A débattre 18/09/2010 à 20h37

Comment le show-biz renonce à défendre les causes politiques

Zineb Dryef | Journaliste Rue89

De moins en moins impliqués dans le débat socio-politique interne, les artistes français privilégient des engagements humanitaires plus consensuels. En 1997, face au durcissement des lois de l’époque sur l’immigration, une cinquantaine de jeunes réalisateurs réclament leur mise en examen pour avoir hébergé des sans-papiers. Dans son journal, l’éditeur Maurice Nadeau écrit :

« Voici qu’entrent en lice les universitaires, les chercheurs, les techniciens, les traducteurs... tout le monde veut en être.

Tout ce monde -l’élite, dit-on- déclare haut et fort qu’elle violera la loi, qu’au-dessus de la loi, quand elle devient inique, existe le respect de soi, le respect de l’autre, une loi morale supérieure à toute règle concoctée par une majorité de soi-disant “ représentants du peuple ” auxquels une partie -qui n’est pas la plus imbécile- de ce peuple crie son dégoût. » (Voir la vidéo INA, avec notre ami Bruno Masure)

Treize ans après, à l’exception des concerts contre les tests ADN et celui de Rock sans-papiers (ce samedi 18 septembre à Bercy) donnés par la même bande (Jeanne Cherhal, Emily Loizeau, Jacques Higelin...) ; et un appel peu relayés des cinéastes pour les sans-papiers, il y a peu de mobilisations d’artistes qui soient comparables.

Alors que le monde associatif se démène pour le droit au logement, les immigrés etc., ces causes sont peu relayées par le vedettariat. Les coups de gueule collectifs et tirs groupés, pourtant plus efficaces, sont remplacés par des engagements humanitaires et citoyens, en solo.

Josiane Balasko et Jane Birkin n’ont pas peur de la castagne

De façon isolée, on a pu voir Josiane Balasko auprès des familles mal-logées de la rue de la Banque, Jane Birkin chanter ce 4 septembre sous les fenêtres d’Eric Besson, Louis Garrel prendre part à plusieurs manifestations (contre CPE, pour les sans-papiers...) et Mathieu Amalric marcher pour la défense des retraites. Rien de comparable au formidable élan de solidarité de personnalités du cinéma ou de la musique pour les sans-papiers de Saint-Bernard en 1996.

Il y a encore les grands-messes annuelles (du Téléthon, des Enfoirés...) auxquelles le show-biz participe, mais rares sont les manifestes et appels d’intellectuels, musiciens et artistes.

On distingue deux profils :

  • ceux qui n’ont pas peur de la castagne,
  • ceux qui optent pour les causes passe-partout -qui songerait à s’en prendre à quelqu’un qui chante contre la faim et la guerre dans le monde ?

La nouvelle génération d’acteurs courtisés par Hollywood et par la publicité, Marion Cotillard, Mélanie Laurent, Gaspard Ulliel et consorts, prennent soin de ne pas faire de vagues. Saines et souriantes, ces nouvelles têtes du cinéma français ne perturbent pas de cérémonie pour défendre une cause ni ne signent d’appel pour soutenir un mouvement citoyen.

Les jeunes talents, déjà hommes et femmes-sandwiches

Soit, ils n’y connaissent rien -et c’est finalement mieux ainsi-, soit, ces vedettes ne souhaitent pas être associées à l’image du brailleur -qui s’accommode mal avec la publicité.

Ces jeunes talents représentent déjà des marques :

  • Gaspard Uliel et Audrey Tautou pour Chanel (clips réalisés par Martin Scorsese et Jean-Pierre Jeunet),
  • Marion Cotillard pour Dior,
  • Mélanie Thierry pour Yves Saint-Laurent,
  • Olivia Ruiz, « rebelle » de la Star Ac, pour Coca Cola, etc.

Une fois homme ou femme-sandwiches, difficile d’être libre de ses mouvements et, surtout, de sa parole. La politique intérieure est délaissée et fait place aux combats consensuels. Au choix : l’écologie, les enfants, la maladie et les catastrophes naturelles.

Loin des polémiques, Mélanie Laurent et Marion Cotillard peuvent ainsi participer au petit clip de l’ex-secrétaire général de l’ONU Kofi Annan contre le réchauffement climatique. (Voir la vidéo)

Marion Cotillard, que l’on n’entend plus prendre position sur grand-chose depuis le 11 Septembre, s’est également engagée auprès de Greenpeace. Interrogé cet été par Rue89, Laurent Terrisse, fondateur de l’agence Limite et membre du collectif des Publicitaires éco-socio-innovants, défendait l’engagement de la comédienne :

« Il y a deux types d’implications pour les vedettes : se servir d’une cause et servir une cause. Certaines stars en mal de publicité font de l’humanitaire pour se faire mousser, Marion Cotillard est beaucoup plus cohérente. »

Les people chantent pour les catastrophes... naturelles

Les catastrophes naturelles à l’étranger fédèrent et font l’objet d’enregistrements musicaux collectifs. En 1985, les Chanteurs sans frontières, emmenés par Renaud, fredonnent ainsi « SOS Ethiopie ».

