A débattre 04/10/2010 à 13h05

Internet ne séduit pas les vieux des maisons de retraite

Alexandre Pouchard | Journaliste

Ils sont nés au début du siècle dernier, la télé n’existait pas, et aujourd’hui on voudrait qu’ils surfent sur Internet. La « fracture numérique » générationnelle mettra du temps à se résorber, surtout concernant les résidents d’établissements spécialisés. En attendant, les expériences -avec Wii, télé, ordi adapté...- fleurissent.

1

Wii et Web : le projet européen T-Seniority

Pour les résidents de L’Ermitage, établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) situé à Cherbourg-Octeville, Internet est une chose lointaine qu’on ne souhaite pas approcher de trop près.

« C’est compliqué ! » s’exclame Alphonse, 89 ans, regard malicieux. « Mon fils m’a un peu expliqué, mais vous savez, ça rentre d’un côté, ça ressort de l’autre... » avoue en souriant Marie-Madeleine, 81 ans.

Dans sa chambre donnant sur le parking, Denise, 88 ans, épate ses voisins et le personnel avec des fleurs uniquement faites de matériaux récupérés. Les animations avec Internet, elle n’en a fait que très peu :

- « Les vidéos avec les chanteurs, les quiz... Tout ça, c’est bien ! Même si c’est toujours les mêmes qui répondent... »

- « Vous aimeriez échanger des messages et des photos avec vos enfants ? »

- « Oh, vous savez, moi, j’étais été prisonnière de ma belle-mère qui a vécu jusqu’à 99 ans... Alors mes enfants, je les laisse profiter ! »

Jusqu’au 31 décembre dans une vingtaine de maisons de retraite


Un clavier adapté, l’Ermitage (Alexandre Pouchard).

Dans la salle commune, un petit boîtier a fait son apparition. Les pensionnaires de la maison de retraite se familiarisent avec ce drôle d’objet qui leur « apporte » Internet.

En février, le conseil général de la Manche a proposé à L’Ermitage, de tester le projet européen T-Seniority. Coordonné en France par la Fédération nationale avenir et qualité de vie des personnes âgées (Fnaqpa), il est expérimenté dans une vingtaine de résidences jusqu’au 31 décembre.

Son principe ? Une console de jeux vidéos Wii de Nintendo, reliée à une télévision et connectée à Internet. L’interface simplifiée donne accès à divers services comme la météo, l’actualité locale, YouTube ou encore les informations internes à la résidence : programme des animations, menus, etc.

« Créer des espaces personnalisés » pour les résidents

Françoise Touzet, animatrice, fourmille d’envies :

« Pouvoir accéder de manière systématique à un site internet qui nous intéresse en termes d’animation, que ce soit un quiz pour l’atelier mémoire ou Youtube pour les activités musicales, la météo si on veut faire une sortie... [...]

On voudrait créer des espaces personnalisés pour que les résidents puissent avoir des échanges avec leur famille lointaine, de courriers électroniques, de photos, de manière aussi à ce que les familles puissent voir ce qui se passe dans notre structure. »


La commande Nintendo Wiimote (Wikimedia Commons).

T-Seniority ne bouleverse pas la routine des pensionnaires : le surf reste collectif et donc très passif. Nombre de résidents sont trop dépendants pour se servir eux-mêmes de l’outil.

L’utilisation de la télécommande sans fil Wiimote qui remplace la souris -parfois le clavier-, leur est peu évidente car elle nécessite une certaine précision.

TV et Web :

Companym@ge dans le Finistère

L’école Télécom Bretagne, le conseil général du Finistère et la société Alcatel Lucent se sont associés pour créer Companym@ge.

Le projet, actuellement en expérimentation dans le département breton, permet aux personnes âgées de garder contact avec leur proches en utilisant là aussi la télévision, explique André Thépaut, directeur d’études à Télécom Bretagne :

« C’est un outil que les personnes âgées connaissent et apprécient. La télévision est reliée à Internet grâce à une “box” et dispose d’une télécommande dédiée.

Les utilisateurs peuvent ainsi lire des messages de leurs proches, regarder des albums photo ou encore accéder aux articles vocalisés du journal local. Cela permet de lutter contre l’isolement. » (Voir la vidéo)


3

Magui, l’ordinateur qui ne dit pas son nom


L’ordinateur Magui (Magui.fr).

