A la Une 29/07/2010 à 18h45

Pascal Krop était le « Cyrano » du journalisme d'investigation

Roger Faligot | Ecrivain journaliste


Pascal Krop et Roger Faligot en 1999 (Flammarion)

Pascal Krop, qui nous a quittés dimanche 25 juillet, demeurera pour beaucoup une figure emblématique du journalisme d’investigation des années 80 et 90. D’abord au Matin de Paris, où je l’ai rencontré pour la première fois. Puis à L’Evénement du jeudi, où il a mené de grandes enquêtes avant de participer à la direction de l’hebdomadaire.

On aurait tort de se souvenir de lui seulement comme d’un historien des services de renseignement français, même si les deux livres que nous avons écrit ensemble (« La Piscine », 1985 et « DST, Police secrète », 1999) et ses « Secrets de l’espionnage français » (1995) ont connu un vif succès.

Une passion pour le continent africain

Féru d’Histoire -en particulier celle de la Révolution française-, il a d’abord décortiqué les liens entre « Les Socialistes et l’armée » (titre de son premier livre aux PUF en 1983). Logique donc de s’occuper des questions de défense au Matin de Paris, journal proche du Parti socialiste, puis à L’Evénement du jeudi où il a rejoint Jean-François Kahn avant d’élargir son champ d’investigation à la politique française.

Parmi ses passions, celle pour l’Afrique sortait du lot. Ce qui l’a amené à décortiquer les dérives mitterrandiennes sur le continent noir qu’il a beaucoup fréquenté et qui lui a donné la matière à un bouquin attachant et original « Tu fais l’avion par terre, dico franco-africain » (1995).

En partant des enquêtes sur le Carrefour du développement (et la scandaleuse gabegie socialiste du sommet de Bujumbura en 1984), il était inévitable qu’il finisse par se retrouver en opposition frontale à la cellule africaine de l’Elysée, dirigée par le fils Mitterrand et par Guy Penne (par coïncidence également décédé dimanche dernier).

D’où le livre extrêmement polémique de Pascal concernant le Rwanda : « Le Génocide franco-africain : faut-il juger les Mitterrand ? » (1994). A la lueur de ce que l’on sait aujourd’hui, on relativisera certaines de ses thèses, mais on ne peut pas lui enlever le fait qu’il a été l’un des tous premiers (avec son amie du Soir de Bruxelles, Colette Braeckman) à vouloir élucider les responsabilités dans ce génocide.

L’assassinat de Dulcie September

Tout n’a pas été rose suite à ce bouquin. Procès, tirs de barrage de certains de nos « confrères » journalistes, contrôle fiscal décidé en haut lieu... En contrepartie, ce livre lui a valu l’amitié de multiples cercles d’opposition aux divers despotes africains et de nombreux lecteurs anonymes.

Les mêmes qui l’appelaient à son journal pour lui signaler quelque injustice dont ils avaient entendu parler. Le « vieux » militant de la Ligue des droits de l’homme bouillait toujours en lui.

Autre exemple d’enquête africaine retentissante, cette fois pendant la cohabitation Chirac-Mitterrand : Pascal Krop a été le premier à identifier avec précision le réseau qui a assassiné Dulcie September, la représentante de l’African National Congress (ANC) à Paris, en avril 1988...

Enquête confirmée de nos jours grâce aux témoignages d’anciens du renseignement militaire sud-africain au cours des séances de la commission de vérité et de réconciliation.

Le début des années 1980, où nous avons réalisé une centaine d’interviews et collecté de nombreux documents pour écrire « La Piscine », était propice pour deux raisons :

  • D’une part, cela participait de la naissance d’un certain journalisme d’investigation à la française ;
  • de l’autre il y eut, à cette époque, une mutation dans la conception du renseignement.

En 1981, l’arrivée au pouvoir des socialistes a ouvert une brèche aux possibilités d’enquêter dans le domaine des services spéciaux, du fait de cette mutation, avec des personnages originaux à leur tête : François de Grossouvre à l’Elysée, Pierre Marion au SDECE (bientôt DGSE) puis l’amiral Pierre Lacoste ainsi qu’Yves Bonnet à la DST.

Avoir connu ces nouveaux venus proches des socialistes n’empêchait pas de nous trouver en première ligne, dans la semaine du 14 juillet 1985, à effectuer des révélations sur l’affaire Greenpeace, Pascal dans L’Evénement du jeudi avec son ami Bernard Veillet-Lavallée, moi-même dans Le Journal du Dimanche.

Nous venions juste de publier « La Piscine » et avions rencontré des nageurs de combat et d’autres opérationnels au fait de ces affaires.

