Sur le terrain 24/06/2010 à 17h12

Egypte : Khaled Saïd, martyr et symbole de l'état d'urgence

Marion Guénard | Journaliste

(Du Caire)

Le 6 juin, Khaled Saïd, un jeune homme de 28 ans, est interpellé dans un cybercafé d'Alexandrie par deux policiers en civil. Ils lui demandent ses papiers d'identité. Il résiste. Selon des témoins et l'association Al Nadeem, une organisation égyptienne de défense des droits de l'homme, le jeune homme est alors traîné de force dehors et battu à mort. En représailles de la mise en ligne d'une vidéo accablant la police.


Khaled Saïd (DR).

Pour son frère, Ahmed, ces brutalités meurtrières ne sont pas le fruit du hasard. Khaled Saïd n'était pas un opposant au régime, ni un militant des droits de l'homme, mais il venait de poster sur Internet une vidéo implacable. Le document montrait des policiers se partageant argent et drogue, après l'arrestation de dealers.

Selon un avocat du centre Al Nadeem, la famille de Khaled Saïd a été informée de sa mort mais n'a pas été autorisée à voir le corps. Lorsque ses proches portent plainte le lendemain, le 7 juin, ils découvrent qu'un rapport a déjà été rédigé.

Les autorités avancent une autre version de l'histoire. Un communiqué du centre d'information de la sécurité égyptienne (accessible en arabe uniquement) présente le jeune homme comme un délinquant et nie toute responsabilité des policiers dans l'affaire : Khaled Saïd aurait avalé un sachet de drogue. Il serait mort d'étouffement. Par accident.

Selon Muhammad Abdel Aziz, avocat du centre Al Nadeem interrogé par Al-Masry al-Youm, « deux policiers ont demandé de l'argent [à Khaled Saïd], et quand il a répondu qu'il n'en avait pas, ils l'ont battu ».

Mobilisation dans la rue et sur Internet

Depuis, les manifestations se multiplient, à Alexandrie comme au Caire. Elles suivent le scénario classique égyptien : les policiers antiémeute sont bien plus nombreux que les manifestants.

La dernière en date a eu lieu dimanche 19 juin, au centre du Caire. Une centaine de manifestants ont entamé une marche de quelques minutes, avant d'être rapidement dispersés et, pour les moins chanceux, arrêtés. (Voir la vidéo)

Ces Egyptiens demandent que justice soit faite dans l'affaire Khaled Saïd. Et exigent la fin de la torture, la levée de l'état d'urgence, parfois le départ du président Hosni Moubarak.

Au-delà des manifestations, ce sont les journaux indépendants et surtout les internautes activistes qui ont relayé l'affaire, via les blogs et les réseaux sociaux, jusqu'à faire pression sur les autorités.

Des photos choquantes du visage sans vie de Khaled Saïd ont été mises en ligne -on en ignore toutefois leur provenance. La mâchoire décrochée, le crâne enfoncé, les yeux tuméfiés... Sur ces photos, le jeune homme est méconnaissable.

« Sous pression des blogueurs qui ont travaillé pour faire connaître l'affaire, la justice a dû rouvrir le dossier », explique Hafez Abou Saada, directeur de l'Organisation égyptienne pour les droits de l'homme.

« Ce n'est pas la première fois que la torture tue en Egypte »

La semaine dernière, le procureur général a ordonné une seconde autopsie, dont les conclusions ont été rendues publiques ce mercredi. La justice égyptienne n'en démord pas : la mort de Khaled Saïd est bien accidentelle.

Ce jeune homme de 28 ans a bien reçu des coups, mais ils ne sont pas les causes de son décès. Il est bien mort par suffocation.

Lors de son interpellation, il a bien avalé un sachet de marijuana, qui l'a empêché de respirer. Les médecins ont également retrouvé des traces de Tramadol (un analgésique proche de la codéine, prisé des toxicomanes) dans les intestins du défunt.

Ce rapport d'autopsie n'est pas vraiment une surprise pour les membres du centre Al Nadeem, comme le docteur Mostapha Hussein :

« Il n'y a rien de nouveau. Ce n'est pas la première fois que la torture tue en Egypte et ça durera tant que la loi ne changera pas. Nous allons demander un autre rapport, indépendant cette fois. Ce cas mérite un procès juste, loin de l'influence du gouvernement, afin que la vérité puisse être entière. »

Hors d'Egypte, des organisations de défense des droits de l'homme appellent également à une enquête indépendante sur la mort brutale du jeune homme et, comme Amnesty International, demandent la levée de l'état d'urgence.

En vigueur depuis 29 ans, la loi sur l'état d'urgence donne à la police des pouvoirs étendus, comme le placement en détention sans inculpation ou sans jugement de tout individu soupçonné d'atteinte à la « sécurité nationale ». Elle limite également la liberté de se réunir en public. Cette loi a été reconduite en mai pour deux ans.

  • 25620 visites
  • 82 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • le soudanais
    le soudanais
    ici et là
    • Posté à 17h45 le 24/06/2010
    • Internaute
      ici et là

    L'Égypte est une des pires dictatures qui soit. Mais bon, on peut y faire de la plongée et visiter des temples alors on oublie quoi.

    Pour y avoir habité, je confirme, pas une personne qui n'a jamais eu affaire à la police, pas un jeune qui n'ait eu un ami arrêté, voire torturé ou pire.

    La police harcèle tout le monde, jeune, copte, homos, amateurs de rock, pardon satanistes, journalistes, jeunes, moins jeunes en gallabiya, etc...

    Pour mémoire l'état d'urgence est en vigueur depuis octobre 1981...

  • Pi.K
    Pi.K
    Vilain Parisien
    • Posté à 18h06 le 24/06/2010
    • Internaute
      Vilain Parisien

    Au moins une raison de garder espoir dans cette affaire : il a été impossible de l'étouffer. Les Égyptiens réussissent à exprimer leur mécontentement, et, c'est plus important encore, ils commencent à se faire entendre. C'est le signe que l'autoritarisme du régime égyptien s'ébrèche, et je souhaite aux Égyptiens de continuer leur lutte pour les libertés civiles et contre l'arbitraire policier.

  • survivant
    • Posté à 18h45 le 24/06/2010

    Cette affaire prouve une chose ; que les réseaux sociaux via twitter, facebook et autres myspace sont de véritables sources d'informations pour toutes les polices du monde entier. Et non, on ne s'improvise pas journalistes ni leader d'un soulèvement social et le fait de communiquer virtuellement avec des milliers d'internautes parfois à l'autre bout du monde ne veut pas dire qu'à l'autre bout du fil se trouve réellement la personne que l'on pense bien intentionnée. Dévoiler des faits divers au grand public par le biais des « réseaux sociaux » qui touchent directement ou indirectement l'état est un véritable danger ! Venant d'ailleurs et d'ici. D'où l'intérêt de faire appel à des professionnels qui sont : les journalistes ; qui sauront traiter le sujet et surtout le plus important garder le secret des sources.