Une utilisation d’Internet non pas par la télévision mais par un ordinateur personnalisé : c’est le pari de Fabrice Guiraud, gérant de Simplistay.

Cette société nîmoise commercialise depuis 2007 Magui, conçu après deux ans de tests et d’études pour déterminer les besoins et les craintes des personnes âgées :

« Nous avons travaillé sur les couleurs, les temps de réaction. Nous n’utilisons pas les termes “nouvelles technologies” ou “ordinateur”.

C’est simplement “Magui” pour humaniser l’outil, comme si c’était une personne pour les aider à communiquer.

Avec son écran tactile, c’est un outil intuitif, il n’y a pas besoin d’apprendre. »

Pour ne pas favoriser l’isolement, l’ordinateur est uniquement installé dans les lieux de vie commune d’une cinquantaine d’établissements.

L’initiative a été encouragée par deux prix du ministère de la Santé et surtout par le premier prix du concours Lépine, en 2008.

Internet et les vieux, une aubaine éphémère


Les résidents de l’Ermitage, lors d’une animation Internet (Alexandre Pouchard).

« Grey is gold », disent les Américains. Il est vrai que la population des plus de 80 ans va croissante et que le marché des produits et services pour seniors se développe.

Mais y a-t-il vraiment un marché durable pour l’accès à Internet de la génération qui n’a pas connu la « révolution numérique » ? Pas sûr, confie Hugues Landron, directeur de L’Ermitage à Cherbourg :

« T-Seniority est un programme adapté au public de maintenant. Dans dix ans, nos résidents seront férus d’Internet ! »

C’est déjà le cas de certains : en juillet, Mireille Caunesil, blogueuse de 98 ans, nous avait adressé, avec l’aide de son ami Julien, son témoignage de pensionnaire au moment de la canicule.

Qui dit marché peu prometteur dit problème de financement. André Thépaut, directeur des études à Télécom Bretagne, s’interroge sur la commercialisation du projet Companym@ge :

« Il faut encore trouver le modèle économique. Qui a la propension à payer ce genre de service ? Les familles ? L’Etat, via l’allocation personnalisée d’autonomie (Apa) ? »

L’expérimentation T-Seniority, qui se termine fin décembre, est co-financée par l’Union européenne et la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA). La suite qui y sera donnée -et donc son financement- sont pour le moment inconnus.

Mis à jour le 05/10 à 18 heures. A la demande de la résidence L’Ermitage, la vidéo du reportage tourné sur place est provisoirement retirée, en attendant de recueillir toutes les autorisations des résidents.

A la demande de l’auteur de cet article, son titre original -Internet et les vieux : « Ça rentre d’un côté, ça ressort de l’autre » - est également changé.

  • 24816 visites
  • 99 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or Inscription
  • A déménage le 7-6
    • Posté à 13h31 le 04/10/2010
    • Internaute 91661
      NC

    Pour les personnes réellement nées dans le début du siècle dernier, disons avant guerre de 14, ça me parait un peu difficile, et ça ne doit pas non plus représenter un gros pourcentage des éventuels usagers d’internet.(je ne sais pas combien de il y à de personnes dont l’âge est compris entre 96 et 110 ans, je laisse le soin au démographe de préciser.

    Pour les plus jeunes, 80/94 ans, j’ai l’impression que les difficultés s’il y en a sont plus liées à Alzheimer et tout ses petits copains ravageurs de neurones, qu’à une éventuelle inadaptation culturelle.
    Ma mère à 80 passés, quand je vois le nombre de bouleversements technologiques auxquels elle à su s’ adapter (comme tout les gens de sa génération), je reste pleins d’espoir quand à l’utilisation du net.
    C’est d’ailleurs surtout la « machine » qui lui pose problème, elle « plante » régulièrement, et on arrange ça.
    Les interfaces pour cette génération n’ont pas besoin d’être simplifié à l’extrême à mon sens, un peu plus légère, mais le plan 9 cases au choix sur écran tactile, je le trouve plutôt réservé à la maternelle petite section(quoi que) et éventuellement à certains politiques du même âge mental.
    Sinon, toutes conneries mises à part, seule l’utilisation d’une CB pour des paiements en lignes qui l’inquiètent un peu, ses amis et elle ne s’en sortent pas plus mal que moi il y a quelques années.

