A débattre 07/07/2010 à 13h39

Afghanistan : Morin sanctionne un général pour avoir douté

Pierre Haski | Cofondateur Rue89

A l’instar du limogeage de McChrystal par Obama, le général Desportes sera puni pour avoir critiqué la stratégie en Afghanistan.


La sanction n’a évidemment pas la même portée que le limogeage du général Stanley McChrystal par Barack Obama après son interview à Rolling Stone, elle en est plutôt un effet collatéral. Le ministre de la Défense, Hervé Morin, a annoncé mercredi qu’il allait sanctionner le général Vincent Desportes, directeur du Collège interarmées de défense (CID), pour des propos jugés non-orthodoxes, à propos de la guerre d’Afghanistan où la France vient de perdre son 45e homme au combat.

Sur RMC, Hervé Morin a été catégorique :

« Il sera sanctionné. Le général Desportes est soumis à une obligation de réserve. Son devoir de réserve lui impose de ne pas manquer de discernement. Il a manqué de discernement. »

Des doutes sur la stratégie en Afghanistan

Quel crime a donc commis le général Desportes, trente-huit ans de service derrière lui et proche d’un départ à la retraite ? Il a émis des doutes, dans une interview au Monde, en réaction aux remous provoqués par l’éviction du commandant des forces de l’Otan en Afghanistan, sur la stratégie définie par Barack Obama. Stratégie qui s’applique aussi à la France, placée en Afghanistan sous les ordres du général McChrystal hier, et de son successeur, le général David Petraeus aujourd’hui.

Le général Desportes y faisait une évaluation très sombre de l’évolution de la guerre en Afghanistan où, disait-il, « la situation n’a jamais été pire ». Il rappelait que juin avait été le mois le plus meurtrier pour la coalition internationale opposée aux talibans, et mettait en cause la manière de combattre imposée par le commandement américain pour limiter les victimes collatérales civiles.

Il ajoutait un jugement plus général sur la stratégie :

« L’affaire McChrystal révèle une faiblesse. Le chef de l’exécutif aurait pu morigéner son chef militaire et le renvoyer au combat, comme l’avait fait Roosevelt avec le général Patton, qui avait dû s’excuser d’avoir giflé un soldat. Tout se passe comme si le Président n’était pas très sûr de ses choix. Il a limogé deux généraux en l’espace d’un an, David McKiernan, qui prônait la tactique américaine traditionnelle de la force, et McChrystal, qui avait l’option inverse. Il a choisi une voie moyenne qui peine à fonctionner.

A l’issue des débats sur les renforts nécessaires, il y a un an, il a opté pour 30 000 soldats de plus. Tout le monde savait que ce devait être zéro ou 100 000 de plus. On ne fait pas des demi-guerres.

Si la doctrine McChrystal ne fonctionne pas ou n’est plus acceptée, il faudra bien revoir la stratégie. Et il n’y a plus qu’une option : celle du vice-président Joseph Biden, qui dit que l’Amérique a d’autres intérêts stratégiques que l’Afghanistan, qu’elle est piégée là par une guerre sans fin, et qu’il faut en sortir, en réduisant les troupes à une capacité de frappes ponctuelles contre Al Qaeda.

Des trois lignes d’opérations, la sécurité, la gouvernance, le développement, Joseph Biden dit que seule la première marche -relativement. Le problème sera de réconcilier la stratégie avec ceux qui la mettent en œuvre. Il faudra aussi, probablement, repousser la date du retrait d’Afghanistan. »

Pour Morin comme Obama : pas de doutes en public

En sanctionnant le général Desportes pour avoir oublié que l’armée était la « grande muette », Hervé Morin s’aligne sur l’attitude de Barack Obama vis-à-vis du général McChrystal : on n’exprime pas de doutes en public.

Dans le même temps, le ministre de la Défense prend le risque de vouloir étouffer dans l’œuf un débat pourtant indispensable sur la manière dont est menée cette guerre en Afghanistan. Un débat inexistant en France, ni au Parlement qui a démissionné une fois pour toutes de ses responsabilités par rapport au « domaine réservé » du Président (affaires étrangères et défense), ni dans l’opinion, malgré les morts.

Mardi, l’Elysée a annoncé la mort d’un sous-officier français du 13e régiment de génie des suites de ses blessures après l’explosion d’un engin artisanal lors d’une opération de reconnaissance au nord-est de Kaboul. La 45e victime française depuis le début de l’engagement en Afghanistan.

Mais au-delà de ce « body count » (bilan des victimes) à la française, c’est le silence radio sur une stratégie qui, il est vrai, est exclusivement définie à Washington et exécutée par les troupes de l’Otan, c’est-à-dire sous commandement américain. Le général Desportes sera donc sanctionné pour avoir voulu susciter un débat que l’Elysée ne veut surtout pas voir éclater en France. Circulez, y’a rien à voir.

