décryptage 07/07/2010 à 20h50

Face à Mediapart, les ministres sortent « l'épouvantail Salengro »

Augustin Scalbert | Journaliste Rue89

Depuis 48 heures, les Français assistent à l'étonnant spectacle de responsables politiques agitant des épouvantails : Internet, « les méthodes fascistes », Roger Salengro... Les révélations de Mediapart sur l'affaire Woerth, qui posent des questions gênantes, ont suscité des éléments de langage mâchés et rabâchés depuis par Christian Estrosi, Xavier Bertrand, Nadine Morano, François Baroin et -mais c'est sans doute un hasard- le journaliste de TF1 Jean-Pierre Pernaut.

Malheureusement pour eux, ces arguments ne tiennent pas.

Internet, d'abord : le ministre du Budget François Baroin a dénoncé mardi à l'Assemblée une « cyber-cabale » ne faisant qu'« additionner les tweets et les blogs ».

Encore Internet, « lieu de la rumeur et de la diffamation »

Le gouvernement a même reçu un soutien implicite du directeur adjoint de l'information de TF1 et présentateur du JT de 13 heures, Jean-Pierre Pernaut, qui a parlé « de nouvelles rumeurs une nouvelle fois lancées par un site Internet ».

On avait déjà eu droit au même argument d'Internet « lieu de la rumeur et de la diffamation » de la part du porte-parole du gouvernement quand Rue89 avait révélé la vidéo off de Nicolas Sarkozy, pourtant moins gênante que les déclarations de l'ex-comptable de Liliane Bettencourt.

Idem quand le site du Monde avait révélé les propos racistes du ministre de l'Intérieur Brice Hortefeux.

Mais cet argument ne tient pas une seconde quand on sait à quel point Mediapart, Rue89 ou LeMonde.fr sont pris au sérieux par les cercles du pouvoir quand ils font des révélations.

Mediapart porte plainte contre Xavier Bertrand

Plus grave est l'amalgame avec la presse d'extrême droite des années 30. Le secrétaire général de l'UMP, Xavier Bertrand, a accusé Mediapart d'utiliser des « méthodes fascistes », ce qui lui vaut une plainte en diffamation de la part d'Edwy Plenel. Le patron de l'UMP en a pris acte, considérant que cette plainte de Mediapart visait à « faire diversion ».

Comme si les proches de Nicolas Sarkozy, eux, s'exprimaient sur le fond de l'affaire. Nadine Morano, en sortant de Matignon mercredi après-midi :

« Aujourd'hui, ce sont des méthodes des années 30 avec des sites Internet qui utilisent des méthodes fascistes. J'en appelle à votre vigilance. Un jour, cela peut vous arriver d'avoir votre honneur jeté aux chiens. »

Nadine Morano paraphrase François Mitterrand

Cette dernière déclaration est une allusion au discours de François Mitterrand lors des obsèques de son ex-Premier ministre Pierre Bérégovoy, suicidé le 1er mai 1993 après une défaite aux législatives et un scandale sur un prêt personnel d'un million de francs partiellement non remboursé :

« Toutes les explications du monde ne justifieront pas qu'on ait pu livrer aux chiens l'honneur d'un homme et finalement sa vie. » (Voir la vidéo)

Autre proche du président de la République, le ministre de l'Industrie Christian Estrosi s'est fait plus précis, sur France Info :

« Lorsque je vois ce fameux site-là qui me rappelle, dans son comportement, une certaine presse des années 30, j'ai en mémoire Clemenceau, Salengro, plus proche de nous Bérégovoy. »

Selon un historien, « Estrosi est fâché avec l'Histoire »

La « certaine presse des années 30 », c'est Gringoire, L'Action Française ou Je suis partout, des journaux d'extrême droite en partie responsables du suicide du ministre de l'Intérieur du Front populaire Roger Salengro, le 17 novembre 1936, après une campagne sur une prétendue désertion pendant la Grande Guerre.

Plusieurs organisations de journalistes se sont déclarées « indignées » par tous ces propos. Joint par Rue89, l'historien Christian Delporte, président de la Société pour l'Histoire des médias, ne comprend pas :

« Mais à quoi le ministre fait-il allusion quand il évoque Clemenceau ? On a déjà constaté qu'Estrosi était fâché avec l'Histoire... »

A chaque fois qu'un politique est atteint, on exhume Salengro

Concernant Salengro, « ce n'est pas comparable » car « il n'y avait pas d'enquête judiciaire, uniquement de la calomnie », rappelle l'historien :

« Là, Mediapart prolonge une enquête judiciaire en interrogeant cette ancienne comptable qui s'est déjà confiée à la police.

