L'EDITO 07/09/2010 à 21h14

Sarkozy et Woerth préparent le passage de la réforme en force

Pierre Haski | Cofondateur Rue89

Quel moment surréaliste ! La France a connu une journée de manifestations massives contre la réforme des retraites proposée par le gouvernement, mais pour convaincre les Français, celui-ci envoie sur le front le plus discrédité de ses représentants, Eric Woerth.

A l'Assemblée nationale comme le soir sur le plateau de TF1, lorsqu'Eric Woerth prenait la parole, on ne pouvait s'empêcher d'entendre en écho les délicieuses conversations de Mme Bettencourt, l'univers de combines, de fraudes et de privilèges de son entourage, et les petits mensonges entre amis dans lesquels le ministre du Travail est empêtré. Il a beau se plaindre, comme il l'a fait mardi, d'une « campagne », d'être « dénigré » et « jeté en pâture » : il n'est plus audible.

« Je n'ai jamais menti »

Le ministre que Nicolas Sarkozy lance en première ligne parle de la nécessaire réforme des retraites ou de la « pénibilité au travail », mais on voit surtout un homme qui a perdu toute sa crédibilité, obligé de jurer, devant les téléspectateurs et une Laurence Ferrari -disons le- pugnace, que jamais il n'a menti. Mais cette Légion d'honneur, ce Patrice de Maistre qu'il « connaissait à peine », ces lettres aux mains de la justice ?

La situation est tellement irréelle qu'à l'Assemblée, c'est à François Fillon que s'adresse l'opposition, pas au ministre concerné, et que sur TF1, le patron de la CGT, Bernard Thibault, a préféré venir enregistrer son interview d'après-manif avant 20 heures plutôt que de risquer de croiser le ministre pestiféré, pourtant son interlocuteur théorique sur la réforme.

Cela serait anecdotique si l'enjeu n'était si grave. Car Nicolas Sarkozy s'apprête à faire passer en force une réforme qu'il est incapable de « vendre » aux Français.

Le paradoxe est énorme. Les Français sont convaincus, dans leur grande majorité, qu'une réforme des retraites est indispensable. Mais ils sont plus nombreux aujourd'hui qu'il y a trois mois à penser que celle que propose le gouvernement est inéquitable. Ce n'est pas Eric Woerth qui les aura fait changer d'avis mardi soir.

Le passage en force

Nicolas Sarkozy a aujourd'hui les moyens institutionnels de faire passer sa réforme -il dispose d'une majorité parlementaire-, mais il est incapable de convaincre les Français de son bien fondé. Et ce ne sont pas les concessions qui seront annoncées mercredi en Conseil des ministres -des mesures prévues d'avance et gardées sous le coude pour avoir l'air d'entendre les « préoccupations » des manifestants de mardi- qui changeront quelque chose à l'affaire.

Un ministre discrédité, un Président dans les affres de l'impopularité... Quel contexte catastrophique pour faire LA réforme du quinquennat. Et comme Nicolas Sarkozy a de la vie politique une conception proche du ring de boxe, il veut remporter une victoire totale pour préparer le rebond nécessaire pour 2012, pour montrer à ses électeurs qu'il « en a ».

A un moment aussi crucial, au moment où chacun en France s'interroge sur son avenir, individuel et collectif, dans un pays en crise, le gouvernement envoie le plus mauvais des signaux : celui du mépris.

  • 41660 visites
  • 272 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • Doc0
    Doc0
    Chercheur et trouveur
    • Posté à 21h25 le 07/09/2010
    • Expert
      Chercheur et trouveur

    Rien à dire sinon que c'en est déprimant. Je vais aller demander l'asile politique en chine, cela sera à peine pire, et au moins là-bas les gens savent encore le prix de la liberté.

  • miles.v
    miles.v
    Matheux
    • Posté à 21h30 le 07/09/2010
    • Internaute
      Matheux

    Je crois qu'il n'y a, depuis 2007, pas un jour où , en suivant les déclarations ou actions de Sarkozy ou d'un de ses courtisans je n'ai pas pensé à ça :

    Alors le passage en force sur le dossier des retraites n'est que dans la logique de tout le quinquennat.

  • Irfan
    • Posté à 21h36 le 07/09/2010
    • Internaute

    Je reviens de la manifestation parisienne, et je ne vois pas comment on pouvait être moins de 500 000 et même moins d'un million... C'était énormissime. Bon, on ne compte pas les gens sur les trottoirs, même les handicapés qui ont fait le déplacement, malgré les banderoles et les . On ne compte pas ceux qui arrivent et repartent sans faire toute la manif... Pourquoi ne pas pratiquer les photos aériennes ? !

    Après ça va encore nous bassiner les faux chiffres de la police et partir sur la capacité des syndicats à réagir, sur leur bonne ou mauvaise foi : qu'on invite Filoche ou Friot aux 20h de TF1 ou FR2 et je pense que l'opinion devient hostile à 75% à la contre-réforme des retraites.

    Un bon point pour la popularité de la manif : les sapeurs-pompiers étaient en grève et en beau cortège, ont grimpé sur la statue à Nation, ont activé leur sirène... très applaudis les beaux mecs. Des sapeurs-pompiers, des infirmiers, des profs, des ouvriers, de tout ! Ça ne suffit toujours pas ? !

