Claire Diterzi et Magic Malik à la Villa Médicis : mauvaise bataille
Une tempête agite le microcosme culturel depuis que la Villa Médicis, l’institution culturelle française à Rome, a attribué deux bourses à des musiciens venus de l’univers des musiques dites actuelles, la rockeuse Claire Diterzi et le jazzman Magic Malik. Pierre Sauvageot, compositeur et directeur de Lieux publics, centre national de création basé à Marseille, voit dans cette polémique, qu’il juge malvenue, un effet collatéral de la crise des financements des activités culturelles en France, et appelle à une réaction des créateurs.
Depuis trois ans en France, l’art et la culture ne sont pas considérés comme des enjeux importants, mais comme des sources d’économies. Cela commence à produire des effets catastrophiques.
Il y a tout d’abord les effets clairement identifiés par les professionnels, les élus ou les médias :
- baisse ou au mieux « gel » des budgets, effondrement des financements de l’action culturelle (alors que l’art à l’école avait été présenté comme une priorité) ou des relations culturelles internationales,
- absence absolue de tout projet européen,
- affaiblissement du ministère de la Culture par la mise en place d’un Conseil de la création artistique,
- valse des ministres,
- enlisement des administrations,
- nominations arbitraires et opaques,
- disparition de la parole de l’Etat en région,
- menaces sur les budgets des collectivités territoriales et sur leur simple droit à soutenir l’art et la culture...
Consciemment ou non, il s’agit d’un démontage en règle de soixante ans de politique culturelle. Pourquoi pas, le « modèle » français n’est pas sans défauts, mais ce démantèlement n’est accompagné d’aucune vision, d’aucune stratégie, d’aucune idée nouvelle.
Effets collatéraux
Mais des effets collatéraux apparaissent de plus en plus clairement. Toute évolution est vécue comme une attaque, plus personne ne s’aventure à quitter une fonction de peur de ne pas retrouver l’équivalent, peu d’actions nouvelles apparaissent, chacun se recroqueville sur son pré carré, ses habitudes, ses réseaux.

fauteuil directorial à la Villa Médicis, à Rome, 2009 (Pierre Haski/Rue89)
Il devient presque impossible de penser, d’oser, de changer, termes qui sont pourtant indissociables de la vie artistique.
La dernière affaire en date illustre mon propos. La Villa Médicis, haut lieu de la culture « savante » installée au cœur de Rome, tente une ouverture. Depuis deux siècles, elle attribue des bourses et des résidences à des artistes contemporains, en particulier des compositeurs.
Cette année, le nouveau directeur [Eric de Chassey, ndlr] décide de soutenir deux compositeurs issus du monde de la musique académique, et deux autres issus du jazz, de l’improvisation et des musiques dites actuelles.
La levée de bouclier est immédiate. Une pétition a recueilli 500 signatures, une grande partie du jury a démissionné. Les raisons sont solides : les soutiens à la musique contemporaine se raréfient, les festivals ou les lieux de créations ferment, et voici qu’un des piliers de cette discipline baisse le nombre de résidences.
Il faut ouvrir la Villa Médicis
Mais cette position défensive est sans lendemain. Bien sûr, il faut ouvrir la Villa Médicis, institution un peu obsolète, reste de vieille France enfermée derrière ses murs qui ne peut pas rester invariablement une machine à bourses. Elle doit s’ouvrir à tous les artistes, elle doit s’ouvrir sur la ville qui l’accueille, elle doit s’ouvrir sur l’Europe et sur la Méditerranée.
Mais cette ouverture ne poserait aucun problème si la musique contemporaine pouvait elle aussi s’aventurer hors de ses propres réseaux, investir les musées, l’audiovisuel, les grands événements urbains.
Les exemples sont légions. Quand le Théâtre national de Chaillot est attribué au secteur chorégraphique, les milieux théâtraux toussent. Quand un auteur de théâtre de boulevard accède à la direction d’un Centre dramatique national, le tollé est général. Un directeur de théâtre fait la grève de la faim, tous les grands noms volent à son secours sans se poser la question de la pertinence de son travail d’aujourd’hui...
Tels des poissons dans la nasse quand l’eau se met à manquer, nous nous agitons pour conserver un minimum d’espaces de travail. Mais le mot « conserver » fait-il partie de notre vocabulaire ?
Les questions budgétaires sont fondamentales. Mais c’est le mouvement qui crée les conditions, y compris financières, ce n’est pas le budget qui crée le mouvement.
Les années 70 ont été celles d’un développement créatif extraordinaire. A l’époque, le ministère de la Culture avait un budget moindre, le ministre demandait de « choisir entre la sébile et le cocktail Molotov », les financements des villes et des départements étaient balbutiants, et les régions n’existaient pas.
Le pouvoir asphyxie la culture
Devant le défi considérable qui nous est lancé, face à un pouvoir politique qui asphyxie littéralement notre secteur, la seule solution est d’inventer. Pas seulement d’être solidaires entre disciplines et d’éviter tout ce qui divise, mais de construire, chacun et ensemble.
Nous craignons la RGPP (Révision générale des politiques publiques, nom technocratique des baisses des budgets de l’Etat), décrétons la Révolution générale des politiques envers les publics :
- en croisant les disciplines,
- en accueillant les amateurs,
- en investissant les espaces publics, les hôpitaux ou les écoles,
- en développant les moments de partage et de gratuité,
- en posant les jalons d’une Europe de l’art,
- en étant plus présents dans les débats sur la transformation de la société, sur la retraite ou l’urbanisme,
- en nous invitant dans le débat politique,
- en inventant nous-mêmes les nouveaux rapports entre l’art et la société.
Et là, ce seront les politiques qui se presseront pour nous accompagner.
- Sur lexpress.frL'arrivée des artistes de variété à la Villa Médicis fait polémique, sur L'Express.fr
- Sur blogspot.comLettre ouverte au Ministre de la Culture et au Directeur de la Villa Médicis
- Sur tache-aveugle.netSoutien à la création musicale : oui ! et sous toutes ses formes… sur tache-aveugle.net
- Sur tierslivre.netMagic Malik à la villa Médicis, sur tierslivre.net
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journaliste, auteur
journaliste, auteur
Tribune intéressante à laquelle je souscris sur certains points , mais discutable sur d’autres. Je trouve parfaitement légitime qu’un s’indigne quand un auteur de boulevard est nommé à la tête d’un théâtre public, surtout quand cette nomination entre dans une idéologie : faire du chiffre avec la culture, « l’obligation de résultats ». toutes les nominations faites par le ministère vont aujourd’hui dans le même sens : celui de personnalités lisses, sarkocompatibles et vues si possible à la télé, comme Francis Huster aux Tréteaux de France (et la lamentable nomination de Xavier Darcos pour la culture française à l’étranger !). On a même parlé de Yasmina Reza, auteur très moyenne de théâtre privé, à la tête du festival d’Avignon, qui , s’il connait une dérive paillette et branchée/clinquante, a quand été fondé par un grand défenseur du théâtre comme service public !
t entièrement d’accord avec Gilbert. Pourquoi cette des lecteurs de rue89 à la culture ? trente ans de lavage des cerveaux libéral a-t-il réussi à nous convaincre que les représentations du monde et le partage d’imaginaire et du sensible, c’est une affaire privée, qui ne concerne que les goût de l’individu réduit à un consommateur de culture ?




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