Entretien 25/10/2010 à 15h52

Manipulation policière à Lyon ? Un élu écolo défend la préfecture

Blandine Grosjean | Redchef adj Rue89


Près de la place Bellecour, le 19 octobre 2010 (Barthélemy Grospiron).

Pourquoi Lyon ? La semaine passée fut chaude entre Saône et Rhône : pillages en centre-ville, le mardi ; visite « spectacle/provoc » du ministre de l’Intérieur Brice Horfefeux, le mercredi ; « garde à vue » géante place Bellecour, le jeudi... le tout sous les vrombissements d’un hélico.

Jacques Gérault, préfet de la région Rhône-Alpes, étant un très proche de Nicolas Sarkozy -son ancien chef de cabinet au ministère de l’Intérieur-, la question s’est posée, y compris au niveau du maire de la ville, Gérard Collomb.

N’y-a-t-il pas eu manipulation policière, destinée à susciter des violences urbaines, à même de discréditer le mouvement contre la réforme des retraites ?

Lyon, selon une source préfectorale, est victime de la qualité de ses transports, qui relient rapidement, en étoile, les banlieues de l’agglomération au cœur de la ville bourgeoise et opulente. Le samedi, on vient de partout pour regarder les vitrines de la place Bellecour.

« Les consignes étaient fermes. Pas de violences, pas de Malik Oussekine [étudiant mort après avoir été passé à tabac par la police lors d’une manif à Paris en 1986, ndlr] à Lyon », affirme cette source.

N’empêche, certains réclament une mission parlementaire pour savoir ce qui s’est passé ces jours-là.


Pierre Hemon (DR).

Pierre Hemon, lui, était l’élu d’astreinte durant toute cette semaine. Adjoint au maire de Lyon, président du groupe Europe Ecologie/Verts, il était tous les jours sur les lieux des manifestations, au QG de la préfecture, en lien avec les forces de police, les leaders syndicaux et le cabinet du maire.

Pour lui, le préfet et la police ont géré intelligemment et le plus pacifiquement possible ces folles journées.

Mais l’utilisation de la vidéo-surveillance municipale dans les procédures judiciaires lui pose problème.

Plutôt habitué à vivre les manifestations de l’intérieur des cortèges au côté de ceux qui seraient prêts à « casser du flic », son analyse des journées est, a priori, peu suspecte d’engouement pro-préfecture. Entretien.

Mardi 19 octobre : scènes de pillage en centre-ville

Rue89 : Comment s’est déroulée cette matinée du mardi 19 octobre, où l’on assiste à des scènes de pillage rue Victor-Hugo ?

Pierre Hemon : Mardi matin, les affrontements démarrent très tôt, prés de la place Bellecour, alors que la manifestation doit partir de l’autre bout de la ville.

Des groupes remontent les rues commerçantes, cassent les vitrines, brûlent des voitures. Ils choisissent leurs prises : chaussures, jeux vidéo, ordinateurs. (Voir la vidéo)

Au départ de la manif, il y a un un autre groupe -là, ils sont âgés de 18-20 ans- que les services d’ordre n’ont pas réussi à englober dans le cortège et qui sont clairement venus pour « délinquer ».

Le mardi, les CRS sont donc sur deux secteurs, avec des groupes qui courent partout, débarquent en rafales.

Lyon n’est pas préparé à ça. Il y a eu des violences lors de manifs en banlieues (Rilleux-la Pape, Vaux-en Velin), mais, à ma connaissance, les dernières émeutes intra-muros remontent à 1998, en fin de rassemblement contre Charles Millon et l’extrême droite.

Je suis arrivé à Bellecour vers 11 heures, après les pillages. Ils étaient entre 200 à 300 sur la place à vouloir en découdre. Ce n’était pas hyper violent, ils jetaient des cailloux sur les forces de l’ordre, et couraient comme des volées de moineaux. La violence, ont raconté les témoins, c’était avant, quand ils ont tout cassé dans les rues.

Même si les renseignements généraux pouvaient se douter de ce qui allait se passer, c’était difficilement gérable.

Qu’observez-vous du travail de la police ce jour-là ?