  • vieilanarfatigué
    vieilanarfatigué
    Changer le monde, c'est se (...)
    • Posté à 14h00 le 04/10/2010
    • Internaute 125168
      Changer le monde, c'est se (...)

    Sympa l’article. En fait, ça dépend de l’ancien que l’on a en face. Mon père à 90 ans et ses copains aussi , surfaient comme des malades,sur des sites de cul,
    Alors, pourquoi pas , si ça peut leur faire plaisir et comme disait Brassens : « Pour donner à l’ancêtre, en signe d’affection, en guise de viatique, une ultime érection ».
    Et si ce n’est pas pour ça, qu’ils aient une ultime vision du monde par cette technologie, pourquoi pas ?
    Ceci étant je me demande quand même si les maisons de retraites sont le lieu le meilleur pour ces expériences, car avec le maintien à domicile, les personnes âgées qui s’y trouvent sont bien souvent au bout du bout du rouleau et n’ont plus les moyens physiques et mentaux .

  • A déménagé le 10 mai
    • Posté à 14h46 le 04/10/2010
    • Internaute 102287

    Au final, on investit de l’argent public afin que cette génération (et la suivante, pas forcément plus à la pointe) devient un bon client auprès des magasins d’informatiques ! Parce que le deal est là : c’est bien le secteur privée qui raflera le pactole.

    Pour avoir fait des paquets de formations pour tout les âges, les vieux on très très vite tendance à adopter l’informatique.

    Ils peuvent voir leurs enfants qui ont déménagé très loin, voir leur petits enfants quasiment tout les jours, envoyer des courriers très facilement à toute leur famille/amis sans avoir à bouger de sa chaise (plus d’histoire de timbre, plus de déplacement à la poste pour ceux qui ont du mal à se déplacer facilement etc...)
    Ils peuvent avoir toute les photos de vacances de toute la famille en temps réel avec commentaires etc...

    Devant la télé à attendre que le temps passe, ils s’ennuient. Devant un écran, ça remet leurs neurones en marche, leur fait découvrir tout un tas de nouvelles choses, permet de discuter informatique avec les plus jeunes (sans pousser le technique), demander son adresse de messagerie aller sur des forums, raconter de vie à la façon d’un livre de littérature, trouver des recettes de cuisine etc...

    Oui à l’argent publique pour les vieux, oui à tout ceux qui les sortent (même virtuellement) de leur chambre ou de leur maison.
    Les vieux ne sont pas tous des abrutis, ils sont vraiment nombreux à s’interresser à l’informatique quand ils deviennent conscient des possibilités de communication offertes.

    Les vieux ne sont pas un bon « pactole », ils se foutent d’avoir une carte 3D performante ou un mega CPU à 32 cores pour jouer à need for spped.... temps qu’ils ont leurs jeux de carte, tetris à l’occasion...
    Des machines basés sur de l’Atom d’intel, ça coute moins de 300€ la machine. (et sur la durée, beaucoup risque de mourrir avant leur ordinateur qui sera réutilisable pour une autre personne)

  • speedy38-
    speedy38- répond à Lictor
    Ingénieur des travaux finis
    • Posté à 19h26 le 04/10/2010
    • Internaute 124689
      Ingénieur des travaux finis

    Je connais de nombreuses personnes âgées qui ne veulent pas en entendre parler car ça ne les intéresse pas du tout.
    C’est aussi un problème culturel.
    Elle préfèrent lire un bon bouquin et me disent « Ton machin là, ça me sert à quoi ? Mon journal me suffit, les livres aussi, un peu la télé, mais un ordinateur, je n’en veux pas. »

    Et j’en connais d’autres qui s’y intéressent.
    Mais elles sont beaucoup moins nombreuses. Et c’est assez dur pour elles.
    Paradoxalement, elle débutent mieux sous Linux que sous Windows...

    Mais quand même, la majorité des personnes âgées n’en ont rien à foutre...Elles ont d’autres occupations.

