Enquête 26/06/2010 à 10h22

Dîners, spectacles : les lobbies et leurs cadeaux aux députés



Chaque année, la saison du lobbying commence avec le Festival de Cannes. Ou Roland-Garros pour les sportifs. Matchs, expositions, dîners ou déjeuners : les petits cadeaux aux parlementaires s'étalent toute l'année. De plus en plus nombreux, alors que l'Assemblée nationale tente de juguler le phénomène.

Une invitation pour « Le Roi Lion »


Invitation pour le spectacle « Le Roi Lion »

Journée ordinaire au bureau du député Dupont. Son assistante Pépita (les noms sont fictifs) ouvre le courrier : comme les 577 élus du peuple, elle a reçu cette invitation (voir image ci-contre) pour quatre personnes à la comédie musicale « Le Roi Lion ».

Sur l'en-tête, au-dessus du personnage principal, la puissante invitante s'affiche :

« Tiji, Canal J, Gulli

Emmanuelle Guilbart, présidente »

En fait, Emmanuelle Guilbart est la directrice des activités télévision de Lagardère Active. Rien de tel qu'une invitation en famille pour entretenir de bons rapports avec ses amis députés.

Un tournoi de tennis pour les amateurs

Les députés amateurs de tennis ont rendez-vous au Tir aux Pigeons. En plein bois de Boulogne, ce restaurant « longtemps resté un point de rendez-vous privilégié de la noblesse française d'Ancien Régime » est ouvert aux élus roturiers qui souhaitent participer au Forum pour la gestion des villes et des collectivités territoriales. Et surtout briller lors du « Tournoi des personnalités ». Et le mail d'invitation de préciser :

« Cet événement est à la fois ouvert aux joueurs confirmés/joueurs amateurs et également aux non sportifs qui voudront bien partager avec nous ce moment de convivialité.

Si votre agenda ne vous permettait pas d'être des nôtres, n'hésitez pas à vous faire représenter par votre collaborateur parlementaire. »

Tout est bon pour nouer des liens avec la représentation nationale. Ce forum, fondé par André Santini dans les années 80, est une sorte de club regroupant des collectivités et 45 entreprises « membres et abonnées » parmi les plus grands groupes spécialisés dans les services. Là aussi, les relais parlementaires sont utiles.

« Entre le Raphaël et le McDo, vous choisissez quoi ? »

Comme tous les assistants parlementaires, le blogueur Authueil confirme ces pratiques :

« Deux à trois fois par an, il y a des places dans des manifestations sportives : invitation à Roland-Garros par les entreprises, matchs de rugby ou de football... Chaque année, GDF-Suez nous invite à une visite privée de l'exposition temporaire au musée Jacquemart-André. Et l'ordinaire, ce sont les déjeuners et les dîners. »

Des cadeaux coûteux ?

« On n'attire pas les mouches avec du vinaigre. Si vous êtes invité au Raphaël et au McDo, vous choisissez quoi ? C'est vrai que le cadre est souvent assez chic (le Pavillon Ledoyen, le Cercle Interallié), ce qu'on a dans l'assiette est correcte, mais pas folichon. Les députés y vont pour manger et, accessoirement, pour écouter ce qu'on a à leur dire. Mais ils préfèrent les déjeuners ministres. »

Dîner avec un ministre grâce au CAC 40

Rencontrer un ministre ? Certains cabinets de lobbying proposent ce genre de rendez-vous. Le Club de l'Europe par exemple qui, mercredi 2 juin, organisait un dîner « Chez Françoise » avec... Christian Estrosi, ministre de l'Industrie. Thème du jour ? Aucun, même pas de banales histoires de logement de fonction. Comme le précise le carton d'invitation, il s'agit :

« D'échanger des propos d'une façon simple, directe et conviviale ».

Pour ceux qui n'auraient pas bien compris, les adhérents du Club de l'Europe sont triés sur le volet :

« Une soixantaine d'entreprises adhérentes de renom (Air Liquide, Areva, BNP Paribas, BP, Pfizer pour exemples) ».

Et ces « débats » sont fréquents :

« Une dizaine de repas dans l'année (dîners à Paris, déjeuners à Bruxelles) sur invitation personnelle ».

