Tribune 30/07/2010 à 11h08

Affaire Bettencourt : il manque un héros à mon roman


En dehors des sentiments personnels que peut inspirer cette affaire, les amateurs d'intrigues typiques de la littérature britannique sont servis. Chaque jour nous amène un personnage ou des témoignages nouveaux.

On y voit des individus qui s'accusent, se traînent dans la boue, conspirent, chuchotent dans des coins où malheureusement traînent des micros - fort opportuns - et dont l'unité de compte commune est au minimum de 500 000 euros. On attend maintenant le cyanure dans la théière de porcelaine ou les « scones » à l'arsenic.

Il y avait tout pour en faire une œuvre littéraire et populaire réussie. Le cadre est parfait : la riche Neuilly, les maisons aux Baléares, les hôtels de luxe en Suisse ou une île dans l'Océan Indien. C'est limite Harlequin.

Liliane ? Difficile de s'y identifier

Malheureusement, il aurait fallu qu'il y ait au moins quelques personnages vraiment sympathiques, un peu solaires, expulsés de la cour pour leurs convictions, leur générosité. Mais impossible d » en trouver.

Il y a bien sûr Liliane, très riche milliardaire - malgré elle - puisqu'héritière, qui distribue ses millions de façon parfois convulsive à ceux dont la mine lui revient et qui la font rire.

Pas vraiment sympathique, très vieille France, avec ses commentaires du type « je donne de l'argent à qui je veux » et qui vit dans une planète d'un système où l'argent coule tellement à flots qu'il n'en a plus de valeur.

Difficile de se sentir proche d'un tel personnage.

Sa fille, Françoise ? On la comprend : voir des centaines de millions distribués par sa mère de 86 ans sans qu'elle puisse intervenir, est rageant.

Elle soupçonne, sans doute à raison, toute une clique d'abuser de la vieillesse de Liliane… Cela pouvait la rendre sympathique mais ce n'est tout de même pas Cosette, avec ses milliers d'actions L'Oréal, son siège au conseil d'administration, etc. Elle est discrète mais lointaine.

Banier dans le rôle du vilain

Il y a bien sûr François Marie Banier. Lui, évidemment, impossible de s'en passer… parce que c'est le méchant de l'histoire. Au fur et à mesure des pages ou des auditions, celui qui s'était créé un personnage public d'élégant dandy, écrivain de romans autobiographiques et photographe, soi disant ami d'Aragon (vieux) ou de Beckett (vieux), se révèle finalement d'une avidité sans fin. Ce n'est pas un Dorian Gray, car son visage est bien marqué et vieilli.

Les vilenies laissent des traces. Le dandy est devenu gigolo aux yeux du public, puis rapace avide qui se fait faire des chèques à tout bout de champs par la milliardaire âgée...

Dans Libération, de nouveaux témoignages publiés sont accablants pour lui.

Au cours d'un dîner avec Banier, la bienveillante Liliane aurait signé un chèque de 183 millions mais avant de le remettre, demande à son infirmière si cela représente beaucoup d'argent.

Une autre fois, elle aurait remis deux chèques (70 000 et 63 000 euros) à Banier et à son compagnon appelé Martin d'Orgeval avant un voyage pour Moscou…

Ah, ce Banier, il serait parfait dans le rôle du méchant si un certain écœurement ne gagnait le lecteur en découvrant ses turpitudes. Il en fait trop. Même les méchants ont des moments de répit ! Il aurait terrorisé sa bienfaitrice, lui aurait imposé une naturopathe-psychiatre qui lui aurait prescrit des neuroleptiques…

Dans les rôles secondaires

Changeons de personnage : Martin d'Orgeval. 35 ans. Bien de sa personne. Neveu de Pascal Gregory, il serait le compagnon de Banier. Ce photographe, lui aussi, guest star des dîners de Neuilly, a des amis, mannequins, créateurs en tout genre et en toute discipline, écrivains, qui sont des modèles poussés à l'extrême de la « branchitude » contemporaine.

