Enquête 20/10/2010 à 13h25

Pourquoi ils donnent leur sperme, enquête sur un tabou


Bachelot veut assouplir l’anonymat des donneurs, dont 1 300 enfants naissent chaque année par insémination artificielle.


Un spermatozoïde peint sur le goudron (asimulator/flickr).

On l’appellera Julien. A 24 ans, il est allé frapper à la porte du Cecos où il a été conçu avec les gamètes d’un donneur. Ses parents venaient de le lui l’apprendre, il dit qu’il voulait « savoir quand même ».

Il était au courant qu’il ne connaîtrait pas le nom de l’homme qui avait laissé son sperme dans cet hôpital : en France, le don de gamètes est entièrement anonyme. La levée partielle de cet anonymat est une des principales dispositions de la loi de bioéthique, que la ministre de la Santé présente ce mercredi 20 octobre en Conseil des ministres avant discussion au Parlement en novembre.

Il s’agit d’un des rares changements portés par le projet de loi. Si l’enfant le réclame et si le donneur y consent, Roselyne Bachelot propose qu’il ait accès à sa majorité à certaines informations sur celui qui avait donné ses gamètes. D’abord l’âge, l’origine, la taille, le métier, la motivation. Puis son nom si le donneur accepte.

Impossible d’envisager combien d’enfants demanderaient accès à leur dossier : on ignore combien sont informés de leur origine génétique parmi les 50 000 enfants nés d’une IAD (ou insémination artificielle avec donneur). On estime que près de 1300 enfants naissent ainsi chaque année.

Tous ne chercheront pas à savoir qui est le donneur. Julien dit qu’il voulait juste « savoir pourquoi ». Il a rencontré le professeur de médecine à la tête de « son » Cecos pour en parler. Il a été étonné d’apprendre qu’il était le premier à se présenter.

Or la motivation des donneurs reste méconnue. C’est même un des derniers tabous de la procréation médicalement assistée aux yeux des partisans du changement.

Un choix idéologique... et pragmatique

Cette méconnaissance s’explique. Historiquement, les Cecos ont plutôt encouragé la discrétion sur ce geste. Par choix idéologique, pour que les donneurs ou enfants ne surinvestissent pas le lien biologique. Mais aussi par pragmatisme : les files d’attente sont longues et il faut compter entre six mois et deux ans pour accéder à un don de sperme en France.

Pour ne pas risquer d’entraver les velléités à donner vue la pénurie, on a plutôt cherché à limiter l’investissement personnel des donneurs. Aujourd’hui, l’institution reste plutôt hostile à la levée de l’anonymat, même partielle.

Très peu d’enquêtes scientifiques sont consacrées aux donneurs. On connaît mieux les donneuses d’ovocytes, les hommes apparaissent en parangons d’une forme détachée d’altruisme. Pauline Tiberghien, médecin et animatrice de l’association PMA, milite pour une autre place du donneur. Contre l’anonymat, elle dénonce l’absence de réflexion sur ce don. A ses yeux, l’institution médicale a nourri « une représentation pernicieuse des donneurs, qui se borne à en faire des étalons ».

La gratuité du don, un verrou toujours d’actualité

L’argent ne peut être un moteur puisque le don de gamètes n’est pas rémunéré. D’ailleurs, les donneurs sont souvent de catégorie sociale plutôt confortable. Cette gratuité est un verrou fondamental du dispositif législatif. Ce verrou n’est pas remis en cause, contrairement à l’anonymat. En France, le don de sperme fait aussi l’objet d’une moindre publicité alors qu’en Espagne, par exemple, on distribue des tracts à la porte des facs pour inciter les étudiants, moyennant une rémunération.


La salle de « recueil » de sperme de l’hôpital Cochin à Paris (Audrey Cerdan/Rue89).

A l’hôpital Cochin, à Paris, le Dr Jean-Marie Kunstmann explique que souvent, les donneurs comptent dans leur entourage des gens touchés par des problèmes de stérilité. La loi exige qu’ils aient moins de 45 ans et déjà un enfant, et précise qu’il ne pourra naître plus de dix enfants de leurs gamètes. Les Cecos arguent souvent de cette limite pour réfuter l’idée que les donneurs couveraient un désir secret de repeupler la planète de leurs gènes.

Le Dr Kunstmann assure que les mégalomanes restent rares. Chaque année, environ 650 hommes se présentent dans les banques de sperme françaises pour donner ; 60 % sont acceptés. Compte tenu de la pénurie, le tri ne se fait pas sur les motivations, mais plutôt sur les propriétés biologiques des gamètes : qualité spermatique et absence de risques de maladies génétiques.