J’ai passé beaucoup de temps à regarder travailler la BAC [brigade anticriminalité, ndlr] : ils repéraient, en prenant leur temps, et chopaient ceux qui cassaient. Ils ne le faisaient pas au hasard, ne fonçaient pas dans le tas, comme j’ai vu faire lors d’autres mouvements.

J’étais surpris de constater que les jeunes, parfois très jeunes, 14-15 ans, n’avaient pas spécialement peur des CRS, ils étaient nez contre nez avec eux, alors qu’ils sont quand même impressionnants, ils les traitaient d’« enculés », et les rares fois où j’ai vu des CRS se diriger vers les jeunes pour leur faire ravaler leurs injures, des chefs intervenaient immédiatement pour les ramener dans le rang.

Le mardi, je n’ai vu aucun tir tendu de lacrymos, aucun tabassage, et le bilan des blessés est vierge d’ailleurs.

Les syndicats parlent de provocation au moment où le cortège de la manifestation arrive place Bellecour.

Moi, je suis sur place depuis 11 heures et je vois comment la police essaye de disperser les jeunes, qui ne sont pas là pour manifester, afin que le cortège puisse entrer, comme prévu, place Bellecour.

Ce jour-là, les forces de police ne sont pas aussi nombreuses qu’elles le seront le jeudi 21 octobre. Les flics réussissent à dégager la rue principale, et au moment où le cortège pénètre place Bellecour, une vingtaine de CRS coupe le cortège pour se rendre à l’autre bout de la place et fermer l’accès à une petite rue commerçante qui pourrait faire l’objet de pillage.

Alors là, c’est normal, les manifestants commencent à huer, siffler, bousculer, et ils le vivent comme une provocation. Des gamins lancent des pierres, mais il n’y a pas de bataille rangée. Je pense que c’est plutôt de l’improvisation dans la gestion des troupes, due aussi à une topographie particulière. (Voir la place Bellecour sur Google Map)


Agrandir le plan

Mercredi 20 octobre : Brice Hortefeux à Lyon

Avec le déplacement de Brice Hortefeux à Lyon mercredi 20 octobre, on commence à parler de manipulation.

Le mercredi matin, le maire Gerard Collomb se rend dans les rues pillées. Tout a été nettoyé durant la nuit, un maximum d’abris-bus remplacés, les poubelles brûlées ont disparues. Collomb est accompagné d’une ou deux personnes, il discute avec les commerçants qui sont choqués, de la violence et du fait que des « honnêtes » mères de familles, avec poussettes, se sont servies dans les vitrines.

A 14 heures, il rejoint le ministre à la préfecture, et Collomb se fâche car il constate que l’on va diffuser les images de la vidéo-surveillance municipale en présence des journalistes embarqués par Hortefeux. C’est trop gros : un maire de gauche et un ministre sécuritaire réunis contre les casseurs.

Quand Hortefeux se rend dans les rues pillées, avec son armée de journalistes, la police, les élus, le préfet, c’est à nouveau un abcès de fixation, les huées, alors que Collomb venait appeler au calme. (Voir le sujet de Télé Lyon Métropole)

On prête de noires intentions au préfet de la région Rhône-Alpes Jacques Gérault. L’avez-vous vu à l’œuvre ?

En fin d’après-midi, mercredi, la police bloque une manifestation au niveau du pont de la Guillotière, pour disperser les jeunes et les empêcher de rejoindre la place Bellecour. Je suis sur place, avec le préfet, un jeune saute dans le Rhône et est récupéré par la brigade fluviale.

L’ambiance est tendue du côté des manifestants, j’ai l’impression que le préfet maitrise la situation, qu’il y a une volonté de calmer les choses, de ne pas provoquer des violences.

Par rapport à d’autres manifestations, et j’en ai connues beaucoup, les CRS n’injurient personne, ils calment le jeu face à des jeunes qui sont particulièrement excités. Les mecs sont sous contrôle de leur encadrement.

Jeudi 21 octobre : une « garde à vue » en plein air

Jeudi 21 octobre, on assiste, pour la première fois en France je crois, à une immense « garde à vue » en pleine air, place Bellecour. Qu’avez-vous vu, et pensé ?

