TRIBUNE 29/06/2010 à 16h10

Péage urbain à Paris : comment faire pour que ça marche ?

Yannick Bourquin | Que disent les économistes ?


Dernièrement, l’idée du péage urbain à Paris a été remise au goût du jour. Le concept, déjà expérimenté, entre autres, à Londres et à Singapour, est de faire payer une petite somme à tout automobiliste entrant dans une zone déterminée. Cette politique est typiquement très populaire chez les économistes et très impopulaire chez les non-économistes. Pourquoi ?

Une fois n’est pas coutume, on va faire un peu de théorie. On va essayer d’imaginer un monde simplifié dans lequel un grand nombre d’individus veulent simultanément aller d’un point A à un point B. Pour faire ce trajet, ils ont le choix entre prendre leur voiture ou prendre les transports en commun.

On va faire plusieurs hypothèses pour simplifier l’analyse :

  • On va supposer que le seul souci des individus est de minimiser leur temps de transport et que le coût d’un mode de transport ou d’un autre est le même ;
  • On va supposer que les transports en commun ont une grande capacité et que leur fiabilité ne dépend pas du nombre de passagers. Pour faire simple, on dira que le trajet en transport en commun prend toujours 1 heure, peu importe le nombre de passagers (on reviendra sur cette hypothèse tout à l’heure) ;
  • On va dire que le temps de transport en voiture dépend du nombre de gens qui ont choisi de prendre leur voiture en même temps (à cause des embouteillages).

Réfléchissons deux minutes à la façon dont vont se comporter les gens. Si le trajet en voiture prend moins d’une heure, alors les gens qui prenaient auparavant les transports vont changer d’avis et choisir de prendre leur voiture, augmentant aussi les embouteillages et le temps du trajet en voiture.

Si le trajet en voiture prend plus d’une heure, alors certaines personnes qui prenaient leur voiture vont changer d’avis et prendre les transports en commun à la place.

Quoi qu’on fasse, au bout du compte, le temps de trajet en voiture sera, dans ce monde simplifié, égal au temps de trajet en transport car toute autre configuration poussera certaines personnes à changer d’avis. C’est ce qu’on appelle un « équilibre » dans notre jargon.

Avec les péages urbains, la situation s’améliore pour tout le monde

Pourquoi est-ce un problème ? Si je suis pressé, ça m’embête de devoir être contraint d’avoir une heure de transport, peu importe le moyen de transport. Peut-être que je serai prêt à payer une petite somme pour gagner du temps. Mettons par exemple, que je trouverais avantageux de payer 5 euros pour pouvoir faire le trajet en une demi-heure. Mais dans cette configuration, je ne peux pas.

Mais que se passe-t-il si les autorités décident de mettre en place un péage ? Par exemple, elles peuvent décider de faire payer 5 euros à tous ceux qui font le trajet en voiture. Du coup, le temps de trajet en voiture ne va plus être égal très longtemps au temps de trajet en transports. Certaines personnes vont choisir de laisser leur voiture au garage et de prendre les transports, ce qui aura pour conséquence directe de réduire les embouteillages.

Au final, qu’aura-t-on ? Chaque individu pourra choisir entre prendre les transports et faire son trajet en une heure ou prendre sa voiture, payer 5 euros et faire son trajet en 40 minutes.

Au final, la situation s’est améliorée pour tout le monde. Les individus « pas pressés », qui ne souhaitent pas payer pour gagner 20 minutes prendront les transports comme avant. Ceux qui, en revanche, préfèrent payer un peu plus cher pour gagner un peu de temps seront contents de pouvoir le faire. Grâce à la taxe sur l’usage de la route, on a amélioré l’usage des ressources dans notre monde fictif.

Pour que ça marche, il faut plus de transports en commun

Qu’est-ce qu’on peut tirer de tout ça ? Tout d’abord, on voit que l’hypothèse fondamentale du modèle est qu’il existe une alternative à la voiture, c’est-à-dire des transports en commun de grande capacité et de qualité. Or, à Paris, les transports en commun sont déjà saturés aux heures de pointe. Quiconque est déjà monté dans le RER A le matin a pu s’en rendre compte. En quoi cela change-t-il l’analyse ?

