Témoignage 30/12/2010 à 11h23

Kafka à Roissy : mon bébé et moi dans la folie sécuritaire



Des voyageurs devant le panneau d'affichage de l'aéroport Roissy Charles-de-Gaulle, le 20 avril 2010 (Gonzalo Fuentes/Reuters).

(De nos archives) Ils arrivent jusqu'à nous le plus souvent via la boîte mail « contact@rue89.com », parfois par le téléphone ou par quelqu'un qui connaît quelqu'un qui connaît Rue89. D'autres apparaissent dans les commentaires.

Certains témoignages nous touchent ou retiennent notre attention, parce qu'ils nous semblent incarner ce qui agite notre société : leur « ordinarité », exemplarité, la sincérité, la manière dont ils sont rédigés.

Nous contactons alors l'auteur, nous évaluons la légitimité de son témoignage, et l'aidons à le préciser, ou le simplifier en l'avertissant que les riverains viendront ensuite donner leur avis sur sa vie, et que ça peut être rude, parfois.

Jusqu'au 4 janvier, nous sortons de nos archives 2010 neuf de ces témoignages parmi les plus représentatifs des contributions des internautes.

Ce sont également ceux, pour la plupart, que nous avons sélectionnés dans le dernier numéro du mensuel de Rue89, en kiosque jusqu'à la fin du mois de janvier, et qui retrace un an de Rue89.


Je suis une habituée du train. Quand ma mère m'a appelée pour me dire que ma grand-mère était décédée, j'ai naturellement pensé me rendre à Toulouse avec mon fils de 2 mois en train. Il est habitué, je lui ai fait traverser la France deux fois.

Malheureusement, comme je ne suis pas sûre d'avoir une place assise ni de couchette, car j'effectue ma réservation tardivement, je me vois obligée de me rabattre sur l'avion. Comme je n'ai pas trop l'habitude de ce moyen de transport, j'appelle le numéro de leur service client pour demander ce qu'il convient de faire avec un bébé en bas âge. On m'explique la marche à suivre. Je note sur un papier :

« Se présenter à un guichet “vente” avant le vol pour faire éditer un billet pour le petit. »

Je demande si c'est tout. On me répond que oui.

Le soir du départ de Roissy - Charles-de-Gaulle, le 4 juin, je pars en RER avec mon fils Joseph en écharpe contre moi et mon mari qui m'accompagne afin de m'aider avec mes bagages et me soutenir dans ce moment difficile. Arrivée à l'aéroport, une hôtesse, sur présentation de ma seule carte d'identité, édite un billet pour Joseph après m'avoir demandé sa date de naissance.

Je me rends donc au bureau de pré-enregistrement des bagages, où l'on vérifie vos papiers une première fois. J'ai une valise-cabine dont la roue est cassée et qui contient toutes les affaires de mon fils et les miennes.

Une hôtesse souriante me demande ma pièce d'identité ainsi que celle du petit. Je lui tends seulement la mienne, en lui disant que mon fils n'a que deux mois et qu'il n'a pas encore de pièce d'identité, ce qui pour moi est évident, d'autant plus qu'on ne me l'avait pas dit au téléphone.

« Vous ne regardez jamais les informations ? »

L'employée grimace et ouvre de grands yeux en me demandant mon livret de famille, pièce que je ne savais pas revêtir une quelconque importance puisqu'il n'y figure aucune photo.

Sentant que la dame au bout du fil a oublié de me prévenir de quelque chose de capital, je lui montre la carte SNCF « enfant + » de mon fils (avec photo) ainsi que son carnet de santé. Elle prend connaissance de ces documents et les emporte au bureau des enregistrements où ses collègues et elle, après un conciliabule assez long, décident qu'ils ne peuvent pas me laisser partir dans ces conditions.

La dame revient m'annoncer la nouvelle. Je suis estomaquée, sans doute parce que je suis une habituée de la liberté du train. Elle s'exclame sur le ton de l'évidence :

« Mais avec tous ces enlèvements d'enfants ! »

J'avoue qu'à cet instant, la perspective de ne pas pouvoir rejoindre Toulouse à temps me fait perdre patience. J'ouvre ma valise pour en sortir tout ce qui prouvait que mon bébé était bien le mien, pour rien. L'employée continue :

« Vous ne regardez jamais les informations ? »

Je pousse un soupir, essaie de me calmer. Mon mari, moins aimable, leur dit que ce bébé ne peut pas être volé « à moitié » : ou ils appellent la police ou ils nous laissent passer !