En janvier 2010, toute la variété française se rassemble pour soutenir les Haïtiens victimes d’un séisme. Certainement sincères, les people de l’humanitaire international fonctionnent davantage au bon sentiment qu’à l’indignation.

Les paroles, les mêmes d’un drame à l’autre - « Nous sommes tous frères » ou « De l’amour pour tous » - ne servent aucun propos : on ne cherche pas à modifier une situation ou à agir, mais à récolter des dons -ce qui n’est pas inutile, certes.

Dans les années 80, Coluche, à qui l’on doit les Restos du cœur -et avec eux, malheureusement, le tube annuel des Enfoirés-, moquait cette fâcheuse tendance de la variété française à enfoncer des portes ouvertes. (Voir la vidéo de sa parodie, « Misère, misère, c’est toujours sur les pauvres gens que tu t’acharnes obstinément. »)

Les people soulignent volontiers cette prise de distance avec la politique en refusant d’être qualifiés de « militants ». Virgine Ledoyen, interrogée par France-Amérique après son rôle dans un film de Robert Guédiguian sur l’Occupation déclarait :

« En ce qui concerne “L’Armée du crime”, c’est une période de l’Histoire de France très sombre, assez mal connue. Il ne s’agit pas d’être parfaitement binaire et de dire que les Français ont tous été collabos mais c’est important de rappeler que ça a existé en France, ne serait-ce que pour que cela ne se reproduise pas.

Ça ne veut pas dire que l’on doit être militant. Je ne me sens pas l’âme d’une va-t-en-guerre ! »

Interrogé par Le Monde sur l’éventuelle concurrence que pourrait lui faire le concert Peace One Day, Sylvain Mustaki, producteur de Rock sans-papiers, a ainsi répliqué :

« Je ne suis sûr d’avoir compris le concept de ce concert pour la paix et leurs billets sont beaucoup plus chers (de 50 à 117 euros, contre 29 euros pour Rock sans-papiers).

Le nôtre est lié à un contexte français, même si le thème est moins consensuel. Rock sans-papiers s’affiche comme une manifestation militante. »

Il serait malhonnête de ne pas signaler le morceau très engagé de Didier Barbelivien qui, en 2008, a crié toute sa solidarité avec le Tibet. (Voir la vidéo)

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  • Lictor
    Lictor
    informaticien
    • Posté à 21h29 le 18/09/2010
    • Internaute 68450
      informaticien

    C’est aussi un problème très français du rapport à l’argent... Les stars gagnent (et font gagner) beaucoup d’argent et du coup se voient délégitimées à avoir des actions citoyennes. Il y a aussi le goût de la recherche du consensus mou () ou de la révolte consensuelle (la pauvreté, c’est triste).
    Du coup, l’engagement est effectivement limité aux grandes causes ou aux manifestations qui n’engagent pas trop.

    Il me semble que les stars étrangères ont beaucoup moins ce problème. Par exemple, Susan Sarandon ou Sean Penn ont l’air de beaucoup moins mal gérer le fait de gagner beaucoup d’argent *et* d’avoir un engagement citoyen...
    Même chose pour Michaël Moore, le fait de gagner très confortablement sa vie et de travailler pour de grands studio ne l’empêche pas pour autant d’afficher des opinions tranchées...

  • titou31
    titou31
    titou31
    • Posté à 22h38 le 18/09/2010
    • Internaute 33796
      titou31

    Didier Barbelivien m’a convaincu : vive le Tibet chinois !

  • favola
    favola
    artiste
    • Posté à 22h50 le 18/09/2010
    • Internaute 74675
      artiste

    La grande majorité des intermittents du spectacle (principalement les techniciens de théâtre) se bat dans la rue à chaque manifestation et se mobilise sur le net....
    Les stars, elles, gagnent tellement d’argent qu’elles n’ont surtout pas envie de risquer quoique ce soit...... et les plus riches sont des potes à Sarkosy... Les Jean Reno, Depardieu, halliday x co..... Presque tous évadés fiscaux ! ! ! !

