A la une 18/06/2010 à 00h08

Reprise du Monde : le sondage informel des journalistes

Augustin Scalbert | Journaliste Rue89


Photo : la salle d'attente du Monde (luc legay/Flickr).

Le 28 juin, ils auront perdu, outre leur position de premier actionnaire du groupe, le pouvoir de refuser un nouvel actionnaire.

Exsangue -la cessation de paiement se profile pour juillet-, Le Monde va changer de mains, et les journalistes ont le choix entre deux attelages de repreneurs.

L'échéance se rapproche : le conseil de surveillance se prononcera le 28 juin, une semaine après le dépôt des offres définitives de reprise. Il devrait avaliser le vote de la SRM prévu la semaine prochaine.

En attendant, Rue89 est allé sonder ceux qui seront pour la dernière fois les faiseurs de roi : la société des rédacteurs du Monde (SRM), i.e. les journalistes. Sondage informel, réalisé par téléphone auprès d'une quinzaine de rédacteurs des deux sexes et de tous âges, plus ou moins impliqués dans le processus décisionnel.

Les deux attelages de candidats

Les offres définitives ne seront déposées que lundi, avant le « grand oral » de chaque candidat mardi, devant les journalistes. En attendant, la presse, notamment Challenges, résume les annonces.

Première candidature déclarée, celle du vice-président Europe de la banque Lazard Matthieu Pigasse (propriétaire des Inrockuptibles, et associé minoritaire des Amis de Rue89), du mécène Pierre Bergé (propriétaire de Têtu, actionnaire de Libération) et du patron d'Iliad -qui gère l'opérateur Free- Xavier Niel (par ailleurs actionnaire de Bakchich et de Mediapart). Le premier étant à l'origine de cette offre, les journalistes préfèrent surnommer cette alliance « PNB » plutôt que « BNP ».

Seconde candidature (et dernière jusqu'ici), celle de Claude Perdriel, propriétaire des sanibroyeurs SFA et surtout du groupe Nouvel Observateur (qui comprend, outre l'hebdo, Challenges et Sciences et Avenir). Perdriel s'est allié avec France Télécom, qui possèderait « au maximum 20% » du groupe Le Monde, selon les déclarations du patron de presse.

Un journaliste : « La peste ou le choléra ? »

Depuis quelques jours, les douze membres du collège de la SRM reçoivent des coups de fil de Norvège, d'Abu Dhabi, de Grèce et d'ailleurs sur la planète. Parce que le plus prestigieux quotidien français ne sera plus contrôlé par ses journalistes, mais aussi, selon l'un d'eux, en raison d'un contexte de « berlusconisation » de la France.

L'offre Perdriel-Orange

Selon LePoint.fr et d'autres médias, Nicolas Sarkozy a convoqué le patron du Monde, Eric Fottorino, pour lui faire part de son opposition à l'offre PNB et le menacer de couper les aides publiques à la restructuration de l'imprimerie du journal. Fottorino a confirmé. Le Président aurait aussi favorisé la candidature de son ami Stéphane Richard, PDG de France Télécom-Orange, auprès de Perdriel. Commentaires de journalistes :

  • « Orange, dont 27% du capital appartient à l'Etat, n'est pas un acteur indépendant. On voit mal la directrice de la communication Christine Albanel intervenir dans le contenu du Monde. »
  • « Cette intervention de Sarkozy, très emblématique du système actuel, est inadmissible, ça a révolté tout le monde. Du coup, une offre apparaît extrêmement politisée et pas l'autre. C'est dommage, parce qu'il serait mieux de se baser sur des critères purement économiques et sociaux. »
  • « Je ne pense pas qu'une décision d'investissement si sensible ait pu se faire sans l'assentiment de Sarkozy. »
  • « S'il y avait eu une offre de Perdriel seul, ou allié avec un autre industriel qu'Orange, j'aurais voté pour celle-ci, même avec Denis Olivennes [le patron du Nouvel Observateur a la réputation de fourrer son nez dans le contenu du journal, ndlr]. Mais l'offre Perdriel est plombée par Orange. »
  • « C'est sans doute politique, mais il reste une hypothèse qui ne l'est pas : peut-être qu'Orange n'intervient que pour éviter qu'un contenu haut de gamme tombe dans l'escarcelle de Free, son concurrent bas de gamme ? »
  • « J'ai eu l'occasion de fréquenter Sarkozy, et j'ai du mal à croire qu'il soit assez débile pour être intervenu aussi directement. En même temps, il est impulsif... Orange sera minoritaire, et Perdriel a eu le courage de dire des choses désagréables en arrivant, sur les sacrifices salariaux, ce que n'ont pas fait les autres. En plus, il a fait ses preuves en termes d'indépendance de la presse. »