J’oublie de vous raconter que, depuis la journée de mercredi, il y a un hélicoptère qui tourne au-dessus des manifestations, c’est très impressionnant, ça donne une atmosphère de ville en état de siège.

Des camions à eau sont positionnés le jeudi matin prés de la place. La tactique est clairement de fermer la place Bellecour, et sur le fond, ça me choque. La police n’a pas non plus mesuré que pour beaucoup de jeunes qui viennent manifester pour la première fois, cette situation est très angoissante.

Ils sont restés des heures sans manger, ni boire, sans pouvoir pisser, avec l’hélico. Au début, c’était comme une cour de récréation, ils narguaient les flics, tendaient leurs bras à tout-va avec leur téléphone portable pour se prendre en photo sous toutes les coutures avec les CRS.

Certains ont même réussi à taguer le camion du GIPN rempli de Robocops. C’est après que l’angoisse est montée, avec l’incompréhension.

Clairement, on empêche les jeunes de rejoindre la manifestation. C’est quand même très grave, non ?

Au début, la police contrôle les petits jeunes qui arrivent sur place tôt, vers 10 heures. Ensuite, la préfecture dit en substance : « On va laisser sortir ceux qui sont venus pour manifester, et les autres, sous-entendu les casseurs, on ne les laisse pas sortir ».

J’ai donc posé la question : « Pourquoi ce blocage général de la place ? » On m’a répondu :

« Si on commence à trier, on va nous accuser de discrimination. »

C’est seulement vers 17 heures qu’ils laissent sortir au compte-gouttes, en prenant l’identité et des photos. C’est donc un fichage des manifestants.

A ce moment-là, des policiers informent les jeunes qu’ils peuvent partir par un bout de la place, mais sans prévenir leurs collègues, qui voient affluer un mouvement et lancent des lacrymos.

Le souci pour vous, ce sont les images de vidéo-surveillance municipale ?

Lyon a beaucoup développé la vidéo-surveillance et dans l’accord de gouvernance entre le PS et les écolos, il a été décidé d’un arrêt de l’extension. Tout cela doit se faire sous le contrôle d’un comité d’éthique.

La surveillance est menée par la police municipale, et durant cette crise, il a été décidé, par le maire je pense, de transmettre directement les images à la préfecture. La police avait aussi ses images à elle, notamment prises de l’hélico. Tout cela a servi à mieux organiser le travail des compagnies de CRS.

Hormis le fait que Hortefeux a cherché à instrumentaliser ces images, le problème, pour nous, c’est la manière dont la justice utilise ou pas ces images. Certains manifestants ont été condamnés sur la foi de ces images, et se pose alors la question de l’accès des avocats de la défense à cette source, qui pourrait aussi servir à innocenter leur client.

  • 54226 visites
  • 142 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • loouiss
    loouiss
    citoyen
    • Posté à 18h40 le 25/10/2010
    • Internaute 93644
      citoyen

    Ce monsieur ne pouvait pas etre partout à la fois.
    Le mardi en arrivant place Bellecour avec le cortege, les crs ont commencés qq tirs tendus vers les gamins qui étaient devant eux.
    Une demie heure plus tard, 4 personnes sont passées devant moi et portant qq’un qui s’etait pris une cartouche dans la figure (sur le front pour etre plus precis). Heureusement qu’il avait le visage protégé. Un cameraman a filmé quand on amené cette personne adulte pres du kiosque, rue de la Ré.

