogong (Chine-informations.com)

Après Mo Yan il y a deux ans, l’écrivain chinois Han Shaogong s’est vu attribuer le prix Newman de littérature chinoise décerné par l’Université d’Oklahoma. Les écrivains sélectionnés étaient fort connus, qu’il s’agisse de Yu Hua, Su Tong, Ge Fei et Li Ang.

Sa traductrice, Julia Lovell, membre du jury, a su convaincre des mérites de son ouvrage le plus célèbre « Un Dictionnaire de Maquiao », malheureusement non encore traduit en Français.

« Jeune instruit » à la campagne pendant six ans

Comme des millions de jeunes Chinois, à la fin de ses études secondaires, il quitte en 1968, la capitale de la province du Hunan, Changsha, où il est né, pour un petit village au Nord-Est de la province pour y être « rééduqué » par les paysans. Une expérience essentielle qui nourrira toute son œuvre ; il découvre les abîmes entre ville et campagne, la force des traditions populaires et des coutumes primitives...

De plus, il n’est pas un « jeune instruit » contraint, il a été Garde Rouge... Comme nombre de ses camarades, il idéalisera les souvenirs de ses travaux des champs et regrettera son idéalisme d’alors.

Par la suite, il parviendra à faire des études de littérature chinoise puis en 1985, d’Anglais. Cette année là, il publie un article qui le rendra célèbre « Les racines de la littérature » et deux nouvelles « Pa pa pa » et Femme, femme, femme » qui sont une illustration de ce courant littéraire.

La recherche des racines

La Révolution Culturelle a été pour la culture chinoise un « tsunami » qui a tout englouti. Après avoir contesté la politique dictatoriale de cette période, on sent la nécessité de rechercher les racines de sa culture pour se projeter dans le futur mais aussi pour résister au modèle occidental de la modernité qui pourrait devenir envahissant :

« Pour la gauche au pouvoir... la théorie de la “ recherche des racines ” était contraire à la brillante tradition du réalisme socialiste. Les critiques de droite prônaient de leur côté, une occidentalisation radicale pour racheter une tradition culturelle chinoise dégénérée. La théorie de la recherche des racines, à leurs yeux conservatrice et nationaliste leur semblait faire obstacle à la modernisation ».

Il persiste et signe, écrivant dans l’ouvrage collectif « Littérature Chinoise » (sous la direction de Annie Curien et Jin Siyan. Editions de la Maison des Sciences de l’Homme ; 2001) :

« Il ne faut surtout pas, comme le font de nombreux savants chinois et occidentaux, établir d’équivalence entre “culture ancienne‘ et Chine , culture nouvelle et Occident. ’

Il convient également de mettre en valeur les cultures régionales en Chine qui risquent d’être appauvries par la culture dominante.

En même temps, il reconnaît l’influence de Kafka, Robbe-Grillet et Garcia Marques sur son œuvre ; il se veut un défenseur du ‘ modernisme ’ littéraire qui n’est pour lui nullement contradictoire avec une nouvelle utilisation du passé. Par contre, il a toujours été réservé sur les écrivains ‘ réalistes ’ tels Fang Fang et Chi Li.

‘ Pa pa pa ’ et ‘ Femme, femme, femme ’

A part ‘ Femme, femme, femme ’, (traduit du Chinois par Annie Curien, éd. P. Picquier poche), les œuvres de Han Shaogong ne sont disponibles que chez les bouquinistes ou sur internet ; c’est d’autant plus regrettable que son ouvrage majeur n’est traduit qu’en Anglais.

Avec ‘ Pa pa pa ’, Han Shaogong a créé un caractère symbolique comme Lu Xun avec Ah Q.

Le héros, Bing Zai, est un enfant mentalement handicapé qui, abandonné par son père, vit avec sa mère dans un village de montagne arriéré. Bing Zai ne parle pas, il ne crie que Pa pa pa et une injure ; il s’est arrêté au stade pré verbal, il n’a pas d’identité ; il reflète les obsessions, les peurs , la cruauté, l’ignorance de beaucoup de villageois que l’auteur a pu rencontrer. Ce livre devient un symbole qui porte les aspects négatifs de la tradition chinoise.