Les étudiants en médecine ne donnent plus à tour de bras

Qui sont les donneurs ? La psychanalyste Geneviève Delaisi de Parseval a signé l’une des rares études sur le sujet, en 1978. A l’époque, étudiants en médecine ou biologistes ne faisaient pas mystère d’avoir donné leurs gamètes et se vivaient « en pionniers ». Aujourd’hui, Geneviève Delaisi de Parseval considère qu’on n’accompagne pas assez les donneurs. Leurs motivations sont devenues le dernier grand tabou de la PMA : « La société regarde le sperme comme un médicament, on les laisse tomber après usage. »

Une dizaine de donneurs (divisés sur l’anonymat) ont accepté de revenir sur leur don. Aucun ne dit qu’il se sent « père » mais certains disent « mes enfants » d’un ton un peu coupable, comme s’ils ne pouvaient pas s’en empêcher.

Qu’ils parlent doctement d’« éjaculât » ou avec une légère excitation d’une « semence de très bonne qualité », ils ont en commun de n’avoir eu aucun échange avec l’institution médicale sur les raisons de leur geste. La plupart disent qu’on ne leur a jamais demandé pourquoi ce geste. Certains avouent qu’ils avaient très peu réfléchi. Verbatim, avec des prénoms d’emprunt.

Pierre-Yves, 64 ans (a donné en 1980)

« Je voulais faire un acte militant avec ma femme, que ce soit elle qui me caresse. C’est un don de couple, un acte d’amour.

J’étais très content de mes deux filles, je les trouvais très réussies, superbes même. Si elles avaient été plus ingrates, ça aurait peut-être été différent.

D’ailleurs, on m’a fait revenir ; j’ai compris que c’était de bonne qualité, il y avait eu du succès. Mon sperme est très bien, apparemment. »

Sylvain, 36 ans (a donné en 2008)

« Quand j’étais ado, ma tante souffrait d’infertilité. J’ai commencé à donner mon sang très régulièrement dès 18 ans puis j’ai dû attendre d’être père pour le sperme. C’est exactement la même logique pour moi.

C’est pas compliqué, ça ne coûte rien, ça ne me prive pas et ça rend service. J’ai fait cinq dons.

Je n’attendais même pas que le sperme se transforme en enfants : la nature peut être capricieuse. »

Gilles, 56 ans (a donné en 1997)

« C’est ma femme qui a insisté. Des copines à elle galéraient. Au début, je n’étais pas pour, j’ai réfléchi au moins un an, mais elle revenait à la charge.

Je trouvais les implications gigantesques et je suis d’une génération où l’on n’est déjà pas certain de ne pas avoir des enfants naturels quelque part. Mais elle m’a convaincu, à 42 ans. »

Etienne, 40 ans (a donné en 2010)

« Je fais pas mal de bénévolat, c’est un prolongement. Je voulais aller au-delà du don de sang. A part se couper un membre, je ne sais pas ce qu’on peut donner de plus.

Mais c’est juste des cellules humaines. Ça ne va pas plus loin. Je ne me pose pas plus de questions que pour mon sang. »

Jean-Pierre, 54 ans (a donné en 1986)

« Avant ma vasectomie [stérilisation masculine, ndlr], on m’a proposé de faire un dépôt pour moi et pour d’autres.

On ne donne pas pour faire plaisir : pour moi, c’était une mission spirituelle. Je suis catholique, je crois au fait de donner la vie. Un ami prêtre ouvrier un peu atypique m’a encouragé. Ma femme n’était ni pour ni contre. »

Michel, 69 ans (a donné en 1974)

« J’étais dans un groupe de parole d’hommes au MLF. On voyait nos copines s’emmerder avec la pilule et le stérilet, je voulais assumer la contraception.


La vasectomie était illégale à l’époque en France, je pensais aller en Suisse, mais je voulais mettre un peu de sperme de côté. A Paris, on m’a proposé la vasectomie en douce si en échange je donnais du sperme en plus. J’y suis retourné deux ou trois fois. »

Cette enquête est extraite du dossier « J’ai fait un bébé hors-la-loi » du numéro 4 de Rue89 Le Mensuel, disponible en kiosques.

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  • vinz89
    • Posté à 14h32 le 20/10/2010
    • Internaute 21203

    Une fois de plus la parole, le point de vue des enfants n’est jamais ou si peu pris en compte !

    Automatiquement, les commentaires l’attestent, on se place chez les parents en mal de « droit à l’enfant », ou chez le donneur.

    Plus difficile de se mettre à la place des enfants, d’imaginer le tremblement de terre à 30 ans d’apprendre que son père n’est pas son père... et puis que si finalement l’important c’est l’éducation... et puis non en fin de compte se rendre compte que la biologie ça compte aussi.

