Tribune 13/06/2010 à 23h00

Le Monde et Sarkozy : une longue histoire d'ingérence

Patrick Eveno | Universitaire

Nicolas Sarkozy, président de la République, convoque Eric Fottorino, directeur du Monde, pour lui faire part de ses sentiments à l'égard de la recapitalisation du groupe, et assortir ses réflexions de menaces éventuelles. C'est scandaleux, inédit, incongru. Il faut s'en indigner et protester contre cette intrusion de l'Etat dans la liberté de la presse. Mais ce n'est pas nouveau et reflète les fantasmes des hommes politiques français.

Il faut rappeler que Le Monde est né en 1944 par volonté politique : le général de Gaulle et son ministre de l'Information, Pierre-Henri Teitgen (démocrate-chrétien tendance MRP) ont confié Le Temps à Hubert Beuve-Méry.

L'alliance entre les gaullistes et les démocrates-chrétiens a été rompue à la fin des années 1940. D'où la première crise du Monde en 1951, qui se traduit par la démission d'Hubert Beuve-Méry, puis par son retour, le général de Gaulle l'ayant remis en selle contre les volontés du MRP.

Ingérences répétées

Bien plus tard, en 1984, le directeur du Monde, André Laurens, est contraint à la démission, par la coalition des proches d'Hubert Beuve-Méry et de la Société des rédacteurs.

Mais François Mitterrand, mécontent du directeur « qui ne sait pas tenir ses journalistes », joue également son rôle : il affirme à André Fontaine « vous êtes le successeur naturel » et demande au principal banquier du Monde, la BNP dont le PDG est un de ses proches, de couper les financements.

Les hommes politiques français croient qu'en nommant des actionnaires ils tiennent les rédactions ; et ils croient que les rédactions influencent l'opinion et pour tout dire « font l'élection ». C'est pourquoi aucun homme politique français n'est insensible aux destinées d'un journal, d'une radio ou d'une télévision.

Les médias « font l'élection » : une illusion

C'est pourtant une illusion : les médias ne font pas l'élection, Le Monde ne fait ni l'élection ni l'opinion. Tout au plus influence-t-il le microcosme politico-journalistique parisien, mais dans un jeu de billard à plusieurs bandes, où personne ne sait qui manipule ou intoxique qui.

  • En 1981, Valéry Giscard d'Estaing tenait la radio, la télévision et une grande partie de la presse grâce au groupe Hersant ; cela ne l'a pas empêché d'être écrasé par François Mitterrand.
  • En 1986, François Mitterrand avait le soutien du Monde, de Libération, des chaînes de télévision, mais il a perdu les élections législatives.
  • En 1995, Edouard Balladur était le favori des médias,
  • en 2002, Lionel Jospin l'était également. Tous deux ont été laminés.

On pourrait multiplier les exemples, depuis le ministère Villèle qui à l'époque de Charles X achetait des journaux pour avoir « bonne presse », mais dont le patron partit en exil après la révolution de 1830, jusqu'à Nicolas Sarkozy qui croit gagner l'élection de 2012 en nommant le président de France Télévisions.

Electeurs pas dupes

Mais tout cela n'est qu'illusion : les électeurs ne sont pas dupes et les manœuvres sont trop grossières pour les tromper.

Si Nicolas Sarkozy avait été plus fin, peut-être aurait-il eu quelque influence ; en se comportant comme il l'a fait, il jette Le Monde dans les bras du trio Bergé-Pigasse-Niel... et se prive de toute influence.

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  • kikekoi
    kikekoi
    toujours de bonne foi
    • Posté à 23h25 le 13/06/2010
    • Internaute
      toujours de bonne foi

    les médias ne font pas l'élection mais mettent en place un matraquage des thèmes sur lesquels on fera l'élection
    comme la boucle sécuritaire de chirac 2002, de sarkozy 1953-2099.
    les thèmes influencent le vote
    le pen au 2eme tour , ça un rapport avec la boucle sécuritaire, sarko 2007 aussi, il l'a retenté pour les régionales mais la, çà ne lui a pas profité. on sait jamais à qui çà va profiter, mais on se doute de qui çà va étouffer la parole

  • bloozmarch
    bloozmarch répond à JJ Reboux outrageur de poulets
    indocile heureux
    • Posté à 23h34 le 13/06/2010
    • Internaute
      indocile heureux

    « Le Monde ne fait ni l » élection, ni l » opinion », dîtes-vous, certes, mais la pluralité les font, et c » est bien le problème, entre les poursuites pour la vidéo off de FR 3 et la confiscation du maximum de vecteurs d » information, pour museler et diriger cette information, le chantage sur le Monde est une étape de plus vers la Berloscunisation, donc vers une dictature rampante mais efficace !

  • Anonyme

    Ben voyons... Bien sûr, les médias n'influencent pas l'opinion. Et « La pub ne véhicule pas d'idéologie », vous avez essayé ?

    Ce n'est pas parce que Sarkozy n'est pas le premier à s'approprier des médias et à en faire un moyen de propagande que c'est moins grave pour autant, ni moins efficace, malgré quelques exceptions niveau efficacité.

  • Atlantis
    Atlantis répond à bloozmarch
    Etudiant apolitique
    • Posté à 00h11 le 14/06/2010
    • Internaute
      Etudiant apolitique

    La pluralité existe, si vous n'aimez pas sarko, achetez libé, nouvel obs, l'huma, marianne, lisez rue 89 ou écoutez france inter. Après, pour une pluralité d'expression, désolé, mais il faut aussi que des médias soutiennent la droite, ce que font très bien le fig et europe 1. C'est marrant comme les riverains s'imaginent la pluralité à sens unique.
    PS : j'oublie charlie hebdo et le canard.