Si les transports en commun sont eux-même saturés, un péage urbain a peu de chance de changer les comportements. Résultat, cette taxe constituera un poids supplémentaire dans le budget des individus sans réelle contrepartie.

Pour qu’elle soit efficace, il faut que les individus aient le choix dans leurs modes de transport. Si effectivement il existe une ligne de bus non-saturée qui me permet de faire le trajet que je fais actuellement en voiture, alors une taxe fera changer de comportements certains individus et améliorera l’efficacité du système.

Le problème se pose également pour les zones mal desservies en transports. Si j’habite dans une ville perdue en banlieue (parce que je n’ai pas les moyens d’habiter plus près), je n’aurai pas d’autre choix que de prendre la voiture et le péage sera inefficace.

Sans oublier les aspects environnementaux du péage urbain

Donc, si on veut que le système marche à Paris, il faut impérativement accroître l’offre de transports en commun. Les autorités londoniennes s’étaient engagées, à l’époque de la mise en place du péage urbain, à réutiliser les recettes ainsi récoltées pour améliorer la qualité des transports en commun, ce qui prouve qu’ils avaient bien saisi cette partie du problème.

Certains évoquent les aspects environnementaux. Bien évidemment que si le péage urbain a un effet important sur les comportements, les émissions de gaz à effet de serre vont diminuer. Mais ça ne doit pas être l’objectif principal de cette politique. Pourquoi ? Parce que :

  • Il existe d’autres politiques beaucoup plus adaptées pour lutter contre la pollution, comme la taxe carbone ;
  • Contrairement à une idée reçue, la pollution par habitant dans les grandes villes est beaucoup plus faible que la pollution par habitant dans les campagnes. Si les villes sont plus polluées, c’est simplement parce qu’il y a beaucoup plus d’habitants, mais en moyenne, chaque habitant pollue moins (notamment parce les trajets moins longs et qu’il y a une plus grande efficience énergétique dans les logements et dans les transports).
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  • Gorn
    Gorn
    Geek farceur
    • Posté à 16h27 le 29/06/2010
    • Internaute 92890
      Geek farceur

    Pour avoir connu Londres, soit tu as de l’argent et tu paie le congestion charges pour aller à Londres en voiture. Auquel cas tu es content car tu as les moyens et ça circule bien vu que tout le monde n’a pas les moyens de payer ça.

    soit tu prends les transports en commun comme tout le monde qui sont d’une qualité et d’un service variables & inégals.

  • Oliv von Paris
    • Posté à 16h37 le 29/06/2010
    • Internaute 88605
      Cadre

    Et une autre hypothése a prendre en compte : pourquoi prendre sa voiture ? Pour aller faire quelques courses et voir la tour Eiffel, ou contraint par des impératifs sur lequel 5 euros n’ont pas d’influence. J’ai toujours pensé que si on ajoute les livraisons, les artisans, les commerciaux, les voitures de poste, telecom et autres, on doit avoir la majorité des véhicules circulant dans Paris. je vois mal les livreurs de meubles ou de légumes, les réparateurs d’appareil de radio des hopitaux et les facteurs prendrent les transports en commun. Donc la taxe fait monter le cout du service rendu, entrainant une baisse de service et un cout final plus elevé pour les parisiens. La réparation de plomberie : +5€ dans Paris. Cette mesure contribue à transformer la ville de Paris en résidence secondaire des riches de la planète et en musée pour touristes, comme Londres. C’est une question d’aménagement du territoire. Quel Paris voulons-nous ? Un lieu de vie, bruyant et encombré, ou un musée à ciel ouvert, lisse et propre.

    Et quid de l’hypothèse de réduire le stationnement de surface ? Et quid du poncif des grands parkings pas cher aux entrées de Paris ? Et quid de la carte orange à prix unique (comme promis par tous les partis politiques aux régionales), et quid des décentralisations ?