L'élu destinataire fait forcément partie des « happy few », plutôt flatteur. Parfois aussi, ces invitations comportent un vrai contenu. Mercredi 16 juin, toujours « Chez Françoise », le cercle Hippocrate (74 parlementaires « réunis au sein d'un club informel de réflexion sur l'économie de la santé ») convient ses membres à un débat sur :

« Le positionnement des complémentaires santé dans l'assurance santé ».

Invités : Carine Franc, économiste de la Santé à l'Inserm et Guillaume Sarkozy, délégué général du groupe Malakoff Médéric. Le cercle Hippocrate compte trois « partenaires » : la générale de Santé, GlaxoSmithKline et... Malakoff Médéric. Son « secrétariat général » (comprenez sa logistique) est assuré par Agora Europe, une agence spécialisée dans « l'organisation de conférences parlementaires ».

92 lobbyistes officiels à l'Assemblée nationale

Paradoxe : ce lucratif marché de l'influence ne cesse de gagner du terrain, au fur et à mesure que le législateur tente d'encadrer le lobbying. Car si les enveloppes de cash ne circulent plus au sein des assemblées, les stratégies d'influence se professionnalisent.

Parmi les 92 lobbyistes désormais enregistrés sur le registre de l'Assemblée, une large majorité représente des organisations professionnelles (banques, assurances, bâtiment, etc), mais aussi des syndicats (FO et la CFDT), des entreprises (Aéroports de Paris, Alstom, Groupama, PPR, Monsanto, France Télévisions, SNCF) et une poignée d'associations (Ligue ROC, Transparence-International).

Certains de ces émissaires sont donc recrutés pour leur entregent, réel ou supposé :

  • Frédéric de Saint-Sernin, éphémère secrétaire d'Etat à l'Aménagement du territoire et deux fois députés de Dordogne, représente les intérêts du groupe Pinault.
  • François Guéant, avocat, ex-conseiller ministériel et fils de Claude, secrétaire général de l'Elysée est le missi dominici de l'Assemblée des chambres de commerce et d'industrie.

Tous sont désormais étroitement limités dans leur circulation à l'Assemblée. Ils n'ont plus de badge d'accès permanent, à l'année, pour mettre en œuvre leurs techniques préférées. Quant aux députés, ils n'ont aucune obligation de déclarer les petits cadeaux dont ils bénéficient. A Bruxelles, les eurodéputés déclarent tout sur une liste publique.

Mis à jour le 26/06/10 à 11h25. Après discussion interne, remplacement de « lobbys » par « lobbies ».

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  • Bruno_75-
    • Posté à 10h46 le 26/06/2010

    Allons, il n'y a pas besoin d'être député, ça fonctionne ainsi pour toute personne ayant des responsabilités. Un simple conducteur de travaux se verra offrir par ses fournisseurs, des séances de karting, des places de match au Stade de France, les derniers smartphones, des restos, etc... à ce propos, les journalistes ne sont pas les derniers à en croquer... donc je trouve votre article un brin déplacé.

  • Tinhinane
    Tinhinane
    Médiatrice scientifique
    • Posté à 10h51 le 26/06/2010
    • Internaute
      Médiatrice scientifique

    Voici un complément, fort édifiant, à votre article :

    Marie-Christine Blandin, sénatrice Vert du Nord, membre de l'OPECST, lors de l'AG de la Fondation sciences citoyennes du 3 février 2007.

    « Deuxième anecdote, je voudrais vous dire le poids des lobbys qui pèse sur le parlementaire en charge de faire la loi. Les lobbys sont partout, voire la corruption. Présents, insidieux, menaçants, flatteurs, nous offrant des repas sur les Champs-Elysées, pour parler des OGM par exemple, ou des agro-carburants. Ils ont des parlementaires binômes zélés sur : le nucléaire, un PS, un UMP ; sur les OGM, un PS, un UMP, c'est le bon truc des lobbys ça, d'avoir des binômes solides qui tiennent la route, qui traversent les alternances et passent pour des experts auprès de leur camp respectif. Je prépare un rapport sur les éthers de glycol, Grangé-Cabane de la fédération de la parfumerie ne manque pas une occasion de m'offrir du parfum. Mais, quand j'ai été nommée sur ce rapport il m'a envoyé un avocat international venant de Suisse en disant : si Blandin fait bouger le seuil d'admission de tolérance des éthers de glycol, on la casse, on lui fait un procès. L'avocat a téléphoné à mon rapporteur en lui disant “ vous lui faites passer le message que si elle fait ça, on la casse ”. C'est quand même hallucinant parce qu'un rapport de l'Office finit plus souvent au placard que dans l'action.