Un club qui se rend dans les mêmes endroits dans le monde, fréquente les mêmes musées, restaurants, bars etc. Une sorte de nouveau conformisme métrosexuel.

Et Martin, François-Marie et Pascal vivent dans le même hôtel particulier acheté grâce à « l'argent de la vieille ». Ces gens aiment rester entre eux. Mais tout cela, ce sont des éléments de décor.

Incidemment, de nouvelles recherches permettent de tomber sur d'autres informations croustillantes sur ce Banier germanopratin. Il a sa société qui finance ses expos et comme les clients ne se bousculent pas pour acheter ses œuvres, elle est régulièrement en déficit

Et le gérant Banier casque immanquablement pour combler le trou. La encore, on parle de petites monnaies autour des 760 000 euros. Une misère. Dans cette histoire, il y a tellement de seconds rôles que cela tourne au roman russe.

On y trouve pêle-mêle des ténors du barreau qui se haïssent, le gérant espagnol (çà c'est bon, cela met de l'exotisme) d'une île des Seychelles qui n'appartient à personne, un procureur aux ordres (mais qui ne veut pas le montrer) détesté par une juge qui mène ses propres investigations, un gérant de la fortune Bettencourt qui s'érige en modèle de probité mais demande des petits cadeaux qui se chiffrent en millions…

Claire T, héroïne manquée

A un moment, on a cru tenir un héros positif, enfin ! Une femme appelée Thibout. Cette comptable de la société personnelle de Mme Bettencourt a dénoncé à la police les turpitudes des uns et des autres, y compris des politiciens qui ont un goût marqué pour des enveloppes en papier kraft…

Las, elle aussi n'était pas immaculée ! Elle avait reçu 400 000 euros pour son licenciement (ce qui n'est pas rien) et 500 000 euros de la fille de sa patronne peu ingrate pour une raison mystérieuse. Le prix de ses révélations ? Il y aurait même eu un projet de donation d'appartements en sa faveur,abandonné. 900 000 euros de gratifications, cela vous mine un peu la crédibilité du personnage.

Bref, on a beau chercher dans ce marigot, pas l'ombre d'un personnage « positif » ! Pas de roman populaire possible sans héros. Une affaire qui fera un bon bouquin journalistique, tout au plus. Une histoire qui dresse en tout cas un portrait très préoccupant de certaines de nos élites.

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  • Sonchai
    • Posté à 11h41 le 30/07/2010

    c'est très bien écrit, mais à la fin de la lecture il me viens une seule réflexion et sentiment, ce texte a-t-il était commandé par Eric Woerth ?
    Car le garçon est bien étrangement épargné dans votre jardin anglais...

  • A déménagé le 18-1
    • Posté à 11h58 le 30/07/2010

    Le seul héros qui manque à cette lamentable histoire est un fonctionnaire appelé « JUGE D INSTRUCTION »

  • moulinette
    moulinette
    Peintrice Illustrateuse
    • Posté à 12h02 le 30/07/2010
    • Internaute
      Peintrice Illustrateuse

    Ben, Isabelle Prévost-Desprez, la juge sans peur qui fouille dans le marigot...
    Je trouve qu'elle ferait un assez bon personnage positif, et même une héroïne.

  • romi45
    • Posté à 12h05 le 30/07/2010

    et le maitre d'hotel a 8000€ par mois ?

  • mr_megot
    • Posté à 12h20 le 30/07/2010
    • Internaute
      .

    Haha, excellent, je me demande si ce n'est pas le meilleur article que j'ai lu sur le sujet.

    Mais je ne suis pas d'accord avec vous sur le coup du héros, un héros parfait et sans défaut n'est pas du tout nécessaire, au contraire, il est bon que celui ci ait quelques zones d'ombres, l'essentiel est qu'on puisse s'identifier.