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Dans ‘ Femme, femme, femme ’, tante Yao cumule les handicaps ; dure d’oreille, elle souffre des vieilles coutumes et fut rejetée par son village après la mort de son enfant. En ville, chez son neveu, elle embrasse le credo maoïste et se conforme aux modèles officiels. Sa fille adoptive par contre est intoxiquée par les valeurs individualistes de l’après maoïsme.

Le livre est un compromis entre la tradition chinoise et certaines technique littéraires ‘ modernes ’. Le portrait de tante Yao ne manque pas de force et marque les limites de la libération des femmes au cours de la période maoïste.

Après ces deux courts romans, trois recueils de nouvelles ont été publiées en Français : ‘ Séduction ’ chez P. Picquier (1990) pour des nouvelles écrites entre 1985 et 1987, où l’influence de la technique littéraire est parfois un peu pesante. ‘ Enigmes d’une maison vide ’ (Panda, Pékin 1993) où la mémoire des années passées à la campagne est manifeste. Il en est de même pour ‘ Bruits dans la montagne ’ (Gallimard, 2000), avec de très bons textes des années 1990-1995 traduits par Annie Curien ; on pense parfois aux nouvelles de Shen Congwen. Le passé, les coutumes ancestrales sont toujours là, un peu de magie, beaucoup de cruauté.

La dernière nouvelle publiée, ‘ La terre ’ (traduit par Prune Cornet dans ‘ Dialogues Littéraires Franco-Chinois ’, éd. Maison des Sciences de l’Homme, 2010) est superbe, elle a été écrite dans le cadre du programme Alibi, animé par Annie Curien ; ces ‘ ateliers littéraires bipolaires ’ permettent le débat entre deux auteurs et deux traducteurs autour de leur texte rendu dans la langue de l’autre autour d’un thème commun.

‘ Un Dictionnaire de Maqiao ’


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En 1988, Han Shaogong s’installe dans l’île de Hainan à l’extrême sud de la Chine où il est rédacteur en chef d’une revue ; il partagera ensuite son temps entre Hainan et une vie dans la province du Hunan, à la campagne :

‘ C’est un genre de vie plutôt agréable que menaient les anciens lettrés chinois dont on dit qu’ils labouraient les champs par beau temps et se consacraient à l’étude par temps de pluie. ’

Cette existence lui permet de publier en 1996 ‘ A dictionary of Maqiao ’(traduit en anglais par Julia Lovell, éd. Columbia University Press, 2003), un livre qui fut acclamé par la critique anglophone. Un étrange ouvrage avec des mots qui introduisent de courts essais ‘ au fil de la plume ’ mais avec des personnages que l’on retrouve parfois.

Ce n’est ni un roman ni un essai, c’est la vie des villageois de Maqiao au Nord Est du Hunan et c’est une réflexion sur le temps et le langage.

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  • Xiaolin
    • Posté à 15h44 le 01/11/2010
    • Internaute 1264

    Très bien, excellent, je suis bien contente pour lui. Maintenant, le problème, c’est qu’à part cet excellent dictionnaire (et j’espère vraiment que le prix lui permettra de trouver un éditeur en France), l’inspiration, ou la foi en l’écriture, de Han Shaogong semble tarie. Quand d’autres, Yu Hua, Ge Fei, etc., ont réussi à échapper à l’influence, à la longue paralysante, du « nouveau roman », il semble vraiment avoir du mal à se trouver désormais. Loin de moi l’idée de remettre en cause sa valeur, peut-être sera-ce d’ailleurs le coup de pouce qui lui permettra de se remettre à l’écriture, et je le souhaite. Mais je suis quand même toujours un peu triste lorsqu’un prix récompense une oeuvre inachevée ou « enterrée » dans le passé. Cela implique trop une désinformation et un désintérêt du jury quant à la littérature vivante. Bon, en Chine les choses vont tellement vite, et c’est vrai qu’aux Etats-Unis ils semblent ne pas être extrêmement au courant...

    • Pierre Haski
      Pierre Haski répond à Xiaolin
      Cofondateur Rue89
      • Posté à 15h54 le 01/11/2010
        éditeur
      • Journaliste 9
        Cofondateur

      Je partage votre sentiment. Malgré son « dictionnaire », Han Shaogong ne semble pas avoir trouvé de second souffle, alors que Yu Hua et Mo Yan ont continué à surprendre et à se renouveler. Mais si les jurys internationaux ont du mal à trouver des écrivains plus jeunes, c’est aussi que le renouvellement générationnel tarde à émerger, non ?

