Sur le terrain 15/06/2010 à 21h58

Pas besoin d'apéro, il y a du vin et du saucisson à la Goutte-d'Or

Zineb Dryef | Journaliste Rue89


Rue89 ne recule devant rien. La lecture d'un énorme dossier (76 articles ! ) sur la Goutte-d'Or mettant en garde contre ce quartier « dangereux » et « islamisé » sur le blog de Riposte Laïque, l'un des mouvements à l'initiative du fameux apéro saucisson-pinard (interdit par la préfecture), ne nous a pas empêchés d'aller faire un tour dans ce Kandahar parisien.

Les « enquêteurs » de Riposte Laïque, après « 36 semaines » d'investigation, apportent ces effarantes conclusions :

  • « Pour les femmes intégristes, c'est un véritable défilé de mode, allant du hijab à la burqa, en passant par le jilbab, le tchador, le niqab, le sitar. [...] Les hommes intégristes, par contre, portent presque tous la même tenue, le kamis, une sorte de robe blanche, déclinée en deux modèles. »
  • « Comme en Iran, comme en Somalie, comme au Soudan, une milice religieuse musulmane contrôle plusieurs rues du quartier Barbès, et une partie d'un grand boulevard parisien ! »
  • « Une personne digne de foi a déclaré à l'auteur avoir entendu, en passant un lundi vers midi dans la rue Myrha... l'appel du muezzin. »

Il serait trop long de citer tous les résultats de l'enquête, menée par un certain Maxime Lépante, dont la plupart des interlocuteurs sont anonymes. Sans doute la peur d'être poursuivis par les dangereux barbus de la Goutte-d'Or.

La « déferlante musulmane » de la Goutte-d'Or

L'organisatrice de l'apéro saucisson a également pris soin de protéger son identité. Sur sa page Facebook (supprimée), cette « Sylvie François » -un pseudo évidemment- affirme qu'elle vit à la Goutte-d'Or et, dans une longue interview à Riposte Laïque, fait ce témoignage édifiant :

« Cher Monsieur, trouver du pinard et du saucisson à la Goutte-d'Or, depuis un certain temps, relève de l'exploit ! Je ne vous parle même pas de pouvoir en consommer au troquet du coin...

La déferlante musulmane dans le quartier est en train de nous imposer la prohibition islamique des produits de nos terroirs, parce qu'ils ne sont pas conformes à je ne sais quelle règle religieuse ! »

A la Goutte-d'Or, il y a, c'est vrai, de nombreux musulmans. Des barbus, des voilées et la majorité sans signes distinctifs. Discussion avec un homme d'environ 50 ans, rasé de près :

« Vous buvez ?

- Plus une goutte depuis 30 ans.

- Ah. Vous avez arrêté de boire parce que vous vous êtes réfugié dans la religion ?

- Non, parce que j'ai changé de job. Quand j'étais garçon de café, j'étais saoul tout le temps. Je suis écœuré par l'odeur maintenant.

- Ça vous choque les gens qui boivent ?

- Non, je vais vous raconter. Boumediene disait : “Je construit un bistrot et une mosquée. Le bistrot pour ceux qui veulent boire et la mosquée pour ceux qui veulent prier.” Je pense pareil. »

A la Goutte-d'Or, on trouve rillettes, pâté et saucisson

La Goutte-d'Or ressemble un peu à ça. Rue Myrha, aux abords de la mosquée, de nombreux bars. Proposent-ils de l'alcool ? Lorsqu'ils ne sont pas halal -ce qui est souvent le cas- oui. Proposent-ils du saucisson ? Oui.

Si Sylvie François a du mal à trouver du saucisson, une adresse à la Goutte-d'Or la ravira : la charcuterie Au Cochon d'or, à l'angle de la rue des Poissonniers et de la rue Dejean. Soit à quelques minutes de la mosquée.

Au restaurant Les Trois Frères, on propose rillettes, pâté et saucisson et même des côtes de porc en plat du jour. Le bar est superbement fourni. Bon, concédons à Riposte Laïque qu'il y a aussi du couscous et du thé à la menthe.

En tout, il y a au moins une dizaine de bars et autres débits d'alcool et de saucisson dans le quartier (4 ou 5 rues). Si la mystérieuse Sylvie François était plus attentive à sa vie de quartier, elle saurait que des apéros de quartier (avec du pinard et du saucisson, oui ! ) sont parfois organisés, que les riverains picolent dehors tous les ans à l'occasion du parcours du vin blanc...

Les prières du vendredi ne dérangent que le vendredi

Les habitants du quartier étant majoritairement issus de l'immigration maghrébine et africaine, les boucheries halal, les épiceries africaines et les restaurants proposant des spécialités « pas françaises » ont fleuri ces dernières décennies. Naturellement, répond Ahmed, un habitant :

« Mon boucher, par exemple. Un jour, j'ai appris que sa viande n'était pas halal du tout. Je lui ai dit : “Mais t'es un enculé, pourquoi tu écris halal sur ta boucherie ? ” Il m'a dit que c'était du commerce. J'ai fini par comprendre.

