01/10/2010 à 15h44

Rencontre avec Yang Lian, poète chinois nobélisable

Bertrand Mialaret | Mychinesebooks.com

Depuis plusieurs années, des noms sont prononcés pour le prix Nobel de littérature [qui sera attribué dans quelques jours, ndlr] : Yang Lian, Bei Dao, Duo Duo, trois poètes connus et célébrés dans le monde entier. Nous avons pu rencontrer Yang Lian à Londres au début de l’année, lors d’un colloque consacré à son ami le prix Nobel Gao Xingjian.

La parution en France d’un nouveau recueil de ses poèmes (« Notes manuscrites d’un diable heureux », éd. Caractères) nous a incité à poursuivre la lecture de ses œuvres avec les commentaires de Caroline Morlat, une jeune poète qui a pour lui une grande admiration.

Révolution Culturelle et « poètes obscurs »


Yiang Lian (Bertrand Mialaret)

Après la fin de la révolution Culturelle et la mort de Mao Zedong (1976), le débat politique commence à s’ouvrir et des affiches manuscrites sont collées dès fin 1978 à Pékin sur le Mur de la Démocratie où se tiennent des meetings improvisés. Des poèmes aussi, la revue « Jintian », crée autour du poète Bei Dao est collée page par page sur les murs de Pékin ; elle sera interdite deux ans plus tard.

Yang Lian participe à ce mouvement ; il est né en 1955, son père, professeur d’anglais, lui donne une éducation classique où la poésie tient une grande place. Envoyé « à la campagne » en 1974, il restera trois ans dans un petit village au nord de Pékin où rien n’a changé depuis des siècles. Il rentrera à Pékin quelque mois après le décès de sa mère, un drame essentiel.

Les poètes « obscurs » refusent la tradition « réaliste » révolutionnaire et la poésie au service de la politique. La poésie est une création individuelle, c’est un miroir de soi. Elle peut conduire à la critique sociale mais aussi aux images romantiques. Le surréalisme est présent mais surtout pour Yang Lian la redécouverte de la culture chinoise. Le poète n’est pas un éducateur du peuple, du « nous » mais un héraut du « je ».

Les autorités critiquent cette poésie hermétique et trop occidentalisée. Le débat s’engage sur la modernité en art et la fonction de la poésie. Deux poèmes de Yang Lian : Norlang (le dieu d’une cascade dans la partie tibétaine du Sichuan) et Banpo (du nom d’un site archéologique) sont vigoureusement critiqués. Recherche des racines, épopée, tradition chamanique du poète, tous ces thèmes ont été développés à la suite de nombreux voyages de Yang Lian aux marches de la Chine et auprès des populations « non Han ».

Il est en Nouvelle Zélande avec sa femme, Yo Yo, écrivain et peintre, lors du massacre de la place Tiananmen en 1989. L’exil commence, il n’y est guère préparé et ne parle pas l’anglais.

Il va d’abord terminer une de ses œuvres majeures « Yi » (L’homme soleil ») avant d’écrire des essais et de courts poèmes pendant plusieurs années. Il publie alors « Là où s’arrête la mer » (3), inspiré par les falaises de Sydney. Quatre recueils de poèmes ont été traduits à compter de 2001 par Chantal Chen Andro de l’Université Paris VII (traductrice également de nombreux textes de Bei Dao et de Mo Yan) et publiés par les Editions Caractères.

« Notes manuscrites d’un diable heureux »


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Dans Pourquoi cela ne peut être que de la prose, Yang Lian fait rayonner les articulations d’une part majeure de sa création en identifiant l’extrémité, le vide, la mort bien sûr, l’imaginaire aux associations bénies d’un ciel qui reflète l’incendie des sens et la démence comme des pas réunis établissant les non bornes d’un parcours ravissant, insolent parfois, ténébreux souvent.

Cet extrait des notes manuscrites d’un diable heureux ne se feuillette pas puisque l’on aime que ce soit le ciel qui le fasse mais donne un souffle irradiant au livre dans son intégralité.