      • Xiaolin
        Xiaolin répond à Pierre Haski
        • Posté à 03h34 le 02/11/2010
        • Internaute 1264

        Tout à fait. La littérature contemporaine semble depuis deux ou trois ans un peu « en panne ». Mais de nouvelles figures sont malgré tout apparues sur la scène : Yan Lianke (soit, ce n’est pas un petit jeune...), Feng Tang, ou d’autres, comme le Henanais Li Er qui n’a pas encore été traduit en français. Et je pense vraiment que l’attribution de ce prix à un auteur quelque peu passé est aussi le fait du manque de dynamisme de l’édition aux Etats-Unis, qui ne publie plus que très rarement des traductions : les jurys sont obligés de faire avec ce qu’ils connaissent, avec ce qui a été mis à leur portée. A cet égard, l’Europe est très en avance !

         
        • Pierre Haski
          Pierre Haski répond à Xiaolin
          Cofondateur Rue89
          • Posté à 07h48 le 02/11/2010
            éditeur
          • Journaliste 9
            Cofondateur

          Pour les traductions, les Américains avaient été surpris par le Nobel de Gao Xingjian qui n’avait jamais été traduit en anglais ! C’est d’ailleurs parait-il à cause de la faiblesse de la traduction américaine que le jury du Nobel est réticent à récompenser des auteurs américains.

          Je ne connais pas Li Er, ça serait une bonne nouvelle qu’un jeune auteur émerge. Car Han Han est sympa en tant que blogueur, mais pour la littérature, c’est pas encore ça...

        • Bertrand Mialaret
          Bertrand Mialaret répond à Xiaolin
          Auteur(e) de l'article Mychinesebooks.com
          • Posté à 09h11 le 02/11/2010
          • Internaute 16700
            Mychinesebooks.com

          Il y a un manque de dynamisme de l’édition aux US, en moyenne sept ouvrages de littérature traduits par an ; de plus il y a un choix des sujets quasiment idéologique : pour être publié mieux vaut parler des crimes du maoïsme plutot que de la Chine actuelle...Mais l’édition US nénéficie du « renfort » de quelques excellents auteurs sino-américains : Ha Jin, Yiyun Li, Qiu Xiaolong. Comme dit Pierre, les éditeurs américains mettent en avant la faiblesse du nombre et de la qualité des traducteurs aux Etats Unis, c’est un argument qui ne tient pas.
          L’édition en France est celle qui publie le plus grand nombre de titres (deux à trois fois plus qu’aux Etats Unis). Le seul regret est qu’il y ait peu de jeunes auteurs publiés.
          Pour un article sur la jeune génération (Feng Tang et Murong Xuecun), j’ai constaté qu’il fallait avoir plus de cinquante ans pour être traduit en Français et que seuls les Editions de l’Olivier et Bleu de Chine publiaient quelques jeunes auteurs.
          Alors qu’après la mort de Mao Zedong, les éditeurs du monde entier se battaient pour publier des recueils de nouvelles de la « jeune » génération, actuellement c’est le désert et personne ne prend le risque (réel c’est vrai...) de publier un « Panorama “ des Anita Baobei, Han Han, Guo Jingming... et surtout de la littérature sur internet qui me parait un phénomène autrement plus important que ‘la recherche des raçines’.

          • Xiaolin
            • Posté à 15h54 le 02/11/2010
            • Internaute 1264

