Etudes débiles 26/09/2010 à 19h55

Au bureau, vous avez 12 minutes de temps de cerveau disponible

Catherine de Coppet | Journaliste


Une statue de la déesse Shiva au musée Guimet (Dalbera/Flickr)

Douze minutes, pas plus. Voilà le laps de temps pendant lequel les salariés français parviennent à se concentrer sur leur travail sans être interrompus, si l’on en croit une récente étude publiée par un cabinet spécialisé dans la gestion de projets.

Douze minutes, ça peut sembler bien long... Entouré d’écrans multiples, branché sur plusieurs interfaces, alerté par des messageries de tout genre, le travailleur moderne aurait du mal à s’investir dans des tâches demandant du temps et de l’attention :

« En moyenne, un collaborateur reçoit 34 courriels par jours. 15,5% des personnes interrogées déclarent même recevoir plus de 60 courriels quotidiens. En y ajoutant les SMS, chacun déclare recevoir en moyenne 40 messages par jour soit en moyenne un message toutes les douze minutes. »

Avant l’invention de l’ordinateur, les différentes machines de communication avaient déjà de quoi rendre fou. Du moins selon les Marx Brothers. (Voir la vidéo)

Eco89 a voulu en savoir plus sur ce que l’« homo bureautus » endurait en douze minutes de travail effectif, hors pause clopes.

1

Quand Anne ne fait qu’une chose, elle se « disperse mentalement »

Anne, 29 ans, est éditrice jeunesse. Entre 11h10 et 11h22, elle a :

  • imprimé les contrats qu’elle doit examiner avant de les envoyer aux auteurs
  • demandé un conseil juridique sur l’un des contrats à une collègue
  • lu deux textes courts destinés à des albums
  • reçu une alerte mail qui ne lui signalait aucun nouveau message

Anne ne se sent pas « agressée » par sa messagerie ni son téléphone. Pour elle, la concentration n’a rien à voir avec le fait d’être interrompu ou pas :

« Je suis plus efficace quand je suis multi-tâches, car quand je ne fais qu’une seule chose, j’ai tendance à me disperser mentalement. »

Elle essaie quand même de se déconnecter quand elle doit lire des textes ou des épreuves :

« Je m’arrange pour ne faire que ça, et je lis pendant une demi-heure, parfois une heure. Je suis rarement dérangée par le téléphone, en général je communique plus par mail. »


2

Douze minutes suffisent à Didier pour se faire une opinion sur un candidat

Didier, 46 ans, directeur général d’une société de recrutement, estime avoir « un vrai problème de concentration ». Il travaille avec six fenêtres différentes ouvertes sur son ordinateur. En douze minutes (17h17-17h29), il a :

  • discuté avec un collègue en passant dans l’open-space
  • fait une pause pipi
  • regardé ses mails, et discuté sur un mail important qui venait d’arriver
  • répondu à ce mail

Pour ce chef d’entreprise, la dispersion est un mode de fonctionnement, voire de vie :

« Je suis devenu hyperactif quand j’ai monté mon propre business. J’ai pris l’habitude de décomposer tout ce que je fais, car je jongle tout le temps avec différentes tâches : management, commercial, problèmes techniques, etc.

Je passe du coq à l’âne, c’est pénible pour ceux qui me côtoient. »

Passer du temps sur une question devenant un défi quasi-impossible à relever, Didier a pris une mesure radicale :

« Face à ce problème, je me suis dit qu’il fallait que je sois seul de temps en temps. Du coup, je me lève un matin sur deux à quatre heures, pour le travail de fond. »

Notons qu’au quotidien, douze minutes suffisent à Didier pour se faire une opinion sur un candidat :

« Notre méthodologie s’appuie sur des entretiens courts, qui dépassent rarement la demi-heure. En une dizaine de minutes, on statue sur le candidat dans 75% des cas. »


3

Le problème d’Amandine, ce sont plutôt les collègues

Amandine, 32 ans, chargée de communication, se sent plus dérangée par ses collègues que par les outils technologiques sur lesquels elle est branchée. Et pourtant ils sont nombreux :

« Je travaille avec deux écrans, l’un avec ma messagerie toujours ouverte. J’utilise aussi une messagerie instantanée, très utile pour les contacts rapides à distance. Je réponds à mon téléphone fixe, mais aussi à mon portable.

