la marmite de l'info 18/08/2010 à 22h10

France Soir peut-il « faire de l'argent » en devenant « trash » ?

Augustin Scalbert | Journaliste Rue89


Une du Sun

Cinq mois après son lancement en fanfare, rien ne va plus au « nouveau » France Soir. Le directeur de la rédaction Christian de Villeneuve fait ses bagages, remercié par le propriétaire, le milliardaire franco-russe Alexandre Pougatchev. Les journalistes craignent de voir leur journal copier le Sun britannique ou le Bild allemand, que l'on qualifie poliment de « presse de caniveau ».

En cause, des propos que Pougatchev, 25 ans, aurait tenus « dans les couloirs » du très beau siège du journal, sur les Champs-Elysées :

« Si pour faire de l'argent, je dois faire un journal trash, je ferai un journal trash. »

Le journaliste de L'Express qui rapporte cette déclaration écrit aussi que Pougatchev aurait proposé à la rédaction plusieurs unes « pas piquées des hannetons » sur le thème de l'immigration, comme « Les Arabes sont tous des violeurs ». Un titre que les tabloïds le Sun ou Bild n'auraient probablement pas boudé... mais qui a été démenti par la direction de France Soir.

Reste un signe tangible : depuis quelques semaines, Alexandre Pougatchev s'est adjoint un certain Holger Wiemann, ancien cadre du groupe allemand Axel Springer, l'éditeur de Bild. Ce journal, le plus vendu d'Europe occidentale, s'écoule autour de 3 millions d'exemplaires chaque jour.

La veille du lancement de sa nouvelle formule, en mars, France Soir a obtenu la plus grosse subvention délivrée par l'Etat en 2010 : 2 745 000 euros pour réaliser sa nouvelle maquette. Au même moment, Christian de Villeneuve, ancien patron des rédactions du Parisien puis du groupe Lagardère, arrivait à la tête du quotidien avec pour mission de redresser les ventes.

Y aura-t-il des pin-ups aux seins nus en page 3 ?

Il a rempli son contrat de manière « inespérée », selon le mot d'une source interne à France Soir : parti d'un plafond de 20 000 exemplaires quotidiens vendus avant la nouvelle formule, le journal n'a cessé de progresser depuis, avec 87 000 journaux vendus en juin, et « encore 4 000 ou 5 000 de plus pendant l'été », selon la même source.

Mais l'objectif affiché par Pougatchev est de 150 000 exemplaires fin 2010. Alors, va-t-il mettre chaque jour des pin-ups seins nus comme en page 3 du Sun ? Va-t-il donner dans l'homophobie ou dans la xénophobie comme la presse tabloïd anglo-saxonne quand la France refusait de s'engager dans la guerre en Irak ? Décliner les thèmes favoris de Bild, sexe, crime et guerre ?


Une du Bild

Impossible de le savoir : pour l'instant, Alexandre Pougatchev ne s'exprime pas. « Il devrait s'expliquer sur le renvoi de Villeneuve lundi devant la rédaction », croit savoir un des pontes du journal. En apprenant le limogeage de leur directeur, les journalistes ont voté à 96% une motion de soutien à la ligne éditoriale qu'il avait initiée.

En 2007, Springer avait déjà renoncé à lancer une déclinaison de Bild en France. A l'époque, les raisons étaient industrielles, l'insuffisance de points de vente notamment. Ça n'a pas changé depuis.

Surtout, lancer ce genre de journal coûte très cher. « Il faut une rédaction très importante », explique le sociologue des médias Jean-Marie Charon, chercheur au CNRS :

« Pour arriver à alimenter la machine, qui repose sur l'intérêt du public, il faut des photos trash, des indiscrétions... Et donc, beaucoup de journalistes pour les apporter.

Ensuite, il faut arriver à diffuser de grandes quantités de journaux pour rentabiliser ces investissements. Je suis sceptique quant à la capacité à reproduire en France le modèle de Bild, surtout à partir de France Soir, qui est un titre assez décrédibilisé. »

La presse trash ne serait « pas dans les mœurs » françaises

Lui aussi sociologue et chercheur au CNRS, le directeur de la licence professionnelle de Web-journalisme à l'université de Metz Arnaud Mercier est tout aussi dubitatif :

« Il n'y a pas de place dans le paysage éditorial français pour des journaux du type du Sun ou de Bild. Ici, ce n'est pas dans les mœurs.

Par ailleurs, le fait de faire scandale ne suffit pas à asseoir un lectorat. Un Russe qui embauche un Allemand pour se faire une place dans la presse française ne me semble pas être le meilleur attelage en terme de connaissance des spécificités locales. »

Selon Le Monde, Alexandre Pougatchev a proposé au journaliste Rémy Dessarts de succéder à Christian de Villeneuve. C'est Dessarts qui chapeautait le projet avorté de « Bild à la française » en 2006-2007.

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  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 22h39 le 18/08/2010
    • Internaute
      délinquante avérée

    Je me demande si Iemelian Pougatchev ne serait pas un de ses lointains ancêtres. Iemelian Pougatchev est un cosaque qui avait fomenté une révolte contre Catherine II en se déclarant lui-même « tsar ».

    Alexandre Pougatchev veut devenir le pape des journaux pops, mais l'argent et le goût du pouvoir ne suffisent pas s'il n'y a pas un minimum de connaissance du lectorat français et de ses goûts.

    Perso, j'aurais comme une tendance à m'en ficher, je ne lisais pas France Soir ancienne formule et ne pense pas du tout lire une nouvelle mouture ... je pense seulement aux journalistes qui aimeraient sauvegarder une certaine idée du journalisme, quoi que, en ce moment, il faut se lever tôt pour trouver un journalisme papier indépendant, à part notre cher canard.

  • vilmorpheus
    vilmorpheus
    Idéaliste
    • Posté à 23h07 le 18/08/2010
    • Internaute
      Idéaliste

    Ça me dérangerait pas, Londres sans le Sun dans le métro, ce n'est plus Londres. C'est d'une nullité à toute épreuve mais il fait son office après une dure journée de travail stressante, te laver le cerveau.

    Alors un ptit France soir qui traîne dans les TER pourquoi pas ? : p

  • LouisDuComptoir.Net
    • Posté à 00h03 le 19/08/2010

    « Ce n'est pas dans les moeurs » parce que ça n'existe pas encore ! S'il y a un public pour « C'est quoi l'amour », « Pascal Le Grand Frère », « Secret Story » et un lectorat pour « Entrevue », « Closer » etc. il y a sans aucun doute de la place pour un quotidien trash.

  • Alaincassis
    Alaincassis
    Entrepreneur
    • Posté à 09h55 le 19/08/2010
    • Internaute
      Entrepreneur

    Ce qui n'est pas dans les moeurs française,, c'est faire des quotidiens nationaux qui se vendent et qui gagnent de l'argent, pesant 500g, ou 1kg avec des centaines de pages tous les jours, comme dans certains pays.
    Il est vrai qu'imprimer un quotidien en France c'est beaucoup plus cher qu'ailleurs .....