La beauté sautille aux sentiments à rebours et aux versants tapageurs : « celui qui regarde la mer est plus extrême que la falaise ». Tout happe, tout prend, tout subjugue dans cette traduction d’un « amour typographique » qui plie en grand le langage en donnant la vie à l’envers quand « le monde est une traduction floue ».

L’amour, c’est le premier élan qui vous tend vers cette œuvre si fine dont les regards colorés aux mouvements qui chahutent interpellent à haut cri la nature dans son acception la plus large : images, associations et qualificatifs sublimes sont, plus qu’ils ne représentent, de très beaux états d’âmes.

Viennent enfin les mots puisque « la langue devient l’unique objet du poétique » et avec eux le poète. Extrême beauté, extrême violence, extrême silence que la lecture d’une langue dont l’auteur est sans doute aucun la preuve que la vraie poésie existe encore, vers sa béance.

« Construire une tour en commençant par le toit » :

C’est une des définitions que donne Yang Lian de l’écriture d’un poème. On pourrait s’essayer à ajouter : abriter conquérant le défi aux joints bouillants de cette immense terre, souvent sous marine, de la création du langage. Son œuvre s’est alimentée de multiples influences de poètes occidentaux dont il a traduit certains en chinois (T. S Eliot, W.B. Yeats...) mais surtout de l’américain Ezra Pound.

La tradition chinoise est essentielle, qu’il s’agisse du grand poète Qu Yuan (-343/-279 av. J.-C.) ou de la tradition chamanique.

Les thèmes de l’exil et de la langue s’imposent et sont abordés dans un petit livre de conversations entre Yang Lian et Gao Xingjian. Avec l’exil, les contraintes disparaissent et notamment le rôle de critique vis à vis de la société d’origine. La langue est-elle un outil ou une fin en soi, quelles sont les caractéristiques propres à la langue chinoise, quelle est la responsabilité de l’écrivain vis à vis de sa langue ?

Ne voyant plus mais prêt à regarder, le poète en exil crée et efface ces questions et doit sans arrêt se convaincre que l’exil n’est pas une profession

Les oies sauvages et la vallée Lee

Les oies sauvages sont le symbole de l’errance et des regrets, mais la vallée Lee (titre de son dernier recueil) où il habite au nord de Londres a ses charmes car il ne s’y sent pas étranger après des années dans le Pacifique sud, aux Etats Unis et en Allemagne. C’est seulement quand on peut aligner des expériences locales différentes que l’expérience internationale est solide.

Après avoir été interdits, ses livres sont publiés en Chine, où il retourne depuis 1997 notamment pour retrouver son père. Ce n’est pas un dissident actif même si ses positions comme administrateur du PEN Club sont très claires. Une certaine résignation gagne cette génération des anciens poètes « obscurs » : la Chine a tellement changé, la jeune génération est modelée par la culture populaire américaine, que signifient pour elle langue et tradition

Bertrand Mialaret (mychinesebooks.com) et Caroline Morlat

« Notes manuscrites d’un diable heureux », éd. Caractères, juillet 2010, 100pp, 15€.
« Là où s’arrête la mer », éd. Caractères, 2004, 168pp, 15€.
« Visite à Gao Xingjian et Yang Lian », éd. Caractères, 2004, 120 pp, 15€.

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  • boboland
    boboland
    ex-o'placard
    • Posté à 20h09 le 01/10/2010
    • Internaute 104841
      ex-o'placard

    Poète Nobel chinois ou pas...je ne dois pas étre le seul à y étre indifferent...sauf à se la jouer...« j’adore la poêsie surtout Obispo ».
    Le rève des chinois c’est d’avoir un Nobel scientifique chinois-de- Chine, plutôt qu’un américain d’origine chinoise (il y en a plein)
    Un Nobel de l’économie ça irait bien aussi.
    Le XIX éme siécle était européen
    le XX éme siécle a été américain
    le XXI éme siècle sera chinois ( ?)
    provoc.....

    • Winston Morgan Mc Clellan-
      Winston Morgan Mc Clellan- répond à boboland
      Homo Vernaculus
      • Posté à 01h29 le 02/10/2010
      • Internaute 123883
        Homo Vernaculus

      Comme quoi, la Chine civilisée fut subtile, la Chine populaire est vulgaire et arriéré... c’est cette dernière version qu’aime le sinophile moderne...