J’ai par ailleurs un système d’alertes liées à mon agenda. Je suis ainsi prévenue de mes rendez-vous ou des coups de fils à ne pas oublier, soit par un bip, soit par un message qui s’affiche. Et parfois les deux. »

Voilà un aperçu de son travail, en douze minutes (11h12-11h24). Elle a :

  • reçu quatre mails qu’elle n’a pas regardés
  • répondu à cinq mails
  • répondu une fois au téléphone
  • été interrompue par sa chef qui est venue dans l’open-space parler à une collègue, malheureusement beaucoup trop fort !
  • repris la relecture d’une synthèse de séminaire
  • eu un échange sur messagerie instantanée avec un collègue
  • répondu à la personne qui travaille en face d’elle

La recette de la concentration, pour Amandine, se situe dans la mise à distance vis-à-vis de ses collègues :

« Quand je dois lire un document important, j’écoute de la musique au casque et je demande éventuellement à ma collègue de répondre à mes appels.

Sinon je fais de plus en plus de télétravail, ça m’évite d’être interrompu par toutes les personnes qui font irruption dans le bureau, ce qui est devenu mon principal problème.

Comme nous sommes le seul open-space de l’étage, on fait un peu office de bureau des réclamations, on se lève pour ouvrir aux visiteurs, aux coursiers, etc. »


4

Franck écrit à la main (avec un stylo et du papier)

Franck est à la tête d’un site d’offres d’emploi. Il travaille avec un ordinateur et trois téléphones. Il est prévenu de chacun de ses mails par une alerte qui s’affiche sur son écran. Douze minutes (12h00-12h12) lui ont été nécessaires pour :

  • lire 5 ou 6 mails
  • envoyer 2 mails
  • recevoir 3 coups de fils
  • valider 3 offres d’emplois pour son site

Franck fait figure d’exception, il arrive à se passer de son ordinateur pour écrire :

« Si je garde mon ordinateur ouvert, je n’arrive pas à me concentrer. Je l’éteins et j’écris à la main les textes qui remplissent certaines pages du site. Si je laisse ma messagerie e-mail me déranger, je n’y arrive pas. »

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  • Lictor
    Lictor
    informaticien
    • Posté à 20h22 le 26/09/2010
    • Internaute 68450
      informaticien

    Sur le fond, c’est un gigantesque problème de productivité et de qualité du travail !
    Normalement, sur tout travail nécessitant un peu de créativité ou de qualité, il est désirable que les salariés soient le plus possible en mode « flow » [cf. Lien(psychology)]. C’est dans ce mode qu’il est possible de trouver des solutions innovantes, de déduire des règles au lieu de réinventer dix fois la même chose, d’apprendre...

    Le problème, c’est qu’avec des tranches de travail de moins de 12 minutes, les chances de basculer dans ce mode sont quasiment nulles. Pire, avec des délais aussi court, le sens critique et l’innovation sont quasiment abolis...

    Ce qui est amusant, c’est que le management français, à commencer par la tête de l’Etat, favorise de plus en plus le multitâche à outrance au moment où les entreprises les plus innovantes aux USA font machine arrière :
    - le principe des 20% (20% de temps de travail consacré à des projets libres) est utilisé par pas mal d’entreprises innovantes, depuis des mastodontes comme Google jusqu’à des PME comme Altassian.
    - les approches agiles de l’organisation du travail favorisent de plus en plus la focalisation
    - des méthodes comme Pomodoro cherchent à restituer l’unité de temps dans le travail

  • didrew-
    didrew-
    nc
    • Posté à 20h25 le 26/09/2010
    • Internaute 119096
      nc

    et ils leurs a fallu combien de minutes pour réaliser cette étude ?

  • Airinys
    • Posté à 20h33 le 26/09/2010
    • Internaute 52467

    Je confirme le constat.

    Je viens généralement tôt le lundi pour abattre le plus de boulot possible avant que les emmerdeurs émergent de leur WE.

    Je n’ouvre mes mails qu’une fois par heure, le reste du temps pas même une notification.

    Il m’arrive souvent de ne pas répondre au téléphone, peu importe les vexation que ça provoque, certains sont spécialisés dans le « je t’envoie un mail », « je t’ai envoyé un mail mais c’est pas urgent ».

    Si on se rends trop disponible au bureau, on ne fout plus rien, sauf éventuellement après la pause déjeuner lorsque tout le monde digère.

