Témoignage 10/07/2010 à 10h36

Des saisonniers marocains se dressent contre un patron violent

vdolot | en sursis au pied des usines


Des abricots (Kristen Taylor/Flickr)

Dans les Bouches-du-Rhône, dix-huit travailleurs saisonniers marocains se sont révoltés contre les méthodes abusives de leur patron. Quand celui-ci en est venu aux mains, ils ont décidé de cesser le travail... et obtenu gain de cause. Un cas d'école.

Militante syndicale, j'ai eu à gérer ces dix derniers jours l'intendance pour ces dix-huit hommes soudain sans domicile. Je livre ici leur histoire, tout ce que j'écris ici est recoupé et peut être prouvé.

Chaque année, des milliers d'ouvriers saisonniers venus du Maghreb ou d'Europe de l'Est viennent en France ramasser des fruits. Bien que leur venue soit organisée par l'Office français de l'immigration et de l'intégration, certains de ces travailleurs sont victimes d'une forme d'esclavage légalisé.

Le Mas de la Melonnière, à Entressen, produit des fruits (pêches, cerises, nectarines, abricots...). Depuis cinq ans, une quarantaine d'ouvriers saisonniers y travaillent du mois d'avril au mois d'août. Ils sont en grande majorité marocains, tous des hommes. Certains font ce voyage tous les ans. Leur objectif : gagner de quoi faire vivre dignement leur famille pendant le reste de l'année et surtout financer les études de leurs enfants.

Gifles, étranglement, jets de vaisselle

Le jeudi 24 juin en fin de journée, dix-huit ouvriers marocains de l'exploitation viennent de terminer leur travail. Deux d'entre eux sont partis chez un médecin. A leur retour, leur employeur explose. Après les avoir une fois de plus insultés, il s'attaque plus particulièrement à l'un d'entre eux : gifles, étranglement, jets de vaisselle au visage... Sa colère semble sans limite.

Mais ce jour-là, les salariés décident collectivement de dire stop. Dès le lendemain matin, ils se rendent à l'hôpital pour faire constater les blessures, à la police pour porter plainte et se mettent en contact avec un syndicat. Dans l'après-midi, les représentants syndicaux et les salariés se rendent sur l'exploitation pour dialoguer avec l'exploitant... Face à eux, une quinzaine d'hommes (tous exploitants agricoles des environs), armés de masses et de bâtons.

Après quelques insultes, les hommes les chargent, blessant deux ouvriers à la tête avec de grosses pierres, ainsi que le représentant régional de la CGT agricole. La police est prévenue. Les blessés gisent à terre, pourtant la force publique ne se presse pas. « Il n'y a pas mort d'homme », déclareront-ils aux personnes présentes. Mis en sécurité et exerçant leur droit de retrait, les dix-huit saisonniers commencent à parler...

Punis quinze jours, leur salaire est déduit

« Dans ta chambre », c'est par cette expression laconique que pendant des années, l'exploitant va punir à tour de rôle ceux qu'il nomme son « troupeau ». Toutes les excuses sont bonnes, y compris les plus saugrenues :

  • « Celui qui ne me préviendra pas la veille qu'il sera malade le lendemain sera puni, quinze jours dans sa chambre. »
  • « Tu fumes une cigarette ? Tu as trop d'argent, dans ta chambre ! »
  • « Tu me regardes dans les yeux ? Dans ta chambre ! »

Cette « punition » est loin d'être anodine. En effet, chaque jour passé en punition est déduit du salaire mensuel.
Les ouvriers ont six mois pour gagner de quoi faire vivre leur famille tout le restant de l'année et travaillent s'arrache-pied.

Pour près de 300 heures effectuées dans les champs, seules 110 à 130 sont comptabilisées et payées. Les heures supplémentaires n'existent bien entendu quasiment pas. Et chaque journée de punition dument notée par l'exploitant est déduite du montant final du salaire mensuel....

La menace de non renouvellement du contrat


Les saisonniers marocains au camping (Sophie Verney-Caillat/Rue89)

Impossible pour les salariés de se défendre car le patron a entre les mains une arme absolue : le contrat de l'année suivante. La loi française permet en effet aux exploitants agricoles des Bouches-du-Rhône de recruter nominativement ces employés. Les salariés doivent rentrer au Maroc avec leur contrat pour l'année suivante sans quoi ils ne peuvent revenir.