Puis nous avons suivi des chemins différents, Pascal devenant l’un des journalistes des plus réactifs face à l’actualité française et aux affaires africaines. Mon tropisme naturel me poussait vers l’Asie. J’ai publié d’autres livres, notamment avec Rémi Kauffer.

Journalisme et édition

Directeur de collection chez divers éditeurs, Pascal Krop a également aidé des auteurs de livres documentaires à se révéler. Tout comme il adorait mettre le pied à l’étrier à de plus jeunes journalistes et aider des correspondants de la presse étrangère à approfondir leurs enquêtes dans notre pays. Lesquels le lui rendaient bien.

Quinze ans après « La Piscine », en 1998, je lui ai proposé d’enquêter sur une administration aujourd’hui disparue, la Direction de la surveillance du territoire. Ce livre a vu le jour chez Flammarion, où Thierry Billard a publié les derniers ouvrages de Pascal Krop. « DST, Police secrète » a connu un succès similaire à celui de La Piscine.

Grâce à ces deux livres, Pascal s’est lié d’amitié avec Pierre Marion (ex-chef de la DGSE) et Yves Bonnet (ex-DST). Il les a aidés à mettre en forme et à écrire leurs mémoires.

Si Pascal agaçait parfois par ses jugements à l’emporte-pièce, il séduisait aussi beaucoup. Ses pires adversaires lui reconnaissaient du panache et de la franchise. Il aurait pu être l’un des personnages d’un roman de Roger Vailland, son auteur fétiche.

Face à sa gouaille parisienne, de sa verve (il avait fait du théâtre amateur dans son jeune temps), de son style direct, même les plus durs se laissaient séduire autour d’un verre. Ainsi, bien longtemps avant les bouquins détestables qu’il a publiés, le général Paul Aussaresses nous a avoué avec précision la part qu’il avait prise dans la contre-insurrection et la torture à Alger.

De même, au cours de repas avec le général Paul Grossin (le patron de la Piscine), celui-ci nous a détaillé comment le SDECE avait fait assassiner, à la demande de Michel Debré, le dirigeant camerounais Félix Moumié via son organisation fantomatique, la Main rouge... Et bien d’autres histoires encore qui mériteraient un jour d’être publiées.

Ceux qui ont connu Pascal se sont beaucoup amusé. Et de ce compagnonnage amical, on ne peut garder en tête que les moment irrésistibles.

Une seule anecdote : un général que nous allions interviewer un jour dans un café parisien et qui nous a mis sous le nez le compte-rendu d’écoutes téléphoniques de nous-mêmes nous parlant de la rencontre que nous allions avoir avec lui... C’était du Orwell ou du Marx Brothers, comme on voudra !

« Cela m’a permis de préparer les réponses aux questions que vous voulez me poser ! », nous dit alors ce vieux briscard des « opérations moustachues ». Eclat de rire assuré.

Notre passion commune pour Cyrano de Bergerac

Comme nous parlions ouvertement de ce projet historique, même au téléphone, les gens des services spéciaux avaient compris que, pour la première fois, seraient écrits des ouvrages équilibrés, à l’anglaise, relatant les défauts mais décrivant aussi les avantages du monde du renseignement (ce ne fut pas la moindre de nos fiertés de voir, en 1989, « La Piscine » (« The French Secret Service since 1944 ») publiée en anglais par Basil Blackwell à Oxford.)

Comme la crise des journaux papiers doublée parfois d’autocensure (avant l’arrivée d’Internet) a réduit le journalisme d’investigation à la portion congrue, ce n’est pas un hasard si le livre est devenu, dès ces années-là, le vecteur de ces enquêtes sur le renseignement, sur l’histoire secrète de la Ve République, les affaires africaines, les arcanes de la guerre froide : on pense naturellement aux ouvrages d’autres enquêteurs chevronnés comme Jean Guisnel, Rémi Kauffer, Pierre Péan, Gilles Perrault, Fabrizio Calvi, Alain Guérin, Thierry Wolton et à bien d’autres...

Avec Pascal, nous nous étions découvert, en travaillant ensemble, une admiration commune pour un journaliste nommé Cyrano de Bergerac. C’est pourquoi, si je voulais le décrire une fois encore, je me contenterai de murmurer les vers qu’Edmond Rostand a mis dans la bouche du franc tireur toujours prêt à défourailler sa rapière et à plonger sa plume dans le vitriol :

« Rêver, rire, passer, être seul, être libre,

Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,

Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,

Pour un oui, pour un non, se battre, -ou faire un vers !

Travailler sans souci de gloire ou de fortune,

A tel voyage, auquel on pense, dans la lune !