    J'ai causé en fin de manif avec un présentateur manifestement connu d'i-Télé, il ne connaissait pas Filoche, pas Acrimed, puis m'a tourné le dos. Une collègue à elle m'a causé plus longtemps, je lui ai demandé comment on choisit les intervenants, pourquoi toujours des gens connus et plutôt de droite - elle m'a assuré que Domenach est « très à gauche », et qu'ils choisissent des personnes pour le discours qu'elles tiennent...

    Pas de télé pendant la manif vers là où j'étais, comme le 4. Pourtant pour eux je suis « bien » : jeune, étudiant en histoire, affilié à aucun parti ou syndicat... pas trop laid (et j'étais avec une amie très jolie) et avec des pancartes faites main, plutôt bien rigolotes...

    Bref pas rassuré sur ce qui va être dit, déjà quand je regarde les titres sur les sites du figaro et du monde ...

  • Adéménagé le 3 janvier 2011
    • Posté à 21h36 le 07/09/2010

    « Cela serait anecdotique si l'enjeu n'était si grave. »

    Tiens, vous découvrez la sarkozye.

  • kawouede
    • Posté à 21h41 le 07/09/2010

    C'est du grand Chirac-Villepin en 2006 (après le Chirac-Raffarin de 2005) : Sarkozy a de qui tenir !

    Espérons que ça va finir pareil qu'en 2006 enfin pas totalement : ce qu'il nous faut c'est une gauche plurielle forte et structurée pour refaire des réformes utiles et justes à partir de 2012 : à commencer par changer un peu de régime pour rétablir du parlementarisme et de la démocratie directe.

    Perso ça me paraît une bien meilleure perspective qu'un hypothétique grand soir. Mais pour cela il faudrait que le PS accepte de poser en priorité la question du programme de gouvernement y compris des changements institutionnels (et pas seulement celle du / de la candidat-e). Ce que le Parti de Gauche comme les Verts / Europe Ecologie, semble-t-il, ont déjà compris ?

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 22h10 le 07/09/2010
    • Internaute
      délinquante avérée

    juste un petit rappel :

    Lien

    comment maintenant pourrait-il reculer ? Surtout qu'il a la majorité pour faire passer sa réforme.
    Mais les manifestants ne manifestent pas seulement contre les retraites, même si c'est le mot d'ordre fédérateur des syndicats. Ils expriment un ras-le-bol général d'une politique axée sur les profits de quelques privilégiés.
    Une seule solution ? continuer la pression dans la rue, mais ce sera difficile. En 68 ou contre le CPE, ce sont les jeunes, les étudiants qui ont initiés les mouvements, les salariés sont venus après. Alors qu'aujourd'hui, il faudrait que les salariés soient aux avant-postes et je n'ai pas l'impression que les syndicats le veulent ... ils vont freiner, sont prêts à négocier (avec qui ? )
    Ils ne sont pas en position de force malgré le succès certain de la journée.
    Alors, place à la base pour faire bouger et pousser le haut ?

  • A déménagé le 18-1
    • Posté à 22h30 le 07/09/2010

    Le mot d'ordre des Syndicats pour les fabuleuses manifs d'aujourd'hui était le retrait de la réforme et/ou pour une autre réforme négociée.
    Vous ne pouvez pas écrire que tous les manifestants étaient là pour le ras le bol général. Ce n'est pas parce que les gens ne veulent pas travailler jusqu'à 62 ans qu'ils voteront à gauche la prochaine fois.
    Juppé en 95 est lynché par la rue, la droite repassera au présidentielles ensuite.
    La vraie question qui se pose par l'attitude de nos gouvernants -dirigeant devrais je dire pour le petit caporal- et celles des responsables des organisations syndicales, c'est l'eternelle question de la représentation et de la décision démocratique ! Entre ce que veulent des gens de toutes opinions sur un point précis et la synthèse de la négociation des différentes parties en lice, sensées représentés les uns et les autres, ca se conclue toujours sans et souvent contre nous, ceux qui lâchent un peu de leur salaire et arpentent le pavé.
    La démocratie francaise est malade de ces jeux d'appareils et des professionnels de la politique qui prédominent sur les aspirations des gens -qui eux mêmes sont rarement unanimes-
    Je n'ai pas la solution miracle, ça me fait bien suer, pour être poli.

  • caro
    caro répond à amilcar
    délinquante avérée
    • Posté à 22h38 le 07/09/2010
    • Internaute
      délinquante avérée

    salut amilcar,
    ici, les médias avaient raison pour de vrai ... vu ce qu'il tombait !
    Moi qui suis une vieille de vieille manifestante, j'ai rarement vu autant de monde un jour de pluie ! La préf s'est couverte de ridicule en annonçant 16 000 manifestants : -))))))) Même le Daubé (Dauphiné Libéré) parle de + 40 000 participants.
    Ici aussi, il y avait de tout et même beaucoup de jeunes lycéens, pas forcément des JC et puis même qu'elles étaient super mignonnes : -))

    Et pour couronner cette journée, voilà-t-y pas que Karim Benzema vient de marquer un but contre la Bosnie ! ! ! ! ! ! !

    Edit : et même que Malouda vient d'en marquer un autre !

    Bisou à toi aussi