C'est un accord bilatéral qui permet aux exploitants français d'avoir recours à cette main d'œuvre efficace, sous payée, disponible car logée sur place et recrutée en fonction de sa résistance physique. Ils disposent d'un titre de séjour, mais ce document n'est valable qu'avec leur contrat de travail.

Pendant près de dix jours, dix-huit salariés ont patienté, logés et nourris grâce à la solidarité, et ont peu à peu retrouvé assez de confiance en eux pour ne plus avoir peur.

Lundi 5 juillet, ils ont passé plus de douze heures en « conciliation » à la direction du travail d'Aix-en-Provence. Ils ont été reconnus dans leur droit et l'ensemble de ce qui leur est dû va être réglé par l'employeur (heures supplémentaires, congés payés...). Les atteintes à la législation ont été pointées par la direction départementale du travail et devront être corrigées. C'est une première petite victoire.

Les ouvriers ont repris le ramassage des fruits, et le patron ne cesse de leur dire « s'il-te-plaît ». Une grande victoire.

Reste aujourd'hui à savoir si l'OMI leur renouvellera leur contrat pour l'an prochain...

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    Promeneur
    • Posté à 11h03 le 10/07/2010
    • Internaute
      Promeneur

    Cette histoire est presque le copié-collé de ce qui se passait en Algérie, au sud d'Oran, dans une ferme tenue par quelqu'un de ma famille lointaine au tout début des années 50.

    Et pour être payés, il valait mieux qu'il n'y ait pas de sortie de nouveau modèle de bagnole à la mode, sinon les ouvriers pouvaient se gratter.

    S'ils avaient le malheur de réclamer en regardant le patron dans les yeux ils étaient cravachés. Pas fort mais juste pour humilier.
    Tous n'avaient pas le même salaire, cela dépendait de l'humeur du patron ou de ses fils.

    Ce vieil oncle n'a jamais compris pourquoi ses employés se sont engagés plus tard dans la lutte d'indépendance.

    Je sais qu'il y a souvent des abus sur les travailleurs saisonniers, surtout avec ceux qui viennent d'Afrique du Nord, notamment pour les conditions d'hébergement, mais je ne pensais pas qu'un 2010 il y avait encore ce genre d'ignominies.

  • smurf
    • Posté à 11h13 le 10/07/2010

    Pas facile avec tout ça de choisir ses fruits et légumes. A moins d'en cultiver soi-même ou de bien connaitre un producteur.

    Car le consommateur est le seul à pouvoir faire changer les choses.

  • rrrobotom
    rrrobotom
    Sea lover
    • Posté à 11h18 le 10/07/2010
    • Internaute
      Sea lover

    C'est un patron qui présente plutôt un cas pathologique, et même s'il existe d'autres cas, il ne faut pas généraliser quoique les marocains, pour ce qu'ils avaient vecu, ont réussi à bien gérer la situation. Dans n'importe quel groupe de gens il y a des bons et des mauvais. Je remercie quand même VDOLOT pour nous en avoir informés. De tels abus ne doivent pas passer inaperçus.

  • brazz
    • Posté à 12h37 le 10/07/2010
    • Internaute

    Rappelons en passant, le vrai scandale déguisé des contrats OMI, pour lesquels en gros c'est le patron qui attribue un titre de séjour provisoire (l'administration ne faisant que ratifier), ce titre de séjour pouvant éventuellement être renouvelé l'année suivante si le salarié est bien gentil...
    De nombreuses dérives ont été enregistrées dans ce système, malgré l'omerta en vigueur et le chantage implicite sur les travailleurs. Des condamnations -peu nombreuses- ont déjà été prononcées dans le passé.
    Cependant, et c'est une lacune que le tribunal ne peut combler car ce n'est pas dans ses attributions, le point central est non pas la condamnation au coup par coup quand on a des preuves, mais la nécessité de mettre à plat le système. Et par exemple de consulter les statistiques. Par exemple de se demander pourquoi et comment, un seul département français peut avoir 50% de ce type d'emplois alors qu'il n'est pas et de loin le premier département agricole...
    La question a déjà été souvent posée, certains responsables politiques de gauche (ne parlons pas de la droite ou de l'extrême...) avaient promis d'y mettre bon ordre. Les préoccupations innombrables des campagnes électorales leur ont toujours fait oublier ce genre de détail.
    Et puis, les lobbys paysans sont de puissants électeurs alors que les saisonniers n'ont pas le droit de vote !

