Enquête 07/09/2010 à 12h50

L'affaire Bettencourt embarrasse l'ordre des médecins

Sophie Verney-Caillat | Journaliste Rue89

Le conseil national de l'ordre des médecins, dont le président, Michel Legmann, est élu UMP à Neuilly, protège-t-il le professeur Gilles Brücker, coordonnateur des soins de Liliane Bettencourt ? Les manquements à la déontologie médicale de cet ami d'enfance de François-Marie Banier font peu de doutes : il a accepté d'être l'exécuteur testamentaire de la milliardaire, tout en restant son médecin. Un conflit d'intérêts manifeste.

Gilles Brücker devait se rendre mercredi 8 septembre à une convocation du conseil de l'ordre départemental des médecins. « Suite à ce qui est paru dans la presse, nous lui avons demandé de prendre rendez-vous », explique à Rue89 la présidente de l'instance départementale, Irène Kahn-Bensaude. Elle précise :

« Nous déciderons en séance plénière de la poursuite ordinale devant la chambre disciplinaire ou non. »

Aucune communication ne sera faite sur ce sujet, insiste l'ordre, qui ne veut même pas confirmer si l'audition a eu lieu.

Brücker, exécuteur testamentaire de Liliane Bettencourt

Gilles Brücker doit apporter des explications sur au moins quatre points :

  • Il a été désigné en 2003 exécuteur testamentaire de Liliane Bettencourt. Pourquoi ne pas avoir refusé une telle mission pour laquelle il dit : « Cela m'a ému, mais je n'imaginais pas un instant toucher de l'argent. »

    Pourtant, un guide de droit précise qu'« il est fréquent que le défunt témoigne sa gratitude par un petit legs, appelé “diamant” ». Ce serait la brigade financière, selon M. Brücker, qui lui aurait appris en 2009 que la mission serait rémunérée 1 million d'euros.

  • Pourquoi avoir accepté que sa fille Pauline reçoive de Liliane Bettencourt, en cadeau d'anniversaire pour ses 19 ans, un chèque de 500 000 euros pour s'acheter un appartement à Paris ? « Elle était majeure », soutient-il.
  • Lorsqu'il accompagnait la milliardaire en vacances sur l'île d'Arros, aux Seychelles, en famille, était-ce une mission médicale rémunérée en honoraires ?
  • Ignorait-il aussi que les trois associations de lutte contre le sida dont s'occupe sa compagne Christine Katlama hériteraient, en partage avec François-Marie Banier, de la fameuse île d'Arros ? En tous cas, elles reçoivent déjà des dons conséquents de la fondation Bettencourt Schueller (plusieurs versements de 200 000 euros pour le Crepats, 1 million d'euros par an pour Orvacs et 24 millions sur dix ans pour Solthis, selon Marianne).

C'est donc peu de dire que le cas Brücker jette un froid dans le milieu médical. Personne ne veut se froisser avec cet ancien président de Médecins du monde, spécialiste reconnu de la recherche sur le sida, passé par le cabinet de Kouchner, à la tête de l'Institut national de veille sanitaire pendant la canicule et désormais président du GIP Esther, organisme public de coopération sur le sida.

L'intéressé choisit Libération (qui lui avait consacré un joli portrait de couple « L'amour en blouse ») pour démentir tout ce qui lui est reproché. Son avocat précise à l'AFP que son client a « été invité à donner des explications [...] mais il ne s'agit pas d'une convocation ».

Un médecin qui passé du temps avec lui à Vienne en juillet dernier lors de la conférence mondiale sur le sida l'a trouvé « sur la réserve » et assure que « personne n'ose lui en parler ».

Un président de l'ordre proche de Sarkozy

Gérard Bapt, député (PS), rapporteur du budget de la Sécurité sociale, en est convaincu :

« Si je n'avais pas écrit à l'ordre, il n'aurait jamais réagi. »

Dans le milieu des grands professeurs de médecine, on déclare sous couvert d'anonymat :

« L'ordre n'a jamais fait son boulot, sinon ça se saurait. C'est une pétaudière. »

Dès qu'on prononce le nom de l'affaire au téléphone, Michel Legmann se raidit et fait savoir qu'il ne s'exprimera pas. Il ne dit pas s'il compte s'intéresser de près à ce manquement à la déontologie. En cherchant à en savoir plus sur ce puissant président, on découvre qu'il est élu à Neuilly-sur-Seine, et même adjoint à la sécurité et aux professions libérales depuis .... 1983. Il connaît donc bien le président de la République, qui lui confiait encore récemment une mission pour « refonder » la médecine libérale.

