L'edito 17/08/2010 à 13h17

« Rafle » : cachez ce mot qu'Eric Besson ne saurait voir

Pierre Haski | Cofondateur Rue89

Eric Besson est furieux de l'usage du mot « rafle » à propos de la politique gouvernementale vis-à-vis des Roms. Il demande que le « vocabulaire de la Seconde Guerre mondiale » ne soit pas utilisé et, de ce point de vue, on ne peut que l'approuver. Mais peut-être le ministre de l'Identité nationale (et de l'Immigration) devrait-il commencer par balayer devant la porte du gouvernement.

Le point Godwin est un concept selon lequel toute discussion en ligne (mais pas seulement, dans la réalité) qui dure un peu a tendance à aboutir à une comparaison avec les nazis et Hitler. 65 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, ses repères continuent à peser sur tous nos débats, assurément influencés par le « plus jamais ça » avec lequel ont grandi les générations de l'après-guerre.

Il y a donc en chacun d'entre nous un réflexe quasiment pavlovien qui nous ramène à ces heures noires de l'Histoire chaque fois que des propos, des comportements, des climats nous semblent porteurs de risques, d'entorse à ce devoir de mémoire devenu une deuxième nature en France.

Eric Besson s'en est pris vivement mardi matin, sur RTL, à l'un de ses « amis » dissidents de la majorité, le député UMP villepiniste Jean-Pierre Grand, qui n'avait pas hésité à déclarer, à propos des arrestations de Roms : « Ces méthodes rappellent les rafles pendant la guerre ». Eric Besson a commenté :

« Les personnes sont interpellées, leur identité est vérifiée, on leur propose de l'argent pour retourner dans leur pays d'origine : j'aimerais bien qu'on m'explique quel est le lien avec les rafles de la Seconde Guerre mondiale. » (Voir la vidéo à partir de 2'59)

On sera d'accord avec Eric Besson que, évidemment, les conséquences d'une « rafle » d'aujourd'hui n'ont pas grand chose à voir avec celles des années 40, qui se terminaient par la déportation et la mort.

Stigmatisation

Mais comment le ministre, qui avait déjà développé cette argumentation lors de la polémique qui avait entouré la sortie du film « Welcome », sur les immigrés clandestins de Calais, ne voit-il pas le danger de la stigmatisation de communautés étrangères ou, pire, des Français « d'origine étrangère » devenus une catégorie à part de la population ?

Eric Besson s'en prend aussi au New York Times, qui a vivement critiqué la politique du gouvernement vis-à-vis des communautés issues de l'immigration, sans réaliser les dégâts à la réputation de la France commis par les images de brutalités policières lors des expulsions de sans-logis à La Courneuve, diffusées sur les grandes chaînes de télé internationales avec des mises en garde aux personnes sensibles, ou à l'offensive anti-Roms qui fait de ce peuple l'éternel bouc émissaire des périodes difficiles.

Analogies indignes

Personnellement, je trouve indigne du Times de Londres qu'il puisse titrer mardi sur les rafles anti-Roms en faisant l'analogie avec celles de la Gestapo, et je n'apprécie guère la généralisation de ces analogies historiques qui confortent chaque jour la validité de l'invention du point Godwin.

Mais la défense d'Eric Besson est bien faible : il s'en prend au vocabulaire et pas au fond, en bon exécutant qu'il est devenu d'une stratégie de reconquête électorale en ayant recours aux vieilles ficelles de la peur du voleur de poules ou de l'« étranger ».

Et le vocabulaire, de ce point de vue, a peut-être valeur de piqûre de rappel, pour nous éviter de tomber dans la banalisation. Emmanuel Blanchard, chercheur au centre d'histoire sociale du XXe siècle (CNRS-Paris I), le soulignait lors de la précédente polémique avec le même Eric Besson il y a deux ans, déjà autour du mot « rafle » :

« Si, d'une période à une autre, les populations principalement visées par les contrôles policiers ont évolué en fonction des préoccupations du moment, les techniques policières, elles, n'ont guère changé et le mot “ rafle ” n'a jamais cessé d'être employé. Renoncer à l'utiliser reviendrait à entourer de silence des pratiques répressives qui ont traversé les décennies et ont toujours visé les groupes les plus fragiles politiquement et socialement. »

« La dimension humanitaire qui fait la spécificité des peuples libres »

On aimerait plutôt l'entendre répondre à ce qu'écrit avec justesse, ce mardi dans une tribune sur Rue89, Daniel Carême, le maire de Grande-Synthe, qui s'adresse à Brice Hortefeux avec ce constat :

« Adopter la rhétorique du Front national, diviser les Français pour régner ne nous aidera en rien à résoudre le problème de la sécurité, ni à construire le projet de société qui nous manque cruellement aujourd'hui pour nous projeter sereinement dans l'avenir. »