    Et pourquoi continuer a construire des tours à la défense, sans se demander comment ces nouveaux 20 000 salariés vont rentrer dans le RER A ?

  • phc1949
    phc1949
    Retraité
    • Posté à 16h37 le 29/06/2010
    • Internaute 114242
      Retraité

    Vous avez peut-être omis de dire pourquoi il est impossible de ne pas se rendre en centre ville.
    Exemples pour Paris, tous les grands hôpitaux sont intra muros, idem les gares, idem les salles de spectacle. Ce système pénalise 2 fois les banlieusards.
    Avant de taxer il faut mettre en place une autre alternative possible et ce n’est pas le cas.

  • nouga
    nouga
    ...
    • Posté à 16h38 le 29/06/2010
    • Internaute 56710
      ...

    Exemple en province.
    A Grenoble, limitée dans sa cuvette à trois entrées, les embouteillages aux heures de pointes sont légendaires.
    Les automobilistes se déplaçant d’une vallée à l’autre passent par le centre ville ou une autoroute urbaine, conséquence, les deux sont saturés.
    Que constate-t-on ?
    80% des voitures ne transportent que leur conducteur !
    Solution : taxer les individualistes et eux seul.
    Créer des zones de rencontre, entre ceux qui conduisent et ceux qui se font transporter, sous forme de parkings suffisamment loin du centre (en sorties d’autoroutes) ainsi, ceux qui prennent un passager ne sont plus taxés.
    L’argent récolté servant à l’amélioration des transports en commun qui deviennent, du fait de l’accroissement de la fluidité, plus efficaces !

    C’est la solution alternative au défunt projet de rocade Nord et son maudit tunnel !

  • Mme Berthe
    Mme Berthe
    grmbl
    • Posté à 17h17 le 29/06/2010
    • Internaute 113627
      grmbl

    Je trouve l’article plutôt intéressant, même si le coût social d’une telle taxe (i.e. quelles franges de la population cela favorisera/pénalisera-t-il ?) méritait d’être posée, alors qu’elle est ici uniquement laissée en pâture aux riverains (qui ne se privent pas pour la déchiqueter).

    Par contre, la touche finale sur la pollution par habitant me semble tout à fait absurde. Au niveau du confort de vie et de l’aspect sanitaire, c’est bien la pollution locale totale qui est ressentie par les habitants, et qui est donc le paramètre pertinent ici. C’est précisément parce que les villes atteignent des densités de population ahurissantes qu’il y a lieu de déployer une énergie incroyable pour les assainir.

    Donc, la question du péage urbain est évidemment liée à des impératifs en termes d’environnement, essentiellement au niveau de la qualité de vie et de la santé publique des citadins (notons que les pollutions engendrées par les voitures, motos et autres scooters sont multiples : bruit, produits toxiques, danger mortel etc.). En tout cas, j’ose espérer que cette question se pose au moins partiellement pour laisser respirer ceux qui ne polluent pas, plutôt que pour permettre à ceux qui polluent d’aller toujours plus vite...

  • biquari
    biquari répond à Pi.K
    Non suiveur des idéologies
    • Posté à 17h33 le 29/06/2010
    • Internaute 104426
      Non suiveur des idéologies

    Le vrai problème, c’est qu’il y a des personnes à 5 minutes d’un RER qui viennent en voiture. ceux la sont un problème, et cette mesure pourrait les faire changer de comportement.

    Mais il y a des gens qui n’ont véritablement pas le choix. je pense par exemple aux personnes que les prix de l’immobilier ont éloigné de Paris. Ils n’ont pas bcp de moyens, et cette mesure les enfoncerait encore plus.

    C’est donc un problème social.