    Voici un résumé de mon mardi

    - qq echaufourées le matin dans le centre de lyon (je n’y étais pas)
    - vers 13h15 j’arrive avec la manif arrive place bellecour ( la tete de la manif est arrivée à bellecour vers 12h. Je les ai croisés à 11h45 à la Guillotière, mais j’ai remonté tout le cortège).
    - les syndicalistes partaient laissant seuls les lycéens sur Bellecour (je voyais les syndicalistes remonter le cortege pour recup voitures ou metro. En arrivant à Bellecour, beaucoup de lyceens)
    - les crs étaient posés de manière « ostentatoire », au bord de la place bellecour, dans les 2 petites rues de magasins chics. S’ils étaient restés 5, 6 m en arrière, ce se serait terminé en ambiance foraine avec les camionettes syndicales qui vendaient à manger pour financer les grevistes
    - qu’en j’arrivai, il y avait des jeunes sur la place, face aux crs. Je suppose qu’il y a eu des echanges non cordiaux. Les crs ont commencé d’abord à tirer sur les jeunes (tirs presque tendus). Je suis allé voir. Les jeunes rendaient les lacrymos aux flics.
    - les crs ont recommencer à gazer. Les jeunes ont rendu puis ont été chercher des projectiles (presents sur la places à cause de travaux) pour se défendre. Et puis l’engrenage. Les crs ne voulaient pas que les jeunes restent sur la place quitte à gazer les autres qui étaient là. Les tirs allaient haut dans le ciel et sur toute la place. Progressivement les différents politicards se sont esquivés, les camionnettes de sandwich aussi, laissant sur la place les jeunes et qq adultes comme moi. Les jeunes étaient des lycéens, étudiants, les adultes, qq SUD et CGT (3 ou 4) et un peu plus comme moi, sans cache-sex, qui refusaient de partir pour laisser les jeunes se faire « massacrer » et surtout, il n’etait pas question de laisser la place aux crs : en republique, les espaces publics sont au peuple. J’ai même rencontré un retraité qui ne voyait pas pourquoi il partirait.
    - pendant plus d’une heure, cela a été gazage (meme les voitures de pompiers ont subi les gaz), abandon de la place le temps que le vent agisse puis réoccupation de la place. Plusieurs fois, les adultes nous nous sommes mis entre les crs et les gamins pour éviter les charges ... Au final les crs ont réussi à nous refluer rue de la république (là ou il y a tous les commerces). Le premier magasin que j’ai vu se faire demontibuler a été les galeries lafayettes. Pas les petits commerces
    - Les crs, à mon avis, avaient pour consigne de vider la place et de laisser faire. Ils laissaient les gamins se repandre dans les petites rues commercantes (et forcemment casser sur le passage.). Vu l’intensité et la durée du gazage, les esprits ne pouvaient que s’echauffer
    - après, je suis rentré et c’est là que j’ai vu les traces du matin : abribus completement abimés. Rue de la Ré, je n’ai pas vu d’autres dégats. Comme je ne faisais pas de tourisme, je ne suis pas allé voir partout

  • toniio
    toniio
    rasta libertaire
    • Posté à 21h08 le 25/10/2010
    • Internaute 106505
      rasta libertaire

    Je suis présent dans tous les épisodes lyonnais depuis mardi, et monsieur l’élu occulte un certain nombre d’éléments. Premièrement je ne comprends pas en quoi bloquer des gens sur un pont pendant deux heures de telle manière que le seul qui soit parvenu à sortir ait du sauter dans le Rhône consiste à « disperser les jeunes ». Ensuite, quant aux violences policières, j’ai vu lundi un homme inconscient, visage en sang, traîné par la bac dans un camion et mardi un jeune fille au sol en dure crise d’asthme liée aux gazes lacrymogènes. De plus, pour l’ensemble de la semaine, j’ai rencontré de nombreux manifestants qui portaient des hématomes.

    Je tiens aussi à dire que vendredi des « identitaires » (c’est à dire des fachos) armés sont descendus sur la presqu’île. Plusieurs étaient armés et on été arrêtés par la police. Ils voulaient casser du « casseur » -et peut-être attaquer le piquet de grève de Perrache-. Des barrages filtrants ont été installés dans la presqu’île pour empêcher l’affrontement direct et j’ai pu constater que seuls les personnes de peau blanche -moi compris- ont pu le franchir (cas flagrant de discrimination raciale).

    Maintenant qu’une part de la vérité est établie (je n’ai pas non plus tout vu), une question s’impose. Pourquoi tout cela a été si peu traité sur le plan médiatique contrairement à des images comme la vidéo de la Rue Victor Hugo repassée à moult reprises dans tous les médias ?