  • Ech-picard
    Ech-picard
    au fond de sa campagne.
    • Posté à 21h09 le 04/10/2010
    • Internaute 280
      au fond de sa campagne.

    Ma maman 90 ans a souhaité avoir un ordinateur pour son anniversaire. (écran tactile + logiciel adapté + clavier adapté).
    Bien que très septique, j’ai accepté en me disant que la hot line c’était moi et en priant que sa tension n’augmente pas.
    Et bien, BANCO, elle est devenue une véritable accro du net, écrit à ses copines, lit des pièces jointes en pps ou en avi et et capable de faire des des recherches sur wikipedia, écoute de la musique...
    Bien sur, tout n’est pas parfais (dans la réalité c’est moi qui ai des problèmes avec son truc sous linux limité) mais ma mère qui a toujours aimé les relations humaines à condition qu’elles soient culturelles, est enchanté par cette outil qui rompt un isolement du à son age. Il existe de beaucoup plus jeune adulte qui ne sont pas à son niveau. Question de tempérament

  • Gaspargrognard
    Gaspargrognard
    observateur dérangeant
    • Posté à 02h01 le 05/10/2010
    • Internaute 94652
      observateur dérangeant

    S les vieux n’utilisent que très difficilement l’ordinateur, cela est dû à au moins à trois raisons :

    - le langage informatique (anglais généralement, voire franglais) est souvent incompréhensible.
    - les livres explicatifs et les notices d’emploi sont rédigés de telle façon que pour comprendre, il faut déjà savoir comment ça marche. Je dis souvent, sous forme de boutade, que les modes d’emploi (valables pour presque tous les appareils) sont compréhensibles par ceux qui savent connaissent déjà l’usage du produit..
    - L’utilisation d’un ordinateur est souvent mal défini : un appareil pour jouer à des jeux divers (déplacements d’objets ou de sujets, casse-têtes, d’intelligence, de savoir,…), ou pour enregistrer des photos, consulter l’internet pour toute sortes de raisons (encyclopédie rapide, annuaires, forums de discussions, etc.), réalisations graphiques, sonores et visuelles, traitement de textes, traitements de données (fichiers d’adresses par exemple),…
    Cette absence de définition exacte déroute beaucoup les personnes qui, comme cela est dit dans le texte ci-dessus, sont nées avec la lampe à pétrole.
    Les générations qui sont nées entre le début du XXe siècle et 1940 ont connu au cours de leur vie, un bouleversement qu’aucune génération précédente n’avait connu.
    En effet, né avec la lampe à pétrole, la cuisine dans l’âtre, la médecine empirique, la mobilité avec des charrettes à bras, la brouette ou les voitures hippomobiles, le chauffage au bois ou au charbon, la nourriture souvent frugale (légumes, fruits, fromages et quelquefois, très rarement de la viande), un habillement d’usage avec des vêtements portés pendant de très nombreuses années (on ravaudait, on rapiéçait, on adaptait selon la taille des enfants, les vêtements des plus grands étaient portés par les plus petits).
    Puis au cours de leur vie, ils ont vu arriver l’usage du gaz de ville pour la cuisine et l’éclairage, puis l’électricité. Ils ont commencé à connaître ce qui se passait loin de chez eux grâce à la TSF.
    La voiture automobile, d’abord en transport en commun (les autocars), puis la possibilité de posséder une voiture individuelle.
    Dans les quarante dernières années ils ont pris l’avion.
    Et enfin, en 1955, la télévision est arrivée, en noir et blanc puis en 1967/68, la couleur.
    Quant au cinéma, depuis les films comiques (les Charlots, Buster Keaton, les Mac Sennet, etc. jusqu’au films en cinémascope (Laurence d’Arabie) et aujourd’hui, les écrans gigantesques avec le son spatial, les vieux ont pu s’émerveiller tout au long de leur vie.
    Pour les génération nées dans les années trente, beaucoup vivent encore, et ils leur reste à découvrir encore une foule d’innovations.
    La télévision en relief (sans lunettes), la voiture électrique non polluante et silencieuse par exemple.

    Alors, l’usage d’un ordinateur, on doit comprendre que cela n’est pas évident. Ce qui n’empêche pas un certain nombre d’entre-eux de manipuler ces engins avec maestria.

Verbes thématiques