Pas d'expertise médicale indépendante

Au cœur de l'affaire Bettencourt (dans son volet Banier) se pose la question de l'état de santé de la propriétaire de L'Oréal : était-elle en pleine possession de ses fonctions cognitives lorsqu'elle a cédé une partie de sa fortune à François-Marie Banier ?

Ce dernier choisissait lui-même les médecins de la milliardaire, dont le professeur Brücker, et il aurait écarté au moins un médecin qui la trouvait trop affaiblie.

Si Gilles Brücker et d'autres médecins, dont les associations sont subventionnées par la fondation Bettencourt Schueller, avaient formulé un faux diagnostic pour protéger leur ami Banier, ils risqueraient une radiation de l'ordre.

On n'en est pas là et, secret médical oblige, on ne saura peut-être jamais si une telle faute a été commise. Toutefois, comme le remarque Me Olivier Metzner, avocat de Françoise Meyers-Bettencourt :

« La justice a désigné des experts indépendants, que Mme Bettencourt a refusé de voir. Elle en avait d'abord accepté le principe, puis son avocat a refusé en son nom. Quand on est dans un état normal, pourquoi refuse-t-on de voir un expert ? »

« Protéger la vie et être en attente de la mort »

En attendant, le professeur Brücker aura du mal à prouver qu'il n'est pas au cœur d'un conflit d'intérêts. L'article 51 du code de déontologie des médecins stipule notamment :

« Le médecin ne doit pas s'immiscer sans raison professionnelle dans les affaires de famille ni dans la vie privée de ses patients. »

La formule d'un ancien collègue de Gilles Brücker est assez limpide :

« Comment peut-on être le médecin d'une personne dont on est chargé de protéger la vie d'un côté et en attente de sa mort de l'autre ? Ce sont deux démarches incompatibles. »

  • 34873 visites
  • 93 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • doctiti
    doctiti
    médecin
    • Posté à 14h41 le 07/09/2010
    • Internaute
      médecin

    J'ai pourtant suivi les cours du Pr BRUCKER à la fac il y a qq années, mais faut dire que j'étais pas une bête en cours (ah ah).
    Je regrette qu'il ne nous ai pas enseigné ce genre de combine, ça m'aurait peut-être évité de finir « petit » généraliste à la campagne...
    Mais ma satisfaction c'est de voir que lorsque je prend le café avec Me X chez qui je fais une visite il n'y a pas un « conflit d'intérêt », mais un moment « convivial intéressant », et ça, ça vaut pas un million mais ça fait plaisir !
    Quand à l'Ordre des médecins, allons-y pour dauber : je suis révolté d'entendre dire par un grand professeur que l'Ordre ne fait pas son boulot ! Parce que pour ce qui est de mettre des bâtons dans les roues des jeunes médecins qui remplacent ou cherchent à s'installer, croyez-en mon expérience, ils sont au taquet !

  • jejapail
    jejapail
    Simple
    • Posté à 14h54 le 07/09/2010
    • Internaute
      Simple

    C'est incroyable tout ce monde qui gravite autour de cette pauvre Bettencourt. De vrais vautours qui s'abattent sur une proie facile. Chose curieuse : ils ont tous un point de jonction commun qui est l'actuel locataire de L'Elysée.

    Vivement qu'un juge courageux prenne les choses en main et passe la gestion de ses biens à qui de droit.

  • Yémanja
    Yémanja
    Dans l'eau
    • Posté à 15h47 le 07/09/2010
    • Internaute
      Dans l'eau

    Comment faire confiance à un « conseil de l'ordre » qui si je ne me trompe pas a été créé sous le régime de Vichy ?
    Il est bien connu que ce conseil ne prononce jamais de sanctions.
    C'est un organe corporatif chargé de protéger ses membres, c'est tout.