  • A déménagé le 31-1
    • Posté à 23h10 le 18/09/2010
    • Internaute 115310

    excellent article, bien vu... C’est dû au contexte, à l’époque... Le néolibéralisme a détourné une bonne partie de cette nouvelle génération d’auto-entrepreneurs du spectacle du sens de l’intérêt général, de toute culture historique, holiste...
    il faut être bankable avant tout, gérer au mieux sa carrière . Il y a quand même ceux qui ont défendu l’exil fiscal, Michelle Laroque, par ex, et d’autres du même tonneau...
    On a aussi les artistes qu’on mérite, un peu comme pour les politiques, c’est chacun pour soi madame, démagogie et bons sentiments dégoulinants à la clé pour faire consensus...
    Dans consensus, notons qu’il y a sens n’est-ce pas

  • MamaPacha
    • Posté à 23h57 le 18/09/2010
    • Internaute 109998

    sarkostique.over-blog.com

  • ADCR
    • Posté à 00h19 le 19/09/2010
    • Internaute 14797

    En même temps on en a rien a battre que le show bizz se mobilise...

    Et puis c’est votre show bizz, les « personnalités » dites de « gauche » que vous connaissez...

    parce que dans le monde la musique par exemple : Keny Arkana se bouge le cul.

    Gaspard Noé aussi, Nicolas Klotz pour le cinéma.

    Niveau acteur : Augustin Legrand...

    Celui qui gueulait beaucoup dans les années 80, 90 et que l’on entend beaucoup moins maintenant c’est Bertrand Tavernier. Là ok, on peut se poser des questions. Mais avec l’internet il a peut être la rage que l’on pirate ses films ?

    Sinon dans le rock ça fait pas mal profil bas depuis les déboirs de Bertrant Cantat...

  • vincentp1
    vincentp1
    chomiste
    • Posté à 02h11 le 19/09/2010
    • Internaute 105823
      chomiste

    Depuis quelques années, pour pallier à cette diminution de l’engagement du show bizz dens la politique, les hommes politiques se sont engagés eux même dans le show bizz, ça compense...

    Par contre si certains pouvaient être intermittent, ça nous ferait des vacances, il viendraient cachetonner 42 jours par an, et, le reste du temps, nous épargnerais leur pitoyable spectacle.

  • emiboot
    emiboot
    No Homs land
    • Posté à 08h09 le 19/09/2010
    • Internaute 81944
      No Homs land

    « Soit, ils n’y connaissent rien -et c’est finalement mieux ainsi-, soit, ces vedettes ne souhaitent pas être associées à l’image du brailleur -qui s’accommode mal avec la publicité. »
    .J’ai eu entendu Jean-pierre Bacri sur le plateau du Gd jurnal de Canal (y’a un ou deux ans) défendre son droit à ne rien y connaitre, à gagner de l’argent, à payer des impôts en France et pour la France, et à ne surtout pas se mêler de politique (car certaines causes sont récupérées), surtout après l’avalanche de soutient d’artistes à Sarkozy. Un grand merci à ce grand monsieur qui sait faire la part des choses.

  • unagi-
    unagi-
    卑語
    • Posté à 13h14 le 19/09/2010
    • Internaute 24252
      卑語

    J’ai travaillé quelques années en agence photo, le processus est toujours le même.
    L’« artiste » travaille avec un attaché de presse, qui lui même travaille en partenariat avec un photographe ou une agence.
    L’adhésion à une cause humanitaire est scénarisée, un script est écrit et proposé aux magazines pour négocier une garantie de parution voire une exclusivité et ce qui va déterminer le feu vert pour l’investissement ou non dans un reportage. Selon le degré médiatique de la star il peut y avoir contrat pour une répartition des droits.
    Le travail sur le terrain est balisé et doit répondre à plusieurs impératif ; Le reportage suit la trame scénaristique ; il est ponctué d’images obligatoires (enfant noir dans les bras,...). il est validé par l’attaché de presse et la star. Le retour en presse se fait sous la forme d’un pack texte et photo.
    Les ong bénéficient d’une vitrine pour leurs appels à donation, la star communique et construit son image sur son « engagement » et tous les autres prennent du fric.
    Ca peut donner de grands moments de totale hallucination avec l’intégralité des photos et je garde de grands souvenirs de la tartuffurie de tous avec quand même des mentions spéciales dont ppda et quelques autres.
    Pour conclure je retient que l’engagement à de rares exceptions n’existe pas, qu’il soit politique ou humanitaire. Si on se place sur un objectif de stricte objet de communication, la politique est un mauvais investissement ce n’est pas neutre et c’est clivant. Et dans l’humanitaire aussi les engagements sont balisées : Haiti est plus photogénique et plus porteur que le trisomique du coin.
    Tout ça ne participe qu’au bizeness et plus la cause est loin et déconnectée d’une réalité de proximité et plus ça fonctionne.