    Toujours dans les méthodes, l'infiltration, je ne vais pas vous raconter l'histoire de Rylander payé par Philippe Morris et embauché par l'OMS pour dire que la fumée de tabac passive n'était absolument pas dangereuse pour la santé, ce qui a fait perdre 10 ans sur les actions nécessaires. En dehors de ce monsieur Rylander dont je rapportais la manœuvre au congrès de l'Association pour la prévention de la pollution atmosphérique à Lille, il y a 6 mois, je peux vous citer le témoignage d'un pneumologue du CHR de Lille, signalant l'invitation reçue pour lui et son épouse, en hôtel 4*, au bord d'un lac suisse, une semaine à l'occasion d'un colloque sur la fumée de tabac passive. La fête continue.

    Et dernière méthode d'action qui est valable pour la confection d'une loi, comme pour une expertise, c'est l'appui aux petites mains. Nos assistants n'ont pas la science infuse. Les administrateurs de l'Office sont juristes. Ils n'ont pour certains aucune formation scientifique. Quand nous entendons dans une audition sur les solvants : “ les proportions stœchiométriques ne sont pas respectées ”, l'administrateur interroge : stoechio quoi ? Parce qu'il ne peut pas comprendre. Il existe alors une façon de s'en sortir : une rédaction à minima, avec de grandes incertitudes, l'envoi aux spécialistes auditionnés pour “ correction ”, et ceux-ci se font un plaisir d'écrire l'alpha et l'oméga de parts significatives du chapitre. C'est ainsi que la COGEMA, la fédération de la parfumerie, l'Oréal, Rhône-Poulenc hier peuvent s'infiltrer comme crypto-auteurs d'un texte que signera le parlementaire peu regardant. Cette possibilité existe et n'a pour garde fou que l'éthique propre du rapporteur et l'attention de l'élu : en démocratie, c'est insuffisant.

    Sachez que les journalistes fonctionnent de la même façon. Les bureaux d'infographies, créateurs de petits dessins qui permettent de tout comprendre, sont sollicitées par l'industrie chimique productiviste, par les promoteurs des nanotechnologies, pour faire avaler la pilule aux journalistes qui vous informent dès le matin, qui font l'opinion quotidienne. Vous, vous vous mobilisez pour des “ Sciences citoyennes ”, vous réfléchissez au rôle et à l'expression de la société, et pendant ce temps le 20 heures nourrit la société pour qu'elle finisse par s'exprimer en disant : nous pensons, en Ile de France, qu'il faut poursuivre la promotion des nanotechnologies, parce que c'est vraiment utile et très bien pour nous, avec des précautions bien sûr. Voilà ce que je voulais vous faire partager. “

    Pour le contexte voir ici :
    Lien

  • A déménagé le 02-02-2012-2
    • Posté à 10h52 le 26/06/2010
    • Internaute
      non connue

    Sauf que dans le privé (journalisme inclus), le jeu des influences ne concerne que des intérêts privés.
    Au pire, un société cotée en bourse forcera ses collaborateurs à signer une charte « éthique », par protection juridique vis à vis des actionnaires.

    Dans le cas des parlementaires, le patron c'est nous (si si). A nous de décider de la politique en la matière. Et dans ce cadre, informer les citoyens de ce qui se passe est essentiel.

  • ismet222
    ismet222
    democrate
    • Posté à 11h03 le 26/06/2010
    • Internaute
      democrate

    Tout cela n'est ni plus ni moins que de la corruption « officielle ». Aucun « cadeau » (même un repas) remis par un groupe quelconque ne devrait être accepté par un élus, un fonctionnaire. ou alors qu'il soit remis dans une sorte de pot commun destiné soit à des musées pour les objets d'arts, à des associations en faveur des défavorisés, bref à la société en fonction du « cadeau ». Et encore, le plus simple serait purement et simplement de l'interdire, faute de quoi il s'agirait de corruption avérée. On ne donne rien sans rien, surtout dans ces milieux.