L'offre Pigasse-Niel-Bergé

Pour l'instant, les trois alliés ont présenté une offre plus détaillée que celle de leurs adversaires. La plupart des journalistes interrogés se prononcent pour le trio PNB, qui a tout de même ses limites :

  • « C'est un attelage de trois hommes ayant des intérêts divergents, et qui du coup s'annulent. Pour moi, à l'heure actuelle, c'est la meilleure offre. »
  • « Pigasse a un profil plus séduisant, sa famille a un profond intérêt pour la presse. Il ne semble pas avoir de volonté de contrôler les entreprises qu'il possède. »
  • « Perdriel est encore assez flou et promet du sang et des larmes socialement, alors que PNB a pris l'engagement oral de ne pas renvoyer de gens. Mais personne n'est dupe : quels que soient les actionnaires et leurs engagements, il s'assiéront dessus. Il faut qu'on ait des engagements écrits, et qu'on puisse les faire respecter. »
  • « Je ne suis pas dupe sur Pigasse, banquier proche des grands patrons, et proche de DSK. Mais le dossier Perdriel est beaucoup trop proche du pouvoir. Notre seule garantie, c'est notre capacité de réaction collective. »
  • « L'offre PNB tient la corde, et c'est celle que je préfère. Mais on choisit quand même entre la peste et le choléra. »

La perte d'indépendance

Pour la majorité des journalistes du Monde, le fait de perdre le pouvoir est une fatalité. Mais tous considèrent que toutes les pistes n'ont pas été explorées :

  • « Je n'ai pas envie de voter mon hara-kiri, alors que toutes les voies n'ont pas été explorées pour conserver l'indépendance du journal. On aurait pu par exemple faire entrer plusieurs actionnaires pour que leur influence se neutralise. Mais ces capitalistes n'ont qu'une idée en tête : abattre cet organe d'indépendance démocratique. »
  • « Tous les actionnaires qui ont été approchés ont mis la même condition : en finir avec la cogérance par les journalistes, qu'ils qualifient d'“usine à gaz”. Et c'est vrai que ce qui nous arrive est prévisible depuis 2004, et qu'on n'a pas cherché de pistes alternatives. »
  • « Le scandale, c'est qu'on désigne la cogérance et la SRM comme responsables des erreurs de gestion et de la situation financière actuelle, alors que tout vient de Minc et de Colombani. »

Le processus de désignation

La SRM détient trois des vingt sièges au conseil de surveillance de Le Monde et Partenaires Associés (LMPA), qui détient elle-même 60% de la société Le Monde SA, qui décidera d'agréer le nouvel actionnaire.

Mais la SRM a constitué un « pôle d'indépendance » avec d'autres administrateurs du groupe (représentants des cadres, des employés, de La Vie-Télérama, des lecteurs, de l'association Hubert Beuve-Méry, etc.).

Ce pôle, qui votera d'une seule voix, en totalise onze. Un autre administrateur a annoncé qu'il votera comme ce pôle : Jean-Louis Beffa, ex-PDG d'un actionnaire minoritaire (Saint-Gobain), travaille aujourd'hui chez Lazard et ne veut pas être soupçonné de rouler pour son collègue de travail Matthieu Pigasse.

Parmi les autres membres du conseil de surveillance -présidé par Louis Schweitzer et dont le vice-président est le patron de la SRM Gilles Van Kote-, on peut citer Claude Perdriel, qui devrait naturellement s'abstenir, ou le frère du président de la République, Guillaume Sarkozy, qui représente la mutuelle Malakoff-Médéric.

En assemblée générale, les 230 journalistes membres de la SRM se prononceront pour l'une des deux offres, ainsi que les anciens à jour de cotisation dont la voix compte pour moitié. Logiquement, le vote de la SRM devrait désigner le vainqueur.

Photo : la salle d'attente du Monde (luc legay/Flickr).