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  • Koikso
    • Posté à 13h53 le 07/07/2010
    • Internaute 19971

    C’est incroyable comme les politiciens détestent les personnes qui savent de quoi elles parlent....

  • le dernier des justes
    le dernier des justes
    Citoyen européen
    • Posté à 14h52 le 07/07/2010
    • Internaute 90444
      Citoyen européen

    Sur le strict plan du règlement, et de l’obligation de réserve, une sanction infligée au Général Desportes se justifie.

    Mais, on sent bien tout ce qu’il y a de servilité, de soumission, de complaisance dans cette mesure envers à la fois le chef de l’Etat et l’allié américain.

    Morin veut sans doute se présenter à l’élection présidentielle contre l’avis de son chef. Il doit donc être irréprochable en ce qui concerne son ministère, afin de rendre inopportunes les critiques de NS (notre seigneur, bien sûr) sur sa candidature.

    En même temps, cette annonce de sanction renvoie au dossier Matelly, commandant de gendarmerie massacré sur proposition de ses chefs, pour avoir critiqué le rapprochement Police/Gendarmerie.

    La gravité de la violation du devoir de réserve étant proportionnelle au grade détenu, le moins que puisse faire NS, c’est de faire fusiller le Gl Desportes dans les fossés du fort de Vincennes. Ah ça , mais !

  • Anonyme

    En février 2009, Rue89 casait un mot – avec une certaine jouissance – dans un de ses titres : « Hervé Morin renvoie un conspirationniste qui formait les officiers français ». Rue89 aurait pu préciser que cela faisait suite à la délation d’un « confrère » mais là… silence.
    Aymeric Chauprade, puisque c’est le nom de celui que Rue89 baptisait - à tort en plus ! - avec sa légèreté habituelle, enseignait au CID (ancienne école de guerre). Aujourd’hui, c’est le directeur même de ce CID qui va être sanctionné quelques semaines avant sa retraite… Vincent Desportes avait un peu traîné des pieds avant de licencier Chauprade… La casse du CID se poursuit, mais les officiers continuent de parler.
    Morin qui n’a aucune expérience de la chose militaire – quelle compétence a-t-il vraiment d’ailleurs ? – était à ce moment là, presque soutenu par Rue89. Pensez donc ma brave dame un conspirationniste, quelle horreur ! !

    Aujourd’hui, le site Rue89 qui refuse tout dialogue sur le 11/09, diabolisant par avance les questionneurs (plus facile que répondre aux questions), s’étonne que Morin – sur un sujet découlant du premier – agisse comme lui en refusant tout dialogue sur l’engagement et la stratégie (laquelle ?) en Afghanistan.
    Au passage, Rue89 – par molle habitude – tape sur le gouvernement actuel en oubliant que « l’opposition » ne semble pas manifester de grandes velléités de remise en cause de l’engagement de la France en Afghanistan.
    Il est vrai qu’il vaut mieux faire oublier que c’est un premier ministre socialiste qui nous a embarqués dans cette galère.

    Pour ce qui est du fond, il est évidemment faux d’écrire que la stratégie a été définie par Obama, bien incapable de prendre une telle décision par simple incomptence. En revanche, influencé, il a limogé plusieurs généraux et même rétrogradé Petraeus responsable auparavant du Centcom…
    Tout ceci n’est que courants d’air pour éviter de parler des échecs de Marjah et Kandahar, de l’absence de stratégie cohérente, du moral des armées, des retraits programmés des « alliés »... Cela permettra l’année prochaine de déclarer la situation instable et de reculer ad libitum la décision de retrait prévue pour 2011.

  • brazz
    • Posté à 15h24 le 07/07/2010
    • Internaute 40271

    Vachement bien ! Quand on est à l’école de guerre c’est pour en parler, pour réfléchir justement sur ce qu’il faut faire ou ne pas faire... Et ceux qui y sont admis, c’est pour être instruits et non écouter de la propagande !
    Mais, comme toujours en France, il est interdit d’avoir de la personnalité, de dire ce qu’on pense et préparer la relève, il vaut mieux être beni-oui-oui et ne pas facher les politiques (qui vont changer leur discours dans un an, comme d’habitude...).
    En attendant, on continuera donc à dire n’importe quoi aux gens, pour mieux les préparer aux futures catastrophes, comme d’habitude encore...
    A moins justement que tous ceux là, lisent entre les lignes et écoutent entre les silences, mais alors, quoi qu’il en soit, à quoi sert l’Ecole de Guerre ?