L'impression de parler à des robots

Les deux hôtesses ne veulent rien entendre. J'appelle ma mère pour lui annoncer que je ne pouvais pas partir, et je fonds en larmes devant les employées. Elles acceptent alors de nous replacer sur un vol le lendemain matin à 7 heures plutôt que celui de 14 heures, qui me ferait rater les obsèques.

C'est précisément sur ce vol que doit partir ma sœur aînée. J'accepte. Je suis épuisée, j'ai l'impression de parler à des robots.

Nous nous rendons tôt à l'aéroport le lendemain avec ma sœur. La veille au soir j'ai vérifié la réservation sur Internet sans quoi je n'aurais pas pu fermer l'œil. Pourtant, en arrivant à l'aéroport -toujours avec mon bébé mais cette fois avec une valise trop grosse pour la cabine car l'autre était cassée-, la réservation a disparu. Je ne peux donc pas partir.

A cet instant, je suis profondément désespérée, d'une tristesse totale.

Ma sœur, dans le même état, s'énerve comme moi la veille. L'hôtesse admet que la règle du livret de famille est excessive quand on voyage en France. Elle est humaine, elle compatit.

L'heure tourne et on cherche à nous trouver une place sur le vol. Heureusement, il reste une trace de la réservation de la veille quelque part, et on me croit donc. Mais on m'explique qu'on m'a replacée sur un vol plein et que la réservation s'est effacée à minuit.

Les appels se succèdent, j'ai l'impression que la chaîne d'autorisation est longue pour nous sortir de cette situation. Heureusement, mon fils est calme contre moi malgré ma tension. Plus de place du tout, me dit-on. Je m'abaisse à supplier, je veux juste partir.

L'hôtesse du guichet d'embarquement, qui a tout de suite compris le problème, fait des pieds et des mains contre une série de refus interminable. Finalement, on me débloque une place sur le vol mais comme l'enregistrement est terminé, je ne peux pas prendre ma valise.

Je dis que ça me va, que je la laisserai à la consigne.

« Ah non, il n'y a plus de consigne depuis les “événements”. »

L'hôtesse, qui décidément veut notre bien, court vers un guichet et demande à un homme s'il est possible qu'il fasse passer ma valise.

« Vous n'aviez qu'à arriver à l'heure »

Il nous répond froidement « non », indiquant que nous n'avions qu'à arriver à l'heure. A ces mots, nous nous écrions que nous étions à l'heure. Il nous dit que ce ne sont pas ses affaires et arrache les cartes d'embarquement si durement obtenues des mains de l'hôtesse pour les annuler.

Elle les lui prend à son tour en disant qu'elle trouvera une autre solution.

Là, ma sœur s'écrie « Bon, allez, on vide la valise. » Je me plie en deux avec mon fils pour vider à toute hâte le maximum de mes affaires (couches lavables...) dans nos sacs à main, mais aussi dans des sacs plastiques sous les regards de passagers alertés par nos pleurs et supplications et celui, froid, de l'homme qui a ordre de ne pas prendre cette valise.

Je lui dis qu'il me donne envie de vomir et lui tends ma valise vide. Il me répond -comble du sécuritarisme- qu'il n'a pas le droit de prendre une valise vide.

L'hôtesse lui dit elle-même « Mais elle est vide ! », bien consciente que c'est interdit mais lui demandant un effort. Il ne veut rien entendre, et l'hôtesse court vers la porte de l'aéroport. L'avion est censé partir cinq minutes plus tard.

« Je suis si contente que vous puissiez partir »

A ce stade, je fais entièrement confiance à cette dame, la seule avec sa collègue du point « vente » qui a montré depuis la veille une sympathie humaine alors que tous les autres ont agi comme des robots aux ordres, terrifiés d'enfreindre la moindre règle même ponctuellement. Même lorsque leur bon sens leur criait sans doute que
jamais nous ne pourrions attenter à la sécurité de qui que ce soit.

Je la suis en courant, en tenant mon bébé bien fort pour ne pas trop le secouer. Ma sœur court aussi avec nous, mais l'hôtesse lui dit de partir rapidement sinon elle aussi ratera l'avion. Elle m'embrasse en pleurant .

A cet instant, je suis sûre de ne pas pouvoir être avec ma famille en ce jour si triste.

Finalement, l'homme de la sécurité accepte de prendre la valise vide. L'hôtesse et moi courrons vers les portails, où elle doit enlever ses ballerines. Je pose mes sacs plastique sur le tapis, je suis dans un état de panique. Elle court au devant pour prévenir de ma venue. On appelle mon nom à la porte d'embarquement.

