Polémique 29/08/2010 à 11h52

Maroc : Facebook, refuge des « dé-jeûneurs » du ramadan

ghizlaine khairi | Marocaine


Capture d'écran du groupe Facebook des « dé-jeûneurs ».

(De Casablanca) Le débat sur le droit de ne pas observer le jeûne du ramadan refait surface pour la deuxième année consécutive au Maroc. Alors que l'an dernier, une tentative de rupture de jeûne en public organisée par le groupe Mali (Mouvement alternatif pour les libertés individuelles) s'était conclue par une quinzaine d'arrestations, cette fois, c'est sur les réseaux sociaux qu'a été lancée l'initiative.

Deux Algériens poursuivis

Hocine Hocini et Sallem Fellak, deux ouvriers du bâtiment qui venaient de terminer leur demi-journée de travail, ont été arrêtés le 13 août à Ain El Hammam, en Kabylie.

Motif : convertis au christianisme évangélique, ils n'observaient pas le jeûne du Ramadan : l'un finissait son couscous et l'autre grillait une cigarette.

Leur avocat note que la loi qui interdit de manger ou de boire en public à cette période est appliquée de plus en plus souvent en Algérie.

Le blogueur et activiste Najib Chaouki a ainsi crée un groupe Facebook, « Marocains pour le droit de ne pas jeûner pendant le ramadan », afin de lancer un débat public sur l'article 222 du code pénal marocain qui stipule que toute personne notoirement connue pour son appartenance à la religion musulmane peut être condamnée si elle rompt ostensiblement son jeûne pendant le mois de ramadan.

Il explique sa démarche sur Facebook :

« Ce groupe n'appelle pas au non-jeûne du ramadan mais défend les dé-jeûneurs comme faisant partie de la société marocaine ayant le droit d'exercer leur liberté de ne pas observer le jeûne. Pourquoi oblige-t-on le dé-jeûneur à se cacher ? Nous voulons sortir de l'hypocrisie sociale dans laquelle nous vivons. »

Najib Chaouki et ses amis estiment que cet article 222 est « liberticide » et contraire à « la liberté de conscience ». Ils réclament un débat dans la société marocaine sur son abolition.

Pas question de débattre du jeûne sur un plateau télé

Facebook, qui est extrêmement populaire parmi la jeunesse urbaine marocaine, est le seul lieu où un tel débat peut avoir lieu. La plupart des médias marocains, et en particulier audiovisuels, l'ont ignoré ou l'ont traité de manière agressive, et, jugent les organisateurs, de manière « diffamatoire ». Pas question en tout cas de débattre d'un tel sujet sur un plateau de télévision.

Tout en s'inscrivant dans la continuité de l'action de l'an dernier, la démarche de ces « dé-jeuneurs » a donc été différente, s'abstenant de tout initiative concrète comme celle qui s'était mal terminée l'an dernier, alors qu'il ne s'agissait « que » de consommer un sandwich dans un lieu public à midi. La police serait de nouveau intervenue, estiment-ils.

Le groupe initié par Najib Chaouki, également connu sous le nom de « Jeûneurs, non-jeûneurs, tous des Marocains », a préféré la voie du débat, suscitant de nombreuses réactions au sein de l'opinion qui a accès au Web. Le groupe Facebook compte plus de 1 200 membres, pas tous acquis à sa cause puisque certains s'y sont inscrits pour la combattre.

L'ambigüité de l'article 222, que combat Najib Chaouki, porte sur l'appartenance religieuse : il assimile tout Marocain à un musulman, exclut de ce fait les autres minorités du Maroc (à l'exception de la minorité juive), et ne permet pas d'exister en dehors de la religion, puisqu'il ne reconnaît ni les athées ni les agnostiques.

Ce débat, a cherché à attirer l'attention sur la liberté de conscience, considérée comme un tabou dans la société marocaine, ce qui a suscité des réactions parfois violentes. Certaines forces conservatrices ont condamné violemment cette initiative, estimant qu'elle va à l'encontre de la pensée dominante au sein de la société marocaine.

Najib Chaouki et son groupe ont néanmoins reçu certains soutiens, notamment celui de l'AMDH (l'Association marocaine de droits humains). Sans compter le nombre croissant d'individus qui commencent à briser la loi du silence et à afficher leur différence, ainsi que leur refus de l'article 222.