Honnêtement, c'est vrai qu'il y a pas de choucroute dans le quartier, mais si tu veux une choucroute, marche un peu et tu en trouveras, c'est pas dramatique. »

Claude (prénom modifié) vit à la Goutte-d'Or depuis les années 70. Elle remarque que les barbes sont plus nombreuses mais s'étonne de l'organisation de l'apéro saucisson :

« C'est quand même une provocation cet apéro. Est-ce qu'on va secouer une ruche pleine d'abeilles ? Non. Alors là, il vaut mieux s'abstenir parce que les prières du vendredi, elles dérangent, mais uniquement le vendredi. »

En effet, les riverains de la rue Myrha n'apprécient pas forcément que la rue soit bloquée deux heures le vendredi après-midi. Un jeune homme avoue son embarras :

« Voyez. Je suis musulman mais je vous assure, entendre “Allah Akbar” dans la rue, ça me gêne, l'islam doit être discret. Surtout en ce moment... »

Les mosquées de la Goutte-d'Or sont surpeuplées

Le responsable de la mosquée, lassé de répondre aux journalistes, ne veut pas nous répondre. Il préfère nous convier à une conférence de presse prévue prochainement. Devant le bâtiment, un rez-de-chaussée plutôt modeste pour un lieu de culte, un fidèle se justifie :

« Vous croyez quoi ? Si on prie dehors le vendredi, c'est parce qu'il n'y a pas de place dedans ! Tout simplement. Les deux mosquées du quartier sont trop petites. »

Dans une grande confusion, quatre habitués de la mosquée tentent de savoir qui a organisé l'apéro. L'un avance que c'est un coup classique de l'extrême droite. L'autre que c'est la gauche. Le troisième prétend que ce sont les sionistes pour faire oublier Gaza. Le dernier, propriétaire d'une pizzeria dans le quartier, s'excuse d'exister :

« Je vous assure, je ne vais à la mosquée que le vendredi. Je suis tolérant, je respecte les autres. »

Les mosquées de la Goutte-d'Or sont de plus en plus fréquentées depuis la fermeture de la mosquée de Tanger dans le XIXe arrondissement. Dans l'attente de l'ouverture d'un lieu de culte plus important en 2012, les responsables des mosquées essayent de calmer le jeu. (Voir le reportage de Bakchich)

Contrairement à ce qu'affirme Riposte Laïque, les femmes ne sont pas empêchées de traverser la rue Myrha pendant la prière. Des passantes ont même pu enjamber les fidèles sans plus d'encombres.

L'apéro n'aura pas lieu. Sa tenue aurait été créatrice « de risques graves de troubles à l'ordre public » a jugé la préfecture de police de Paris. Nul besoin de ce type d'événement pour « rendre à ce quartier son âme populaire ». Il ne l'a pas perdue.

  • 81276 visites
  • 586 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • pek
    pek répond à Strawman
    • Posté à 22h29 le 15/06/2010
    • Internaute

    Les apéros géants organisés sur les places publiques et dans les rues sont tous interdits aujourd'hui, ça a suffisamment fait l'actualité, vous devriez le savoir.

    Il y aurait dû y avoir une exception cette fois-ci, sous prétexte que l'objectif ici n'était pas de s'amuser mais « de faire la nique aux basanés-qui-prient-pas-comme-nous ? »

  • Féline
    Féline
    fée
    • Posté à 22h57 le 15/06/2010
    • Internaute
      fée

    J'ai regardé la vidéo de cette prière et me suis posée une question : pourquoi ne voit-on aucune femme ?

  • Warung Kopi
    Warung Kopi
    Perdu à la traduction
    • Posté à 23h05 le 15/06/2010
    • Internaute
      Perdu à la traduction

    Merci pour cet article salutaire ! J'ai habité longtemps La Chapelle, le quartier voisin de la Goutte d'Or, et je trouvais assez étrange que la situation aie évolué de la sorte en 3 ans (depuis que j'ai quitté notre beau pays pour d'autres cieux). Les prières sur le trottoir n'avaient lieu en effet que les vendredis du ramadan quand la fréquentation des rares et minuscules mosquées du quartier (rue Cavé, rue Myrha, al Fath) explosait. Ce n'est pas un phénomène nouveau, dans les années 1990 déjà pour illustrer le « péril musulman », on utilisait déjà des photos des fidèles d'al Fath obligés de prier dans la rue Polonceau. Et maintenant la très mal nommée Riposte Laïque en fait son fond de commerce...