L'homme me court aussi après pour me demander mon identité afin d'avoir une chance de retrouver ma valise. Comme il n'était pas obligé de le faire, je le remercie à plusieurs reprises, même d'essayer. J'arrive à la porte d'embarquement et l'hôtesse insiste pour m'aider à porter mes sacs en plastique dans le couloir qui mène à l'avion.

Avant de me laisser, je prends le temps de la remercier. Quelque chose de terriblement beau et humain se passe. Elle fond en larmes et me dit : « Je suis si contente que vous puissiez partir. » Je la serre dans mes bras.

Je tiens ici à la remercier encore pour son humanité et sa compassion.

Témoignage initialement publié le 15 juillet 2010.

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  • artman
    artman
    indépendant
    • Posté à 12h40 le 15/07/2010
    • Internaute
      indépendant

    Il y a parfois des toutes petites secondes de compassion et de générosité qui valent autant que des heures entières de stupidité et d'indifférence. Heureusement... Jolie petite histoire...

  • swing2010
    • Posté à 12h42 le 15/07/2010

    Il m'est arrivé le même genre de désagrément il y a quelques mois. partant en Martinique avec ma femme et mon fils de 14 ans, nous nous sommes aperçus à l'aéroport que nous avions oublié la carte d'identité de notre fils à la maison (à 500 km de là...). Mais nous n'avons pas rencontré de personne suffisamment chaleureuse pour nous aider. Aucun employé ni de la compagnie, ni de l'aéroport, ni des services de police n'a accepté de nous laisser partir, bien que nous ayions eu en notre possession tous les moyens de prouver que le garçon qui nous accompagnait était bien notre fils (livret de famille, photos et, surtout, la parole du gamin en question, âgé, je le répète, de 14 ans). La Martinique est un territoire français, il n'y a pas d'escale entre paris et les Antilles, mais non, il a fallu rentrer, annuler les billets, en acheter d'autres pour repartir, avec la carte d'identité. N'oubliez jamais vos papiers d'identité...

  • fdrebin
    • Posté à 12h45 le 15/07/2010

    Les Bisounours (générique) :

    Moi à mon Bisounours
    Je lui fais des bisous
    Des gentils, des tout doux
    Des géants, des tout fous
    Un bisou sur la joue
    Un bisou dans le cou
    Car mon p'tit Bisounours
    Il adore les bisous

    Des bisous partout OUH OUH OUH OUH
    Sur le nez dans le cou OUH OUH OUH OUH
    Des bisous, des bisous
    Des milliers de bisous
    et encore des bisous OUH OUH OUH OUH

  • Jack Sullivan
    Jack Sullivan
    en boule
    • Posté à 12h46 le 15/07/2010
    • Internaute
      en boule

    Coralie, ce que vous décrivez me rappelle tout ce que j'ai pu vivre lorsque, maman célibataire, je vivais à l'étranger et revenais en France par avion pour rendre visite à mes amis.

    Je me souviens surtout de cette femme qui surveillait le chargement des bagages à main sur le tapis de la machine à rayons X, à l'aéroport de Vienne (Autriche). Un parent d'enfant en bas âge ne peut pas voyager léger parce qu'il doit pouvoir en tout temps soigner, laver ou nourrir son petit, mais cette dame semblait ne pas en avoir cure. Non seulement elle m'a regardé charger tant bien que mal mes affaires (multiples et volumineuses) sur le tapis, mais elle a refusé de prendre mon fils (âgé d'un an ou moins, à l'époque) le temps que je plie la poussette pour la faire scanner à son tour.
    Son argument ? Comme les personnes auxquelles vous avez eu affaire : « Je n'ai pas le droit de prendre cette responsabilité ». J'ai rétorqué sèchement que je ne pouvais pas ET tenir mon fils ET plier la poussette (ce qui nécessite deux mains libres), et qu'il était hors de question que je le couche à même le sol. Et sur ce je lui ai quasiment mis de force mon enfant dans les pattes, en la foudroyant du regard.

  • miha
    miha
    citoyenne qui veut croire à l' (...)
    • Posté à 12h50 le 15/07/2010
    • Internaute
      citoyenne qui veut croire à l' (...)

    Ce monde est fou !
    Cette histoire est représentative du non-sens dans lequel notre société se désagrège petit à petit.