En 2008, lors de la polémique autour du film « Welcome », l'historien et militant Maurice Rajsfus, qui fut lui-même arrêté par la police vichyste lors de la rafle du Vel d'Hiv en juillet 1942 et a survécu, contrairement à ses parents, écrivait sur Rue89 cette phrase qui répond parfaitement à Eric Besson :

« Il faudrait être stupide pour comparer 2009 et 1943. Ce n'est pas du tout pareil, et ce serait une grave erreur que de l'envisager. En 1943, nous vivions sous la botte nazie, en craignant la police de Vichy à tous les instants. En 2009, nous sommes en démocratie. Ce qui pourrait constituer une circonstance aggravante, si l'on s'obstinait à oublier la dimension humanitaire qui fait la spécificité des peuples libres. »


Chimulus

►Dessin malpensant de Chimulus

  • 40362 visites
  • 390 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • Hulk
    • Posté à 14h05 le 17/08/2010

    Le plus simple ne serait-il pas de cesser de considérer que certains mots ne sont plus utilisables en raison de 40-44, et de revenir au sens du dictionnaire ?

    RAFLE : Arrestation massive opérée par la police à l'improviste.

    Contre le crime organisé, la délinquance organisée, ou les occupations illégales d'espaces publics ou privés, la rafle est une méthode policière ordinaire, normale et légitime.

  • stabylau
    stabylau
    invertebré
    • Posté à 14h14 le 17/08/2010
    • Internaute
      invertebré

    « Eric Besson est furieux de l'usage du mot “ rafle ” à propos de la politique gouvernementale vis-à-vis des Roms. »

    rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle rafle !

  • Anastaze
    Anastaze
    profiteur-assisté et électeur
    • Posté à 14h31 le 17/08/2010
    • Internaute
      profiteur-assisté et électeur

    Mike Godwin est l'avocat américain qui a énoncé le paradoxe qui fait qu'aux USA, qui n'ont pas connu l'occupation allemande et ses aléas, toute discussion se termine par l'évocation de cet évènement.

    Aux USA, l'enseignement de Lien dans les universités fait qu'il est courant d'employer tous les moyens possible pour « emporter » une discussion et explique comment peut se produire ce paradoxe.

    En Europe la situation est différente, tout ce que nous vivons encore aujourd'hui est conditionné par notre passé (ne dit-on pas que Sarkozy est en train de démanteler le programme du Conseil National de la Résistance, ou que les banques Suisses font de la rétention de biens spoliés ? ).

    Eric Besson par son parcours politique, à le malheur de rappeler des personnages qui n'ont pas hésité à passer du socialisme à l'extrême droite. La séparation des hommes, des femmes et des enfants pendant les interpellations de populations spécifiques déjà persécutés durant « l'État Français » par la police française est ressentie violemment par beaucoup d'entre nous, parce que même s'il n'y a pas de meurtre de masse en jeu, il s'agit d'un discours se nourrissant de nos références historiques. Faudrait-il que nous oubliions notre passé parce qu'une bande d'intrigants est en train de réinventer l'eau tiède ?

    En réalité, tant qu'on en est pas à l'insulte, le point Godwin n'a aucun sens en Europe sinon celui de légitimer le négationnisme.

  • olivier_lefébure
    • Posté à 14h37 le 17/08/2010

    Il faut certes être prudent avec les comparaisons. Toutefois on ne peut pas à la fois invoquer le devoir de mémoire et s'interdire les comparaisons historiques. Les comparaisons avec des périodes autres que la 2nde guerre mondiale ne choquent d'ailleurs personne. Je crois que la « sanctuarisation » de la 2nde guerre mondiale, qui va jusqu'à l'usage de certains mots du vocabulaire français qu'il ne serait plus possible d'utiliser, va à l'encontre du but initialement recherché. Les hommes de 2010 ne sont pas meilleurs que ceux de 1940, et si le contexte historique est évidemment moins susceptible de provoquer les mêmes excès que par le passé, la peur, l'égoïsme, le goût du pouvoir, la lacheté sont toujours à l'oeuvre et susceptibles de provoquer des drames humains. Voilà pourquoi, même si je sais bien qu'il n'y a pas d'identité entre les rafles de 1940 et celles de 2010, la comparaison me semble utile et justifiée.

  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 14h41 le 17/08/2010
    • Internaute
      Chroniqueur Grolandais

    Petit rappel pour M. Besson
    « Une rafle est une arrestation en masse d'une partie ciblée d'une population, faite au dernier moment, puis organisée par la police. Ce type d'arrestation est basé sur l'effet de surprise, afin d'empêcher que les personnes visées par l'arrestation, puissent s'organiser pour y échapper. » Wikipédia
    Dans cette définition, il n'est aucunement fait mention de la période d'occupation.
    Si Besson rapproche les deux concepts, c'est qu'il a un problème de conscience ?