    Pourquoi n'existe-t-il pas en France un organe indépendant chargé de veiller à la déontologie des médecins, formé de citoyens, de juges et d'experts ? Si on n'est pas médecin est-on trop incompétent pour juger un médecin ? Dans ce cas là pour pas alors pour les boulangers, les plombiers, ou un fonctionnaire ?
    Etre jugé par ses pairs est-ce un gage de rigueur et d'honnêteté ?

    On voit bien dans cette affaire les conflits d'intérêts qui existent.

    Alors à quand un juge d'instruction...

  • Michel-Petit
    Michel-Petit
    Retraité
    • Posté à 16h16 le 07/09/2010
    • Internaute
      Retraité

    Eh oui, un bien brave homme !
    Et chanceux !
    Avoir une cliente, à ce stade on est dans le grand commerce, qui balance 500.000 euros à fifille pour ses 19 ans, et attendre 1 million pour enterrer la vieille, c'est l'honnêteté faite homme ce carabin.

    Pas de doute qu'il faut un grand procureur pour laisser tous ces beaux messieurs en liberté.
    Et coup de bol, nous l'avons.

  • christel070567
    • Posté à 20h30 le 07/09/2010

    Quelle honte pour la médecine française ! Parce que c'est un grand professeur,on ne devrait pas le soupçonner d'être malhonnête ? Foutaises ! Certains médecins se croient au dessus des lois et font n'importe quoi. En plus,ils sont soutenus et couverts par le pouvoir. Dans mon livre,je parle d'un psychiatre qui lui aussi s'est toujours cru intouchable et qui a mis plus d'une vie en danger ! Il a arnaqué un patient et a été condamné à quelques milliers de francs pour ça ! La somme était tellement ridicule qu'il n'a jamais arrêté ses magouilles. Il a payé et il a continué,comme si de rien n'était,sans jamais être inquiété ou même simplement contrôlé !
    Aujourd'hui,c'est moi que l'on harcèle et que l'on menace,pour avoir osé dire la vérité !
    Livre : Au secours ! On veut me faire entrer dans la peau d'une psychotique !
    Auteur : Christel Bricard éditeur : la société des écrivains
    Les médecins malhonnêtes ont encore de beaux jours devant eux avant d'être inquiétés et pourtant...
    Christel Bricard.

  • Yannick.Comenge
    Yannick.Comenge
    Chercheur Précaire
    • Posté à 09h10 le 09/09/2010
    • Expert
      Chercheur Précaire

    Ethiquement je suis choqué. Par transparence, je dirai que je n'ai jamais été fan de Brucker et alors que certains journaux parlent de lui et son épouse comme de sommités médicales. Je mentionnerai le fait qu'en France on a mieux que ces deux personnes qui finalement représentent une forme d'échec de la formation médicale actuelle. On voit les pratiques « intouchables » dans lesquelles une fille de medecin peut toucher 500000 euros à sa majorité. On voit comment un meme medecin ami d'un scélérat comme banier peut se voir devenir exécuteur testamentaire pour un millions d'euros... on voit aussi comment certains médecins peuvent recevoir sur leur association des sommes d'argent colossales. A ce titre, j'aimerai bien savoir si leur service a pu heberger des chercheurs précaires non rémunérés, ce serait une belle chose à savoir pour montrer la folie de cette médecine bling-bling qui se cache derriere des causes comme celle du SIDA... mais ils ne sont pas les seuls à etre sur leur tas d'or... un découvreur du SIDA ne s'était il pas acheter une belle demeurre à Saint Tropez avec ses royalties... à sa place j'aurai tout mis sur la recherche... Ainsi, en tant que chercheur aussi, je considére que ce couple infernal a franchi les limites. A coté des chercheurs, des médecins font avec ce que donne l'état pour faire des recherches aussi louables... ces deux ténardiers eux ont seulement suivi le parcours hideux d'un photographe poisseux... au détriment de l'image d'une famille, d'une entreprise... Pour finir, le conseil de l'ordre est en bug et se demande comment il va blanchir ces pratiques border line... aux yeux de bon nombre de jeunes, ils représentent une forme d'abjection éthique qui trouve sa justification dans des considérations très mesquines.