            Sur la « faiblesse » des traducteurs anglo-saxons, je recommande la visite de l’excellent site : Lien. Ils en connaissent un rayon et semblent plutôt doués de leur plume.
            Sur les auteurs sino-américains, j’ai un doute... Je ne peux m’empêcher de penser à cet article publié il y a trois ans dans ce qui était alors une très décente et plus qu’intéressante revue : « Chinese Cross Currents » (publiée par l’Institut Ricci de Macao, soit des jésuites, d’accord, mais bon, tout dépend du parti pris éditorial...). Cela s’appelait « Cuentos Chinois (’Chinese Tales’), The New Chinoiserie ». L’auteur, Eugene Chen Eoyang, professeur à l’université Lingnan, y dénonçait certaine propension qu’ont les écrivains chinois de la diaspora à prendre le lectorat occidental dans le sens du poil. Soit : reproduction de stéréotypes, exagérations de tout poil. Il ne nie pas leur talent, mais donne de truculents exemples de ces « faiblesses » : ainsi, dans un roman de Ha Jin, cette femme de 20 ans aux pieds bandés, alors que nous sommes dans les années soixante, et que depuis l’interdiction en 1915, la pratique était morte lentement, même dans les campagnes. Bon, mais je m’égare sans doute, là n’était pas le débat.
            En attendant, tant mieux pour Han Shaogong, et cela puisse-t-il le pousser à se repencher sur ses cahiers (ou son ordinateur) !

            • Bertrand Mialaret
              Bertrand Mialaret répond à Xiaolin
              Auteur(e) de l'article Mychinesebooks.com
              • Posté à 17h08 le 02/11/2010
              • Internaute 16700
                Mychinesebooks.com

              Tout à fait d’accord pour « Paper Republic » avec qui j’ai des contacts reguliers ; ils tiennent d’ailleurs Li Er en grande estime ; il y a un livre de cet auteur traduit en anglais (« The crime scene ») et plusieurs en allemand.
              Pour les sino américains et surtout américaines, d’accord pour ce jugement global mais pas pour les trois écrivains cités. Pour Ha Jin, il lui sera à mon sens beaucoup pardonné pour avoir écrit « War Trash » qui est, pour moi, un livre exceptionnel et à un moindre degré « Waiting »
              Quant à Guo Jingming, c’était un peu de la provocation de le citer, mais je suis sur qu’il vous arrive comme moi de lire le grand succès de tirage du jour même en imaginant bien qu’on sera déçu simplement pour essayer de comprendre pourquoi cet écrivain vend autant.

              • Xiaolin
                • Posté à 18h00 le 02/11/2010
                • Internaute 1264

                Effectivement ! Je me souviens d’avoir sauté sur un Shi Kang (écrivain « sanlitun-ien des années 90 à l’univers restreint mais à la plume sublime) paru il y a deux ans je crois et cité dans la liste des best-sellers du Beijing News. Las, à la page 10 j’abandonnai, dégoûtée. Pour Ha Jin, ni l’auteur de l’article ni moi ne le considèrent comme un mauvais écrivain, loin de là (et j’ai beaucoup de plaisir à lire ses livres : c’est tellement facile). Qiu Xiaolong aussi est un plaisir ! Mais je pense qu’il y a du vrai dans la théorie de l’auteur : le lectorat américain (et nous, à une moindre mesure) a tendance à privilégier le plus facile, ce qui ne remettra pas en question ses idées reçues. Si vous pouviez trouver l’article, je pense qu’il vous intéresserait, au-delà de sa qualité “coupe de gueule”. Il parle également d’Amy Tan, que personnellement j’ai joyeusement dévorée. Mais peut-être parce que justement je savais que l’image qu’elle donnait n’était pas la réalité, et que connaissant la réalité je l’ai prise comme un divertissement, sans me poser plus de questions.
                Guo Jingming : accepté ! Mais Han Han, sincèrement, ne vaut que par son blog, c’est à dire en dehors de la littérature. Quant à Annie Babobei, ah, je n’arrive pas encore à me décider.

          • Xiaolin
            • Posté à 16h17 le 02/11/2010
            • Internaute 1264

            Oh, j’oubliais : Guo Jingming, sérieusement... ?

          • GregoryShilei
            • Posté à 22h43 le 03/11/2010
            • Internaute 127315

            « [...]Anita Baobei, Han Han, Guo Jingming... et surtout de la littérature sur internet qui me parait un phénomène autrement plus important que “la recherche des raçines”. »

            Absolument d’accord.
            Un truc que les éditeurs ne comprennent tout simplement pas, c’est qu’en 2010 en Chine, toutes les idées, tous les concepts, toutes les critiques, naissent et vivent sur internet, d’autant plus que l’électronique est un support de lecture déjà largement adopté.

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