  • D-503
    D-503
    U topos
    • Posté à 19h11 le 29/06/2010
    • Internaute 116654
      U topos

    Typique de la logique néoclassique...
    Ce qui me gène, outre les habituels problèmes d’équilibre très discutable, c’est qu’il manque toujours des hypothèses aux modèles proposés. Dans ce petit modèle (pédagogiquement bien exposé, ce qui change), il est supposé que tous les individus disposent de revenus identiques. Dans le cas contraire, les choix rationnels seront différents : comme l’ont fait très justement remarqué certains commentateurs, 5 € n’a pas la même importance pour un cadre sup’ bien payé et un chômeur ou Rmiste.
    Il faudrait donc introduire une contrainte de revenu dans ce modèle... mais cela compliquerait davantage l’analyse et rendrait la simplicité logique de la démonstration nettement moins simple. Et sans doute que la question de la justice sociale pointerait le bout de son nez...

  • Herby
    Herby répond à geff
    encore là
    • Posté à 19h45 le 29/06/2010
    • Internaute 116252
      encore là

    Le système mis en place à Singapour est assez intéressant à cet égard. Le montant du péage varie en fonction des jours (semaine ou wekk-end) et des heures de la journée (heures de pointe/heures creuses). Au final, cela ne pénalise pas celui qui veut se rendre en ville en voiture mais celui qui y va à la mauvaise heure. Cela permet de diluer le trafic en incitant les automobilistes à éviter les heures de pointe.

    Un autre système singapourien intéressant est ce qu’ils appellent les « off-peak cars » (si je me souviens bien). Il s’agit de voitures reconnaissables à leurs plaques d’immatriculation vertes. La taxe d’immatriculation (équivalent de la vignette chez nous) est nettement moins cher pour ces véhicules. En contre-partie, ces véhicules n’ont le droit de circuler que durant la nuit et le week-end (à moins que le conducteur ne s’acquitte d’une taxe journalière).

    Ce système me paraît plus juste que celui de Londres d’après la description que vous en faites.

  • geff
    geff répond à BobCat
    www.ecapote.com
    • Posté à 09h28 le 30/06/2010
    • Internaute 17855
      www.ecapote.com

    Moi j’aime bien le principe des « pool car lane », des voies réservées aux voitures avec au moins 2 passagers. C’est censé inciter au co voiturage. je n’ai pas de chiffres sur les effets, mais je pense que la non mutualisation est un des gros problèmes, avec 1 personne par voiture dans la majorité des cas.
    et pour le coup il s’agit d’un moyen incitatif (celui qui est en covoiturage va au moins 3 fois plus vite que les autres, même dans les embouteillages à LA !), et non d’une taxation supplémentaire, ou je ne sais quelle méthode à la française :)

    il y a beaucoup à faire dans ce domaine. perso j’ai besoin d’une voiture, car je transporte du matériel impossible à transporter en transports en communs, et j’aimerai pouvoir prendre 1 personne avec moi, mais mes horaires étant totalement flottant, c’est impossible d’organiser quelque chose très à l’avance. néanmoins ca s’organise pas mal pour de grands trajets, l’incitation pour des petits trajets seraient à mon avis possible, si un travail profond était effectué.

    dernier point, la france étant un pays de sauvages, il faudrait un contrôle permanent pour vérifier que les utilisateurs de la voies sont bien en co voiturage, sinon elle serait squatté en permanence par des resquilleurs

  • Liiibre
    Liiibre
    Esprit libre et indépendant
    • Posté à 12h40 le 30/06/2010
    • Internaute 115716
      Esprit libre et indépendant

    Un peu long à lire, cet article soulève le point essentiel. Quelle offre en face pour aider à bouter la voiture hors des villes ?

    Delanoé a fait le plus simple : il a « interdit » ou empêché les bagnoles dans Paris. Très bien.

    Mais quand il faut faire l’autre moitié du chemin, il renvoie à la RATP, SNCF et autres.

    Question : quand et comment avoir
    - des métros 24 / 24
    - des taxis électriques EN QUANTITÉ (propres, sympa et pas trop chers)
    - des transports sûrs
    - des rames propres
    - sans grèves
    - réguliers et fréquents
    - des vélos en état
    - des flics pour contrôler les chauffards
    - etc.

    Je suis plutôt pour le péage urbain, ça limiterait pas mal de bagnoles dans Paris, mais pas en mesure à sens unique !