  • orangevox-
    • Posté à 00h25 le 14/06/2010

    Sarkozy n'est pas toute la politique et étant déjà le Président de la République il détient naturellement un Pouvoir qui dépasse par sa fonction celui des simples copinages journalistiques.

    A force de s'intéresser à ce personnage médiatique on ne voit plus toutes les propagandes des grandes familles politiques de droite et de gauche qui utilisent quotidiennement les médias pour nous vendre de la raison sociale, économique ou environnementale.

    Difficile d'accuser les journalistes qui collent aux idéologies car le peuple, l'État, ne reconnaissent que surtout les ténors politiques mais s'avèrent difficilement capables de se former une opinion libre des intérêts partisans.

    La plupart des journalistes se facilitent ainsi le travail en ne relayant que de la matière à sondage et construire leur réseau d'influence par cooptation professionnelle et politique.

    Autant il est nécessaire de critiquer les camaraderies entre Pouvoir politique et médiatique mais il ne faut pas négliger l'abandon anti-déontologique de la Presse et des médias dans leur diversité, pour finalement ne favoriser que le marketing politique et les soutiens partisans à leur rédaction comme cela se ferait dans toutes bonnes entreprises de communication.

    Les forums et les blogs, internet, permettent plus d'indépendance pour les journalistes face à des rédactions qui versent trop facilement dans l'allégeance aux grands partis susceptibles de remporter les élections nationales, mais c'est finalement les lecteurs et spectateurs eux-même qui devraient s'exprimer directement pour éviter toute récupération.

    C'est tout de même par la place accordée aux commentateurs l'une des belles réussite de rue89 que de provoquer une plus grande liberté d'expression même si le bilan doit être mitigé.

    Les journalistes eux tiennent maintenant plus un rôle de porte-parole politique que de conscience collective et tentent malheureusement de contrôler la liberté d'expression qui se dégage d'Internet par ce nouveau positionnement d'arbitres des débats.

    Ils ont maintenant à la fois un rôle institutionnel et fédérateur vers les pouvoirs officiels et en sont récompensés quand ils s'y plient.

    Cela va même plus loin, la publicité et la finance font que toutes rédactions doivent pouvoir placer des annonceurs politiques ou de marchandises et donc les lignes éditoriales deviennent l'outil marketing nécessaire pour préparer les esprits à consommer certains biens ou services.

    Les journaux ne sont plus là pour expliquer les idéaux, les arts ou les sciences, ou soutenir la liberté d'expression mais pour contrôler l'opinion à respecter les seuls choix qui lui sont donnés de consommer et influencent ainsi les désirs et les besoins des consommateurs cultivés.

    Cette moutonnerie a vouloir se rattacher à des mouvements idéologiques ou des personnalités sous-tend l'exercice politique du pouvoir médiatique.

    Peut être comme le laisse comprendre l'article, les gens ne seraient pas dupes des marionnettistes qui tirent les ficelles mais il n'est pas certain qu'ils aient les moyens de s'affirmer hors du groupe et le peuple resterait alors la masse idéologique malléable et formatée aux besoins de l'État.

    Cependant, la montée en puissance des « blogs » et autres forums personnels interactifs sont un grand espoir pour la liberté d'expression et l'expression libre de l'opinion publique face aux abus de pouvoir de toutes origines.

  • Phoskito
    Phoskito
    commentateur de sites web
    • Posté à 00h51 le 14/06/2010
    • Internaute
      commentateur de sites web

    J'en ai un peu (comprendre « vraiment ») marre des « oui mais c'était pareil sous Mitterrand ». C'est pas parce que sous Clovis on fracassait les dissidents à coup de hache que Sarkozy peut faire n'importe quoi. Le progrès serait-il impossible ? Le seul avenir de la politique est-il Bush/ Berlusconi/ Sarkozy ?

    Si ce pays patauge dans les déficits, si l'équipe de France de foot piétine, si nos entreprises et nos universités peinent à rester compétitives, c'est pour une seule et même raison : en France, on manque d'exigence. On se contente toujours de petits arrangements qui passent ric-rac, on laisse persister des rentes indues et une corruption diffuse en se disant que pour l'instant ça reste gérable. Mais tout ça, tel un cancer, gagne du terrain, pendant que le pays en perd.

    Le pire, c'est que cette faiblesse rend les gens mauvais : quand tout s'écroule, l'étranger devient bouc émissaire, l'originalité et la créativité deviennent suspectes, on n'ose plus s'attaquer aux puissants mais on se venge sur les faibles, etc. Bon sang, réveillez-vous, les Français ! ! ! L'ennemi, ce n'est pas l'immigré, ce n'est pas le chômeur. L'ennemi, c'est le politicien qui cumule les mandats, les retraites dorées, sans vouloir faire toute la transparence sur ses dépenses. C'est le président ou la ministre qui nomme son fiston incompétent à la tête d'un établissement public. C'est le journaliste qui se courbe devant le pouvoir mais crache sur l'humoriste qui insulte le Prince. C'est le chef d'entreprise qui, malgré des résultats minables, empoche des sommes faramineuses, parce qu'il a été nommé là parce qu'il a des amis qui ont été nommés là parce qu'ils sont bien nés. Pourquoi est-ce le citoyen ordinaire qui tremble ? C'est à eux de trembler !