  • a déménagé le 18 octobre 2010
    • Posté à 14h07 le 10/07/2010

    Devant cette réalité, on comprend pourquoi ces patrons d'exploitation font appel à ces immigrés marocains. Plus de 2 millions de chômeurs en France et on emploi des travailleurs saissonniers étrangers...Quel Français, même chômeur, supporterait de telles conditions d'esclavage moderne ?
    C'est du grand n'importe quoi, les Français chômeurs refusent à juste titre de travailler pour ces exploitants esclavagistes qui traîtent mieux leurs fruits que leurs employés.
    Comme d'habitude on refuse d'affronter le problème, on préfère le contourner, alors on va chercher des gens qui accepterons d'être traîté comme des esclaves... sauf qu'un jour, les esclaves se révoltent. Tout le monde a perdu sont temps parce que des imbéciles de patrons ne voient pas plus loin que le bout de leur exploitation.

  • vdolot
    vdolot répond à Herby
    Auteur(e) de l'article en sursis au pied des usines
    • Posté à 16h17 le 10/07/2010
    • Internaute
      en sursis au pied des usines

    Pour la suite :
    -Au niveau inspection du travail : les ouvriers ont été entièrement reconnus dans leurs droits : l'exploitant va devoir verser l'ensemble des heures dues, y compris congés payés, depuis deux ans à minima..
    -pour le volet pénal (les coups et blessures, les 15 bonhommes armés tout ça...) : les plainets sont déposées au commissariat et pour l'instant pas de nouvelles... Mais on est vigilants et on ira taper à la porte du procureur pour lui rappeler l'existence de ce dossier.

    Si certains d'entre vous souhaitent proposer des contrats pour l'an prochain à l'une de ces 18 personnes : on prend ! ! !

    Mais c'est la nature même de ces contrats qui porte en elle l'exploitation de ces gens... Ils sont près de 3000 en France et en plus il semblerait que ce patron là soit parmi les plus « sympas »...
    En tout cas depuis qu'ils sont retournés travailler : transformation... Bonjour, s'il te plait et merci ont fait leur apparition dans la bouche du boss... Il les appelle par leur prénoms... Les ouvriers ont retrouvé une dignité et en sont très fiers... Donc le message envoyé aux autres saisonniers immigrés est plein d'espoir ! !

  • ChtiMarseillais
    • Posté à 16h34 le 10/07/2010
    • Internaute

    Pour mettre un bémol au ton enjoué de l'article, il est malheureux de constater qu'il faut en arriver à des agressions physiques pour que ces travailleurs étrangers déclarés puissent revendiquer un minimum de respect, et encore avec le risque de ne plus avoir de travail l'an prochain. Leurs patrons, qui ont perdu tout sens du respect de la dignité humaine, mériteraient bien plus quelques mois de prison ferme que la plupart de ceux qui s'en prennent simplement pour ne pas avoir respecté la propriété privée des autres.

  • Nathalie-Cécile
    Nathalie-Cécile
    Contractuelle éducation (...)
    • Posté à 18h15 le 10/07/2010
    • Internaute
      Contractuelle éducation (...)

    L'abolition de l'esclavage date du 27 avril 1848, pourtant certains semblent l'avoir oublier. Cela se passe près de chez vous, et vous n'en saviez rien ou plutot vous n'avez pas envie de savoir, vous achetez au marché des fruits de Pays pour vous donnez bonne conscience écologique. Malheureusement vous neconnaissez pas les conditions de vie et dee travaail des ouvriers agricoles qui les ramassent. J'avais visité une ferme qui était à vendre à Entressen justement, les baraquemment des ouvriers agricoles m'avait fait pensé aux images de camps de concentration. bon courage aux ouvriers marocains.