  • Lictor
    Lictor répond à argiope
    informaticien
    • Posté à 21h03 le 26/09/2010
    • Internaute 68450
      informaticien

    Sauf que nous ne sommes pas des ordinateurs...

    Biologiquement, notre cerveau est un système massivement parallèle mais foncièrement mono-tâche. Même s’il est capable d’avoir des actions en tâche de fond (du type, se rappeler deux jours plus tard du nom de l’acteur dont on ne se rappelait plus), il est réellement conçu pour se focaliser sur une action à la fois mais de façon parallèle (par exemple, en explorant très rapidement des possibilités, des souvenirs...).

    Ce qui est rigolo, c’est que côté informatique et geeks, on invente maintenant des outils monotâche. Par exemple, des traitements de texte sans interface, des « bureaux » virtuels qui coupent email et messagerie pour se focaliser sur un seul outil de travail, des systèmes qui ferment automatiquement les fenêtres inutilisées...

  • speedy38-
    speedy38-
    Ingénieur des travaux finis
    • Posté à 21h50 le 26/09/2010
    • Internaute 124689
      Ingénieur des travaux finis

    Au boulot je reçois au moins une centaine de mails par jour, je réponds à la moitié environ, je reçois en même temps une quarantaine de coups de fils sur le fixe et autant sur le potable - merci l’oreillette Bluetooth qui permet d’avoir 2 conversations en même temps, je reçois mes collabs dans mon bureau parce qu’ils ont des problèmes sur un projet et ont besoin de conseils, je participe à des conf-calls ou à des visio-conférences (hors de mon bureau), je contrôle les tableaux de bords des différents projets, je planifie les tableaux de bords de nouveaux projets, je réponds à des appels d’offres et fais des cotations, je passe des commandes ou je valide celles de mes collabs, et quand la tête commence à surchauffer je me fais une « petite pause » pour aller déconner avec mon équipe et / ou boire un café.
    Ensuite je retourne à mon bureau et ça continue jusqu’à la prochaine pause déconne...et ainsi de suite,
    A midi je ne mange pas, je viens me lâcher sur la Rue89 ou ailleurs, pause déconne + café avec les membres du centre, puis ça recommence..., en fin de journée je fais remonter une synthèse d’avancement quotidienne des projets à la DG et à la DT.
    Quelquefois quelques entretiens d’embauche (volet technique) dans une salle de réunion sans PC ni téléphone (ça détend)
    Et je sors de mon bureau complétement lessivé...

    Ils ont essayé de mettre un autre cadre dans mon bureau, mais au bout d’une semaine il devenait fou et il est allé dans l’open space qui est nettement plus calme...

    Bon, je reconnais que je suis un peu agité, mais c’est comme ça. Je suis hyperactif et il faut que ça bouge...

    Les seuls moments calmes c’est quand je pars faire des missions d’expertise à l’étranger...Je pars entre 1 semaine et 1 mois...
    C’est un peu des vacances...
    Ce sont les seuls moments ou j’ai plus de 2 minutes consécutives à consacrer à une activité, sans mail, sans (trop) d’appels téléphoniques... Zen quoi.

  • Frenchym
    Frenchym
    Même vu d'ailleurs, la pomme (...)
    • Posté à 09h45 le 27/09/2010
    • Internaute 61048
      Même vu d'ailleurs, la pomme (...)

    Je comprend pas bien le sens de cette analyse.
    12 minutes de concentration mais alors le reste du temps on joue aux billes ?

    D’autre part 12 minutes d’affiliée cela peut être beaucoup ou pas assez cela dépends de la tâche en cours. Pour Une réponse à un mail de confirmation de date de RDV, il faut pas 12 minutes.

    enfin les personnes qui travaillent dans un bureau en permanence ou partiellement sont habitué aujourd’hui à switcher d’un sujet à l’autre justement parce qu’il y a le téléphone et les mails. Est ce pour autant qu’ils ne sont pas concentrés ? je demande à voir.
    De mon point de vue je trouve même plutôt cela agréable et stimulant.

    Est il si judicieux de s’abrutir pendant une heure sans pause sur un même sujet ? pas certain non plus.

    J’imagine parfaitement cette société doit prescrire un bel audit pour faire un peu d’argent et préconiser une nouvelle organisation du travail.