  • Sciaphile
    Sciaphile
    Agent d'escale
    • Posté à 13h06 le 15/07/2010
    • Internaute
      Agent d'escale

    A la décharge du personnel robotisé que vous avez rencontré, je tiens à rappeler que la pression dont vous avez été victime au nom de la « sureté » n'est que le fruit de la même pression, exercé sur le personnel aérien par les service d'état (GTA (Gendarmerie des Transports Aérien), PAF (Police Aux Frontières), Douane, DGAC).
    Les « événements » du 11 septembre nous ont plongés dans la suspicion permanente, et aucune place ne doit être laissé au doute.
    Quand on vous rappel à longueur de temps que tout manquement à la sureté est passible d'une amende de 150€ à 750€ (ces amendes sont réellement appliqués, et multiplié par 10 pour l'employeur s'il est reconnus partiellement responsable....), 1 semaine à un mois de mise à pied et, dans le pire des cas, retrait du badge (signifiant la perte de son emploi) effectivement, on ce déshumanise pour ne pas être affecté par les nombreuses situations que l'on rencontres.
    Un geste de bonté, dans un aéroport, peut couter très cher à l'agent qui le fait.... et n'est souvent récompensé que par un léger mépris du passager, qui considère cela comme évident, normal ; ce qui n'invite pas à recommencer.

    Vigipirate vous protège de tout.... même de notre humanité.

  • mick69
    mick69
    punk
    • Posté à 13h16 le 15/07/2010
    • Internaute
      punk

    Je trouve que les bébés ont toute leur place lors d'un enterrement : ils représentent la génération suivante, pleine de vitalité et d'insouciance.

  • Zombieland
    Zombieland répond à gringo4c
    • Posté à 16h10 le 15/07/2010

    Parfois, je me demande si l'on vit sur la même planète...

    La lutte contre le terrorisme « bien réel » ? Demander la pièce d'identité d'un bébé ou un livret de famille permettraient de lutter contre Al Quaïda ? Et bien... Même les américains n'y ont pas pensé... Pas à dire, la France est toujours à la pointe du progrès.

    Mais comme dit précédemment, le problème était la lutte contre les enlèvements d'enfant. Et dans ce cas là, il n'y avait pas à faire autant de zèle. D'autant plus que tout étant enregistré, filmé, codifié, s'il y avait eu vraiment enlèvement, il était facile de retrouver tout ce petit monde. Bref, toutes ces complications bien inutiles...

    Mais je suis sûr que vous auriez tout accepté, M. gringo4c, pour la défense de notre belle patrie !

  • ricasse
    ricasse répond à flablog
    Etudiant
    • Posté à 17h06 le 15/07/2010
    • Internaute
      Etudiant

    A propos de procédures, et de 1985, je me souviens que quand on voulait acheter un billet de train, à de rares exceptions près, il était valable deux mois, dans tous les trains qui allaient là où on voulait aller. Pas de réservations et de trains pleins, on débarquait à la gare deux minutes avant le départ du train, on voyageait debout si il le fallait, on avait chaud, mais on arrivait. On n'avait pas à prendre l'avion.

  • gringo4c
    gringo4c répond à Zombieland
    Nuance de gris
    • Posté à 17h15 le 15/07/2010
    • Internaute
      Nuance de gris

    J'ai l'impression que vous jouez tous à celui qui refusera de regarder les choses en face.

    La majorité des protocoles sécuritaires dans les aéroports sont d'une manière liés aux questions de lutte contre le terrorisme. Ensuite, si vous préférez vous pencher sur l'histoire de la carte d'identité du bébé plutôt que sur celle de la valise, libre à vous.

    Par contre, c'est intéressant de voir que même comme ça, vous préférez rappeler que l'histoire du bébé n'a rien à voir avec le terrorisme plutôt que de remettre en cause l'intérêt d'une telle mesure qui est destinée à lutter contre l'enlèvement d'enfants. Dans votre cas particulier, vous arrivez même à reléguer un enlèvement d'enfant à une affaire facile à résoudre, parce que tout est codifié, enregistré, filmé. Faudra m'expliquer pourquoi on retrouve pas tout les enfants alors. Sans compter que les enlèvements d'enfants par avion, ce n'était pas quelque chose de courant il y a encore quelques années. Essayez de faire le même coup dans un pays d'Amérique du Sud, même pour un voyage régional, sans autorisation écrite des deux parents vous ne passez pas la frontière.

    Quant à moi, je n'aurais pas emmené mon bébé pour un voyage de dernière minute, je l'aurais laissé à mon mari, ou plutôt à ma femme. Pas pour la belle patrie, mais pour m'éviter des complications inutiles.