N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît... »

► Pascal Krop sera inhumé le vendredi 30 juillet, à 15h15 au cimetière de Gentilly (7 rue Sainte-Hélène, entre la place d’Italie et la cité universitaire).

Photo : Pascal Krop et Roger Faligot en 1999 (Flammarion)

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  • GWERN
    GWERN
    Ex militant du vaste mouvement (...)
    • Posté à 19h10 le 29/07/2010
    • Internaute 60684
      Ex militant du vaste mouvement (...)

    « Tout n’a pas été rose suite à ce bouquin » comme on dit au PS
    Bon cela c’est pour la pointe d’humour !
    Sinon, merci Pascal pour les « bouquins », les enquêtes et tout ce qui va avec ! Surtout la possibilité pour le/la citoyen (ne) de juger avec un peu plus d’arguments !
    Et merci aux autres aussi : « on pense naturellement aux ouvrages d’autres enquêteurs chevronnés comme Jean Guisnel, Rémi Kauffer, Pierre Péan, Gilles Perrault, Fabrizio Calvi, Alain Guérin, Thierry Wolton et à bien d’autres… » même quand on est en désaccord ( parfois ) avec eux !

    • GWERN
      GWERN répond à GWERN
      Ex militant du vaste mouvement (...)
      • Posté à 19h12 le 29/07/2010
      • Internaute 60684
        Ex militant du vaste mouvement (...)

      Et j’oubliais, merci à Roger FALIGOT aussi bien sûr !

  • shaman de l amour
    shaman de l amour
    cuniculteur potentiel plein d' (...)
    • Posté à 21h22 le 29/07/2010
    • Internaute 117827
      cuniculteur potentiel plein d' (...)

    Un bien bel et vivant hommage, à un homme que je ne connais pas mais qui semble avoir eu un destin hors du commun, jusqu’au comique d’une situation surréelle (quand le ponte du renseignement présente l’écoute d’une conversation téléphonique ayant pour but de l’inviter à un entretien etc.)

    Nous avons besoin de tels investigateurs obstinés, combattants de l’information, en opposition aux Messieurs et Mesdames Loyal du cirque de la désinformation quotidienne des JT...

    Puisse la postérité faire de lui un exemple qui inspire les journalistes en herbe, qu’ils soient autodidactes ou au contraire disciples dans telle ou telle école de journalisme.

    J’ajouterai pour finir que la capacité à se fâcher avec ses alliés, voire ses amis, au nom d’une information objective est devenue une qualité rare dans l’espace-temps des journalistes embedded... Qui fait d’autant plus honneur à ce monsieur.

  • Théophile KOUAMOUO
    Théophile KOUAMOUO
    Journaliste
    • Posté à 00h15 le 30/07/2010
    • Journaliste 44067
      Journaliste

    Je me souviens qu’il nous a enseigné lors d’une session consacrée au journalisme d’enquête à l’ESJ Lille. Un des rares profs avec qui j’ai pu parler d’Afrique. Il en était passionné.

  • gaptrucks
    gaptrucks
    privé d'emploi
    • Posté à 04h27 le 30/07/2010
    • Internaute 97130
      privé d'emploi

    Depuis hier matin, je cherche à savoir de quoi est mort Pascal Krop
    aucune rédaction ne m’a renseigné à l’heure qu’il est. Je n’ai aucune passion pour le morbide, mais étant donné le cheminement de ce VRAI journaliste d’investigations, et au vu de ce qui se passe de nos jours, j’ai toujours des doutes, d’autant plus que vous m’apprenez que le même jour est décédé un de ses anciens
    « adversaires » Guy Penne...troublant non ? Il serait très aimable à vous, de pouvoir me répondre même brièvement sur ma boîte mail :
    merci.

  • mr_megot
    • Posté à 07h44 le 30/07/2010
    • Internaute 53015
      .

    Ne pas monter bien haut, peut être, mais tout seul !

    « Un général que nous allions interviewer un jour dans un café parisien et qui nous a mis sous le nez le compte-rendu d’écoutes téléphoniques de nous-mêmes nous parlant de la rencontre que nous allions avoir avec lui… »

    Excellent !

  • fabrizio calvi
    fabrizio calvi
    journaliste
    • Posté à 07h50 le 02/08/2010
    • Journaliste 105168
      journaliste

    Je me souviens des « secrets de la guerre secrète »
    Je me souviens de vieilles barbouzes gaullistes
    Je me souviens qu’elles ne vous aimaient pas du tout
    Je me souviens qu’elles vous appelaient « krotte & saligot »
    Et moi je trouvai que venant de leur part c’était plutôt un compliment
    Allez salut l’artiste tu vas nous manquer