    Et sur le coup Claire Tibout fait bien l'affaire je trouve, après tout c'est elle qui a vraiment foutu le bordel, et qui n'aurait pas accepté un peu de pognon à sa place ?

  • sarahappy
    • Posté à 12h25 le 30/07/2010
    • Internaute

    t'en fais quoi du majordome par qui le scandal est arrivé ?

  • Sustainable_Gupta
    • Posté à 13h39 le 30/07/2010

    Pas tout à fait d'accord avec vous sur la proximité de Liliane.

    Son âge, son isolement, la proximité de la mort en font justement quelqu'un qui, en dépit de l'argent et du pouvoir, est « comme tout le monde ». Ce qui en apparence la différencie n'est plus pour elle que vanité bonne à être dispersée à qui veut en profiter.
    « Faites-vous des amis avec l'Argent trompeur, afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles » dit l'Evangile. C'est un peu la position qu'elle adopte.

  • Ftannenberg
    Ftannenberg répond à Secco
    Auteur(e) de l'article
    • Posté à 14h11 le 30/07/2010

    Je suis d'accord avec vos observations. Mais mon propos est ici légèrement différent. Dans l'affaire Woerth –Bettencourt, devant l'avalanche de publications, témoignages exclusifs ou non, apparition de personnages hauts en couleurs ou glauques, je me suis demandé si l'on tenait là une saga d'une telle « qualité » que l'on pourrait en faire un grand roman à succès…. C'était un exercice qui m'amusait mais mon intention n'était pas d'être exhaustif à la façon d'un enquêteur. Ce n'est ni le moment (il y aura bien d'autres rebondissements), ni le lieu. Mais une des conditions sine qua non pour que la sauce romanesque prenne, c'est qu'il y ait un personnage qui soit un tantinet sympathique, avec quelques valeurs morales, une certaine probité…bref, quelqu'un auquel idéalement le lecteur peut s'identifier. Et, j'ai beau cherché…je ne le trouve pas !

    Je profite de cette précision pour répondre à ceux qui me reprochent d'avoir oublié Woerth, son épouse et même la figure tutélaire du grand Nicolas….Je ne les ai pas oublié mais je ne suis pas sûr qu'ils puissent sauver cette saga…Non seulement, ce sont des personnages très convenus, très soucieux de leurs intérêts personnels, la gamelle à la main, héritiers d'une longue tradition de décideurs politiques aux valeurs flottantes au gré des événements, mais en plus je les trouve fadasses….Rien d'original chez eux. Bien sûr, les chapeaux kitsch aux courses de Chantilly, les remises de Légion d'honneur ou les comportements médiocres constituent un ingrédient important, un élément de compréhension et de décor…mais cela ne permet pas de tenir en haleine le lecteur.

    Vous soulignez la psychologie des personnages. C'est vrai que l'on pourrait parler du poids de l'enfance malheureuse chez un Banier-Rastignac, l'image écrasante du père et le fardeau des milliards légués pour Liliane Bettencourt, la fille Françoise éloignée et bannie dans sa gentilhommière ayant pour seule compagnie son mari, ses enfants et son personnel de maison….mais je ne suis pas sûr que tout cela suffise à apitoyer le lecteur. Et le bon roman populaire s'accommode assez peu d'une introspection trop poussée. Moi, j'imagine assez bien un roman (évidemment) avec en couverture la photo de celui qui est devenu notre photographe national – un François-Marie Banier irradiant de bonheur – avec en dessous le titre « Trop belle la vie ! » (FR3 sera-t-elle d'accord ? ) mais où à la fin la morale serait évidemment sauve. Comment faire ?

  • julienE
    • Posté à 15h02 le 30/07/2010

    Je suis prêt à parier que le feuilleton de l'été va s'arrêter là. On attend un « classé sans suite » au début d'aout. Sarko veut que l'affaire soit classée avant la rentrée et il va y arriver.