    Difficile aussi d’aborder la mise en place étatique d’une culture du secret et leur impact sur les enfants et leurs parents.

    Non, le don de de gamètes n’est pas don de sang ! Derrière les motivations des donneurs, la souffrance des parents, il y a des enfants, des vrais qui se demanderont toujours quoi répondre à leur médecin quand on leur demande si dans la famille on a souvent des boutons...

  • stpatrickun
    stpatrickun
    Informaticien
    • Posté à 15h21 le 20/10/2010
    • Internaute 24782
      Informaticien

    Bonjour ,
    je fus donneur en 2003 et ai eu affaire au Dt Kunstmann.
    Motivation ? une simple vasectomie pour laquelle l’urologue m’as conseillé un dépôt ... au cas ou la vie m’amènerait vers d’autres cieux ...
    Dont acte ! et face à la carence de donneurs et la tristesse des personnes que j’ai pu croisé , je ne me suis pas posé de questions lorsque l’on m’a demandé si éventuellement je pouvai opérer des dons ...
    J’en ai fait 4 puis ai laissé mon dépôt dans le domaine public ...

  • bleuet1
    bleuet1
    espère malgré tout
    • Posté à 15h27 le 20/10/2010
    • Internaute 65892
      espère malgré tout

    Je crois qu’en France on a encore une grande crispation sur la question du lien biologie/génétique - lien parental. Aujourd’hui on veut nous faire croire qu’un géniteur n’a rien à voir avec un parent s’il n’a pas de lien affectif avec l’enfant, mais c’est oublier que pour l’enfant va se poser la question de l’identité. Tous ne le vivent pas de manière idyllique en estimant que leurs parents ne sont que ceux qui les ont élevés et aimés.
    Le gamin, arrivé à un certain âge, va bien voir qu’il y a un des deux parents à qui il ne ressemble pas du tout ! !
    Ce lien est plus important qu’il n’y paraît, on ne peut pas faire l’impasse dessus sous prétexte que ça arrange les parents. L’intérêt supérieur qui doit primer, c’est celui de l’enfant, pas celui des parents. Je pense qu’on en oublie d’ailleurs quelque fois qu’on n’a pas un enfant, mais qu’on élève un enfant en l’aimant.

  • WhiteWarrior-
    • Posté à 16h52 le 20/10/2010
    • Internaute 129329

    Il s’agit là d’un énorme tabou.
    J’ai fait un don de sperme OBLIGATOIRE au cecos en 1989 aprés ma vasectomie (j’avais 34 ans). Il faut savoir que la loi française est scandaleuse : LA VASECTOMIE VOLONTAIRE N’EST EFFECTUEE QUE SI LE PATIENT S’ENGAGE A DONNER SON SPERME AU CECOS : le cecos est une vraie mafia (comme tout ce qui touche le don gratuit/obligatoire de sang et d’organes, avec le fichier de ceux qui refusent le don d’organes-on fiche les gezns qui ne veulent pas être prélevés aprés leur mort ! SCANDALEUX).
    Je passerai su les conditions sordides de ce don d’« éjaculat » (contraint à me masturber à la va-vite dans une chambre d’hôpital), mais j’insiste sur le fait que les présupposés éthiques qui rendent le don obligatoire aux sous-traitants de l’industrie de la PMA sont plus que contestables : en ce qui me concerne, j’ai choisi de me faire vasectomiser entre autres en fonction d’une démarche philosophique malthusienne : j’estime que la Planète est surpeuplée et j’ai voulu faire une action contre çà (c’était l’une de mes motivations, même si ce n’était pas la seule). Le fait d’avoir à donner du sperme au cecos n’entrait pas du tout dans ma démarche.Je trouve qu’il y a là un chantage indécent des pouvoirs publics. Si c’était à refaire, j’irais le faire dans un pays où l’on peut se faire vasectomiser librement sans préconditions, comme en Grande-Bretagne. Je me demande même si cette obligation est en conformité avec la Charte européeenne des Droits de l’Homme concernant la liberté reproductive.

  • Anne Honym
    • Posté à 17h08 le 20/10/2010
    • Internaute 23916

    « La loi exige qu’ils aient [...] déjà un enfant. »
    Pourquoi est-on obligé d’éduquer un enfant pendant 20 ans pour pouvoir permettre à d’autres de le faire ?
    ...Si après ma mort je donne ma cornée et que le receveur s’en sert pour lire du Beigbeder, j’espère bien que personne ne m’obligera à en lire moi-même au préalable.