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  • haggis
    • Posté à 10h56 le 29/08/2010
    • Internaute

    intéressant. Ça bouge au Maroc, mais doucement quand même. Ça me fait penser à la tribune de l'ingénieur marocain qui avait décidé de rentrer au Maroc. Il va pouvoir essayer de faire bouger les choses là-bas, mais c'est pas gagné...
    Merci, c'est le genre d'information qui arrivent difficilement jusqu'à nous.

  • Ken-zo
    • Posté à 12h49 le 29/08/2010

    Un peu de droit :

    Article 222 du code pénal marocain :

    Celui qui, notoirement connu pour son appartenance à la religion musulmane, rompt ostensiblement le jeûne dans un lieu public pendant le temps du ramadan, sans motif admis par cette religion, est puni de l'emprisonnement d'un à six mois et d'une amende de 12 à 120 dirhams.

    Source : Portail Adala du Ministère de la justice (Lien)

    Article 6 de la Constitution Marocaine :

    L'islam est la Religion de l'État qui garantit à tous le libre exercice des cultes.

    Source : Site du Ministère de la justice (Lien)

    Article 81 de la Constitution Marocaine :

    Le Conseil Constitutionnel exerce les attributions qui lui sont dévolues par les articles de la constitution ou par des dispositions de lois organiques. Il statue, par ailleurs, sur la régularité de l'élection des membres du Parlement et des opérations du référendum.

    En outre, les lois organiques, avant leur promulgation, et le règlement de chaque Chambre, avant sa mise en application, doivent être soumis au Conseil Constitutionnel, qui se prononce sur leur conformité à la Constitution.

    Aux mêmes fins, les lois peuvent être déférées au Conseil Constitutionnel avant leur promulgation par le Roi, le Premier ministre, le président de la Chambre des Représentants, le président de la Chambre des Conseillers ou le quart des membres de l'une ou l'autre Chambre.

    Dans les cas prévus aux deux alinéas précédents, le Conseil Constitutionnel doit statuer dans le délai d'un mois. Toutefois, à la demande du Gouvernement, s'il y a urgence, ce délai est réduit à huit jours.

    Dans ces mêmes cas, la saisine du Conseil Constitutionnel suspend le délai de promulgation.

    Une disposition inconstitutionnelle ne peut être promulguée ni mise en application.Les décisions du Conseil Constitutionnel ne sont susceptibles d'aucun recours. Elles s'imposent aux pouvoirs publics et à toutes les autorités administratives et juridictionnelles.

    Source : Site du Ministère de la justice (Lien)

    Conclusion  :

    Y a-t-il besoin de préciser à ce stade là que l'article 222 du Code Pénal est en contradiction flagrante avec le principe de liberté de culte dont dispose l'article 6 de la Constitution ?

    Malheureusement, le contrôle de constitutionnalité institué par le Titre VI de cette même Constitution a été calqué sur le modèle français (antérieur à la réforme de 2008 j'entends, et postérieur à la réforme constitutionnelle de 1974) : c'est un contrôle a posteriori et par voie d'action. Une fois la loi promulguée, la saisine du Conseil Constitutionnel est impossible. Dans l'état actuel des choses, seule une abrogation pure et simple permettrait une remise à plat du problème.

    Le plus drôle c'est qu'à la base, cet article 222 est un reliquat du protectorat français. C'est la France qui avait inscrit ce texte au Code pénal marocain pour éviter un conflit entre son armée et les Marocains. C'était pour elle une manière de dire qu'elle respectait la religion et les traditions marocaines. Une façon de calmer ceux qui se rebellaient contre la colonisation.

    Les bonnes intentions sont rarement récompensées !

  • mouldi
    mouldi
    Ingénieur retraité
    • Posté à 14h09 le 29/08/2010
    • Internaute
      Ingénieur retraité

    En Algérie, où un tel article n'existe pas dans le code pénal et où, dans la Constitution, la liberté de conscience est consacrée, on voit des policiers arrêter des dé-jeuneurs (comme l'auteur les appelle), les présenter devant le juge qui les condamne (selon quel texte ? vas savoir ! ). Mais dernièrement, à Aïn El Hammam, en haute kabylie, un sit-in a été tenu devant le tribunal et il n'y a pas eu de jugement jusqu'à présent, sauf plus ample informé. Ce qui gêne les gens c'est le « deux poids, deux mesures », car on n'a arrêté pour le moment que de simples ouvriers sur des chantiers ou des jeunes dans les jardins publics, tandis que les gros pontes se font servir normalement dans les grands hôtels, et on leur sert même des boissons alcoolisées. Je ne les blâme pas, personnellement, c'est leur affaire avec Le Créateur. Mais c'est l'injustice qui est à déplorer.
    Le régime algérien, qui n'arrête pas de faire des reculades devant les islamistes, ne sait pas quoi faire, et personne ne sait qui fait quoi et qui commande à qui. Les responsables d'hôtels ont-ils reçu des consignes ? La police a-t-elle reçu des ordres pour arrêter les gens ? Bien malin qui pourra répondre !