  • GregoryShilei
    • Posté à 11h45 le 03/10/2010
    • Internaute 127315

    Prix Nobel..........check
    Tian’An’Men..........check
    Fascination pour l’époque Beidao.......check
    Nostalgie de la culture classique.......check
    Auteur bobotisant à donf.......check
    Conclusions hâtives sur la jeunesse chinoise.......check

    • Bertrand Mialaret
      Bertrand Mialaret répond à GregoryShilei
      Auteur(e) de l'article Mychinesebooks.com
      • Posté à 14h16 le 03/10/2010
      • Internaute 16700
        Mychinesebooks.com

      Votre commentaire n’invite pas vraiment à la discussion ! Néanmoins cela m’intéresserai de savoir ce que vous pensez de ce poète ou de la poésie actuelle en Chine.

      • GregoryShilei
        • Posté à 17h27 le 03/10/2010
        • Internaute 127315

        Ben, c’est grosso modo l’encéphalogramme plat depuis les poètes obscurs, c’est dommage pour ceux qui apprécient (mais à titre personnel, la poésie me laisse totalement de marbre, quelle que soit la langue, du coup j’ai jamais trouvé leurs productions d’un intérêt particulier*, pourtant j’en ai lu un peu).

        Le contenu de mon premier post voulait plutôt suggérer que tout ceci est totalement de l’arrière garde, pourquoi on se sent toujours incités à revenir inlassablement et constamment sur Tian’an’men...

        *En dehors du témoignage de l’époque qu’elles représentent.

         
        • Bertrand Mialaret
          Bertrand Mialaret répond à GregoryShilei
          Auteur(e) de l'article Mychinesebooks.com
          • Posté à 22h07 le 03/10/2010
          • Internaute 16700
            Mychinesebooks.com

          Tiananmen pour Yang Lian a du sens car c’est le début de son exil !
          Je conçois que les références à Tiananmen vous irritent comme les références à Mai 68 irritent les étudiants d’aujourd’hui. Mais qu’on le veuille ou non ce sont des évènements importants et surtout marquants !
          En France, la Ministre de l’Enseignement Supérieur se détermine au jourd’hui par rapport à Mai 68 ! ! En Chine, Yu Hua qui n’est pas considéré comme arrière garde par la jeune génération, explique dans son dernier livre qu’il a compris le sens du mot peuple lors de Tiananmen et que la répression a marqué un tournant et l’arret de toute évolution politique en Chine.

          • boboland
            boboland répond à Bertrand Mialaret
            ex-o'placard
            • Posté à 10h36 le 04/10/2010
            • Internaute 104841
              ex-o'placard

            comme gregoryShilei, je suis de ceux qui reprochent aux journalistes de RUE89 et à d’ autres, de toujours ressortir -comme des formules magiques et démagogiques- les termes de Tian An Men, Dalai Lama, Tibet, mangeurs de chien, ouvriers-esclaves, hukou, mingong..l’article est considéré comme bon quand ces termes y sont. Quelque soit le sujet.
            Dommage de refuser d’analyser en ce début du XXI éme siécle, le role moteur de l’économie chinoise et l’évolution actuelle de la société chinoise.
            Ca vous fait peur ? vous preferez marcher en marche-arriére, mettre vos pas dans les idées préconçues et générales plutôt que de vous aventurer ? La « vraie vie » chinoise en 2010 ce n’est pas celle de 1949 ni de 1961, ni de 1989. Les Chinois aussi connaissent ces dates mais ils avancent quand même..
            Un des malheurs de la vieille Europe c’est de vivre sur un passé douloureux, de se ratatiner, de s’accrocher aux avantages acquis et aux certitudes acquises, au passé qui -soit disant explique obligatoirement le présent-.
            Je reconnais cependant que c’est surement plus vivant d’etre en situation d’esperer pour l’avenir moins de famines, plus de santé, plus de confort, plus de libertés que dans nos sociétes occidentales qui en sont réduites à espérer moins de kilogs, moins de cholesterol, plus de boulot mais moins longtemps, moins d’aléas de la vie etc