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  • lalevée
    lalevée
    indépendante
    • Posté à 02h24 le 18/06/2010
    • Internaute
      indépendante

    Appel indépendant aux lecteurs du Monde - si chacun des 70 000 amis du monde sur facebook prenait un abonnement a 60 euros ca ferait une rentree de plus de 4 millions d'euros... allons il y a bien plus de 70 000 lecteurs du monde en ligne... franchement 60 euros pour la liberté d'expression c'est rien.. si 1 million de lecteurs prennait un abonnement de 60 euros ça ferait 60 millions d'euros...
    levez-vous et batez vous, bon sens ! les journalistes du MONDE et tous ceux qui croix en la liberté d'expression dans ce pays. Allez ! un abonnement d'un an en ligne c'est 200 euros - quel prix metteriez vous sur un journal pour n'avoir aucune trace de l'influence du pouvoir en 2012 ? .. Combien dépensez vous par mois en i-phone et en restaurants ? Et ceux qui n'ont pas bcp de moyens - faite un geste symbolique ... moi j'ai opté pour 60 euros - il faudrait que 500000 personnes fassent pareil et vite ! ! je précise etre seulement une lectrice fidèle ... mais au lieu de se larmoyer - renflouont les caisses du Monde. Aux armes citoyens et citoyennes -votez avec votre porte-feuile pour un journal utile ! !
    Vous aimez PLANTU, vous aimez les éditos, Faites-vous entendre avec votre pouvoir ! Votez pour une voix libre en vous abonnant.
    MERCI a ceux qui prendrons cette appel à l'action au sérieux.

  • Fifi89
    Fifi89
    de l'huile sur la piste
    • Posté à 06h16 le 18/06/2010
    • Internaute
      de l'huile sur la piste
  • grosnaze
    • Posté à 08h32 le 18/06/2010
    • Internaute

    Dernier journal avec le canard contrôlé par des journalistes. M Sarkozy va ajouter ce grand journal a ses medias aux ordres. En plus il l'a fait ouvertement sans que les autres médias aux ordres ne bougent une plume ou si peu.
    Comment appelle t on un Président qui nomme les dirigeants des grandes chaines TV, Radio publique ou privé et dont la presse est contrôlée par le Fouquet's club a quelques rares exception pres, qui nomme les Préfets, la hiérarchie Policière, déjà le Parquet en matière judiciaire et bientôt toute l'instruction ?
    Le Monde sera donc contrôlé par la présidence via Orange et Perdriel. Une pperle de plus au collier présidentiel.

  • LOUP-GAROU
    • Posté à 11h47 le 18/06/2010

    Le monde est le symbole d'une presse écrite, qui souffre depuis des décénnies, d'un manque de lecteurs, et l'arrivée des nouvelles technologies d'informations, ne peuvent qu'aggravée sa santé.Alors pour la presse française, le salut ne peut venir que de grands groupes économiques, qui exploitent souvent d'autres moyens de communications que la presse écrite, avec le risque pour cette dernière d'y perdre son « âme », voir de disparaître.Tout le monde se souviens d'hersant et son groupe tentaculaire,mais la faute reviens surtout aux français, qui lisent peu la presse écrite, en comparaison d'autres pays européens, et en premier exemple la Grande-Bretagne, ou les quotidiens vendent plusieurs millions d'exemplaires chaque jours.La question est pourquoi les français lisent énormément de presse magazine, et si peu de journaux ? .

  • apocalipstick
    apocalipstick
    J'essaie, j'essaie
    • Posté à 11h50 le 18/06/2010
    • Internaute
      J'essaie, j'essaie

    La tonalité et le libre-arbitre de notre presse a pris un sacré coup dans l'aile.....et ça ne fait réagir personne que le président décide de faire du chantage aux aides publiques si et si ? ...... mais comment en est-on arrivé là dans ce pays ? à ce point de j'm'en foutisme, ou de fatalisme, oui, je sais certains doivent survivre, mais tout n'est pas un peu lié ? Comme l'écrivait si bien Roland Jaccard, « sur-contrôlé de l'extérieur, auto-contrôlé de l'intérieur, décorporalisé, hyper-normalisé, l'homme de la modernité, sera de plus en plus l'image même de l'homme administré coulant une existence dans des sociétés d'abondances totalitaires, sans jamais prendre conscience que si ses besoins y sont satisfaits (ou pas) c'est au détriment de sa vie-même ».........extrait de « l'exil intérieur, schizoïdie et civilisation “