    En bref, la grande mosquée de la rue de Tanger est fermée pour travaux, d'autres salles de prière ont vraisemblablement dû fermer pour cause, aussi, de grands travaux de rénovation dans le quartier et il ne reste que les petites mosquées mentionnées plus haut qui se retrouvent avec un surcroît de fidèles. D'où les prières dans la rue ! Diable, on est quand même loin de l'émirat salafiste de Barbès-Château Rouge ! D'ailleurs, de mémoire, on voit beaucoup plus de niqabs sur les Champs que dans les rues étroites de ce quartier. Quant au « sitar », mentionné par RL, je ne vois pas bien ce que c'est, hormis un instrument de musique indien. Il est vrai que les ressortissants du subcontinent indien sont aussi nombreux dans le quartier, notamment rue Labat.

    Quoi qu'il en soit, je profite de l'occasion pour inviter tous les lecteurs de la Rue à faire un tour dans le coin, boire un coup ou voir un concert à l'Olympic Café/Lavoir Moderne Parisien dans la rue Léon (qui doit toujours exister), acheter leurs chaussures pas chères à Kata-kata rue Polonceau (un ancien théâtre transformé en magasin bordélique), participer à la Goutte d'Or en fête... Et puis pour ceux qui continuent de croire que c'est une enclave saoudienne en plein Paris, il y a aussi le concert annuel des chorales du coin à l'église Saint-Bernard (fin juin normalement) ou le défilé du char de Ganesh qui traverse le quartier avant de retourner rue Philippe de Girard, tous les débuts septembre (qui bloque un bon nombre de rues aussi ! ).

  • Chimulus
    Chimulus
    Dessinateur de presse
    • Posté à 23h40 le 15/06/2010
    • Internaute
      Dessinateur de presse
  • wakeup
    wakeup
    street89
    • Posté à 23h43 le 15/06/2010
    • Internaute
      street89

    Je suis d'accord l'apéro est une provocation... mais la prière dans la rue aussi !
    La Religion avec un grand « R » devrait rester hors de nos espaces publiques. Si les gens doivent absolument prier qu'ils marchent jusqu'à la prochaine mosquée ou qu'ils restent chez eux.

  • lancetre
    • Posté à 23h47 le 15/06/2010
    • Internaute

     » Maxime Lépante » : : -)))))

    Rappelons que la bataille de Lépante, c'était en 1571...

    Ces gens en sont restés au XVIème siècle. Le combat de l'Europe contre les Turcs...

    Après cet intéressant reportage, reste à en faire un second, nettement plus risqué peut-être : qui sont ces allumés ? D'où sortent-ils ? Quel tragique accident fut à l'origine de la combustion de la quasi-totalité de leurs neurones ?

  • Kurt
    Kurt répond à Numerosix
    ––––
    • Posté à 01h31 le 16/06/2010
    • Internaute
      ––––

    Franchement, je crois surtout qu'ils voulaient avant tout qu'on leur interdise leur apéro... Mission accomplie.

    Mieux encore : pour n'importe quel type « normal », qui ne passe pas son temps sur internet à s'inquiéter de savoir si les islamistes ou les fachos veulent lui faire la peau, le préfet de Paris interdit de manger du saucisson pour que les musulmans puissent prier tranquilles au milieu de la rue avant d'aller tout casser après un match de foot.
    Ne dites pas le contraire, c'est en gros ce qui a été expliqué aujourd'hui. Et ne dites pas que les gens sont cons, ils ont tout simplement autre chose à foutre que de s'intéresser à ces conneries.

    Si on ne leur avait pas fait de pub à ces abrutis, ils auraient été boire leur pinard et manger leur saucisson à 12 rue Myrha et les conséquences auraient été au pire 12 gueules de bois.
    Pour maintenant, j'ai bien peur que cette histoire ne fasse bien plus de dégâts que ça.

    Et quelle idée aussi de la part du préfet d'avoir laissé s'installer durablement des cérémonies religieuses en pleine rue ! Sans tomber dans le complotisme, c'est quand même idéal pour conforter les paranos dans leurs délires de persécution et pour entraîner les autres avec eux. Après la super campagne de pub pro-burqa, après la médiatisation de la spécialisation dans la junk food hallal de vendeurs de bouffe subventionnés par l'état, après les « quand il y en a qu'un ça va », l'organisation de sifflet de marseillaise à grand renfort de médias, le tout parsemé de reportages chocs de TF1 ou M6, c'est à se demander si la « sylvie françois » elle ne bosse pas chez les RG sous la direction du préfet !
    Soit on nous prépare quelque chose qui pue (théorie « complotiste »), soit on a les médias et les politiques les plus cons de l'histoire de France (théorie « fataliste »)...

  • de passage
    • Posté à 10h42 le 16/06/2010
    • Internaute

    pour la charcuterie je n'avais pas fait attention (je suis végétarien), mais pour le vin, l'article aurait pu signaler cette excellente adresse de caviste : La Cave de Don Doudine, 38 rue Myrrha ( Lien ).
    Et ce n'est pas un vieux boutiquier gaulois qui résiste à l'envahisseur, ça a ouvert il n'y a pas longtemps !
    Il fait bon vivre à la Goutte d'Or !