            • Bertrand Mialaret
              Bertrand Mialaret répond à boboland
              Auteur(e) de l'article Mychinesebooks.com
              • Posté à 15h19 le 04/10/2010
              • Internaute 16700
                Mychinesebooks.com

              Merci à vous et à GregoryShilei pour vos commentaires.
              Plusieurs niveaux dans le débat.
              Si l’on se place du point de vue de la litterature, je suis le premier à regretter (et je l’écris sur des blogs américains) que en Angleterre et aux US, pour être publié, un auteur chinois doive évoquer les atrocités du Maoïsme ou de la Révolution Culturelle.
              De plus, moins de dix romans publiés chaque année (trois fois plus en France), ce qui ne montre pas une grande ouverture d’esprit. Certains intellectuels et les lecteurs américains sont intoxiqués par de mauvais romanciers (ou plutot romancières) sino-américaines qui leur expliquent ce qu’est la Chine !
              Ce n’est évidemment pas le cas de Rue89 et de Chinatown. Où trouvez-vous plus de soixante dix articles en trois ans sur la littérature et la culture chinoises !
              Je regrette aussi que les éditeurs français ne publient pas plus de jeunes écrivains chinois qui souvent, c’est vrai, n’ont que faire de la Révolution Culturelle et de Tiananmen ! mais ces éditeurs font au total un bon travail dans un climat économique plutot difficile pour l’industrie du livre, même s’ils ont du mal à regarder en face l’avenir de l’édition et la littérature sur internet.
              D’un point de vue politique et économique plus global, croyez-vous que jouer du violon vis à vis des autorités chinoises ferait progresser les choses. Je n’en crois rien ; j’ai travaillé assez longtemps avec des partenaires et des clients chinois pour savoir que les rapports de force sont un mode de relations qui est bien compris mais qu’il faut absolument tempérer par des relations amicales et respectueuses. Ma connaissance de la culture chinoise a été un sésame exceptionnel dans les affaires.
              Ce n’est pas par hasard que je me suis référé à Mai 68 ; mais il ya une grande différence par rapport à Tiananmen ; personne n’est en prison en France pour avoir évoqué Mai 68.

              • GregoryShilei
                • Posté à 20h48 le 04/10/2010
                • Internaute 127315

                Merci à vous surtout.

                Personnellement je me tiens peu au courant de ce qui sort aux Etats-unis ou en France, je lis directement de la Chine, c’est pour ça que l’écart entre ce qu’on trouve « à la source », et ce qui ressort à l’étranger me surprend souvent de part sa distance et sa constance à se focaliser sur les mêmes sujets.

                Votre explication m’éclaire bien sur les raisons, donc c’est moi qui vous remercie.

                Par contre, ne versez pas trop dans l’autocongratulation de ce blog. De une ça ne se fait pas, de deux les endroits où l’on peut en apprendre bien d’avantage sur la culture chinoise ne manquent pas sur internet, et certains sont bien meilleurs car plus équilibrés.

          • GregoryShilei
            • Posté à 11h03 le 04/10/2010
            • Internaute 127315

            Mai 68 est une très bonne comparaison.

            Tian’An’Men a eu de lourdes conséquences sur la politique du pays. Le problème, c’est qu’à part quelques afficionados courageux, les Hong-Kongais, et la presse étrangère, personne n’en parle plus puisque c’est un sujet officiellement tabou. Contrairement à la France où mai 68 est encore un sujet de débat très vif.

            En conséquence, on influence en est toute relative, car personne ne se définit en Chine par rapport TAM contrairement à ici, où c’est souvent presque une obsession en France de devoir se positionner par rapport à mai 68.

            Le gouvernement chinois réagit souvent comme un gamin qui se braque quand on le met devant ses contradictions. Je n’excuse pas cette attitude, mais pourquoi alors l’international persiste à constamment se mettre en situation de conflit en nobélisant, donc politisant, des auteurs aussi sensibles...

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