  • Mr.White
    • Posté à 15h13 le 29/08/2010
    • Internaute

    D'un point de vue français la critique de l'article 222 peut sembler facile. En France on a la chance de pouvoir bénéficier de laïcité. Ce qui n'est pas le cas du Maroc. Le Roi est même officiellement commandeur des croyants, c'est la seule autorité musulmane au Maroc à pouvoir émettre des prescriptions religieuses qui sont en fait des décrets royales, ce qui est une bonne chose en soit car elle nous met à l'abris des barbus et de leur fatwas.

    En tant que franco-marocain je pense que la remise en cause de l'article 222 est impossible. L'immense majorité des marocains fait le Ramadan. Imaginez-vous fumer, manger boire, devant des gens qui ont faim, soif, et qui sont énervés. Ça n'est pas imaginable ou alors on va vers de graves problèmes d'ordre public.

    Ce qu'il faut comprendre aussi, c'est que ces initiatives ont pour origine des personnes issues de milieu très aisée, qui ont eu la chance de faire leurs études dans des missions françaises. Ce n'est clairement pas la situation majoritaire au Maroc.

    Personnellement je ne fais pas le ramadan ni en France, ni au Maroc excepté quand je suis avec ma famille par respect pour les anciens. La différence c'est qu'en France je peux manger publiquement, au Maroc je mange chez moi.

    Le jour ou une majorité de marocain ne jeûneront plus, je n'ai aucun doute sur le fait que l'article 222 sera abroger, même si les partis traditionalistes (Istiqal) ou conservateurs (PJD) s'y opposent.

    Mais c'est déjà bien d'avoir un débat que ça soit sur Facebook ou dans la presse marocaine (car il y a bien débat.)

  • Anonyme répond à Mr.White

    Je fréquente le Maroc depuis une trentaine d'années, mon épouse est Marocaine.

    Jusqu'à il y a cinq ans, en période de Ramadan je ne mangeais pas dans la rue, par respect pour mes hôtes, mais je fumais sans me soucier de rien et tout allait bien.

    Il y a 5 ans, j'ai été apostrophé de très nombreuses fois dans la rue, et pas très aimablement, à cause de ma clope.
    Il faut dire que les barbus s'étaient mis à faire péter quelques bombes au Maroc.

    Y avait-il une relation de cause à effet ? Depuis je ne vais plus au Maroc en période de Ramadan.

    Je souhaite bonne chance à ces jeunes qui réagissent mais ça m'étonnerait que ça ce passe bien pour eux.

  • Mr.White
    • Posté à 16h17 le 29/08/2010
    • Internaute

    Moi aussi j'évite cette période, mais j'ai quand même du y passer 2 semaines cette année. Si vous êtes apostrophés, vous expliquez simplement que vous n'êtes pas musulman et que vous êtes dans votre droit. Si votre interlocuteur n'est pas d'accord, vous appelez la police qui vous donnera raison ce qui n'est pas mon cas.

    Je pense effectivement qu'il y a un retour en force des barbus, qui s'opposent frontalement à des initiatives de ce genre. Le pouvoir à peur d'être vu comme trop occidental, et donc conserve ce genre de texte, pour calmer les barbus. Un autre exemple est le maintien de la peine de mort qui n'est plus appliqué depuis 20 ans au Maroc. Le précédent ministre de la Justice qui était socialiste -décédé entre temps- avait fait une proposition pour abolir la peine de mort. Mais il n'y a pas de parti majoritaire au Parlement, mais il y a toujours un noyau dur à droite composé de plusieurs partis et qui représente plus de 50 % qui est opposé à l'abolition car cela va à l'encontre des textes sacrés (comprendre le Coran.) Entre nous il vaut mieux la mort que 20 ou 30 ans dans une prison marocaine. Je ne souhaite pas même à mon pire ennemi de connaître les geôles marocaines.

    Il y a de plus en plus de voiles, de filles voilées, et même de niqab qui ne fait pas partie de la tradition marocaine. A côté de ça il y a beaucoup de jeunes fille qui s'habillent à l'occidental aussi. Il y a une cohabitation pour le moment qui ne passe pas trop mal non plus, mais il y a aussi une pression sociale certaine.