De toute façon, à chaque fois qu'un homme politique est atteint personnellement dans une enquête, on sort l'épouvantail Salengro, la calomnie qui finit par détruire un homme et aboutit à son suicide. »

A propos de la mort de Bérégovoy, Christian Delporte trouve aussi la comparaison peu pertinente. Pour deux raisons :

« Dans un cas, il s'agissait d'une affaire de prêt personnel. Dans l'autre, il est question du financement d'un parti politique et d'une éventuelle violation de la loi. Ce n'est pas Woerth en personne, mais le financement de la campagne électorale de tout un parti, l'UMP, et de Nicolas Sarkozy.

A mon sens, Mediapart a fait son métier. On peut aussi rappeler à M. Estrosi que la droite de l'époque avait exploité les articles du Canard Enchaîné sur Bérégovoy. »

« En France, quand la presse s'émancipe, ça crée un choc »

« Sans vouloir comparer », l'historien fait un parallèle avec le scandale du Watergate, qui avait provoqué la démission du président américain Richard Nixon : « A l'époque, personne n'a traité les auteurs du scoop de “fascistes” ou de “staliniens”. »

Mais alors, pourquoi le fait-on en France ?

« Parce qu'en France, on a beaucoup de mal avec la liberté de la presse. Il y a tellement de liens organiques entre la presse et la politique que quand la presse s'émancipe, ça crée un choc. »

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  • bart94
    • Posté à 21h04 le 07/07/2010

    un journaliste qui pose des questions gênantes, c'est vrai qu'en france ça surprend !

  • rahaan
    rahaan
    situation
    • Posté à 21h18 le 07/07/2010
    • Internaute
      situation

    Ok, maintenant, c'est toujours plus « romanesque » d'être contre le pouvoir en place

    Retserez vous libres par rapport au gouvernement lorsque celui ci conviendra plus à vos opinions

    Je le souhaite mais j'en doute

    et là ce sera le figaro qui deviendra « tendance » et vous vous representerez « l'institution »

    Je trouve que c'est toujours une position confortable que celle de jouer en contre

  • Psyfou
    Psyfou
    pas glop
    • Posté à 21h22 le 07/07/2010
    • Internaute
      pas glop

    De toute façon la presse dite « de référence » ne l'est plus que pour une infime partie de la population hormis le Canard Enchaîné qui, rappelons le, ne tire qu'à 500 000 exemplaires.
    Quoi qu'en disent les « ténors » (pour ne pas dire grandes gueules) de l'ump, c'est dorénavant par le net que passe l'info.

  • marc b
    • Posté à 21h22 le 07/07/2010

    J'ai conservé quelques de coupures de presse concernant, « l'affaire Bérégovoy » . Il est jubilatoire de comparer les réactions de l'époque de nos chères députés de droite avec leurs réactions d'aujourd'hui. Et pourtant les faits reprochés à Bérégovoy étaient parfaitement légaux.

  • phc1949
    • Posté à 21h23 le 07/07/2010

    Hier, l'UMP nous ressortait « ils font le jeu de l'extrème droite » type 1934 (Stavisky et Février), maintenant Salengro (comme si le sort d'un homme politique de la SFIO les intéressait), du grand n'importe quoi.
    Par contre il ne faut pas lâcher la proie pour l'ombre, le cas Mme Woerth ce n'est rien à côté du financement illicite de la campagne sarkozyenne de 2007. Et là, peut être faute de preuve flagrante l'opposition semble un peu molle.

  • patisson
    patisson
    riverain
    • Posté à 21h30 le 07/07/2010
    • Internaute
      riverain

    ce qui est cocasse dans un sens c'est que la droite fait référence à des ministres de gauches qui se sont suicidés avec des méthodes que la droite la plus extrême à parfois utilisé (salengro)

  • Waldeck
    Waldeck
    Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)
    • Posté à 21h32 le 07/07/2010
    • Internaute
      Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)

    Méthode également utilisée en d'autres domaines :

    - En critiquant les Juifs ( de l'État hébreux), vous faites le jeu des antisémites.
    - En critiquant l'Islamisme, vous faites le jeu des racistes.
    - En critiquant les Élus, vous faites le jeu des poujadistes.
    - En critiquant le rap & les tags, vous faites le jeu des « anti-jeunes ».
    - En critiquant la police, vous faites le jeu des délinquants.
    - En critiquant les délinquants, vous faites le jeu de la police.
    - En critiquant Coca Cola, vous faites le jeu de Pepsi Cola.
    - Etc ...