Tribune 09/06/2010 à 18h36

« Si le délinquant n'est personne, c'est qu'il est tout le monde »

Bénédicte Desforges | - ex flic et auteur -

Après une première tribune intitulée « Les mots sur la police sont tout sauf innocents », la blogueuse Bénédicte Desforges identifie ici le vocabulaire volontairement imprécis qui désigne la cible de « l’offensive » policière.

Il y avait dans les missions de la police, la lutte contre la délinquance.

Mais le mot est usé et manque de ferveur à la tâche. La lutte n’est plus d’actualité, la lutte c’est mou du genou. Outre la dimension répressive de la « lutte », le sens du mot y inclut ce qui est du domaine préventif et informatif, tandis que le combat appartient aux ardeurs des phases terminales.

Il faut remplacer la lutte par le mot « combat », et la dimension urgente et dramatique devient aussitôt une évidence.

Même si l’énergie était la même dans la lutte, le politique, suivi par le médiatique, évoque désormais un combat contre la délinquance.

Les vieux flics priés de ne plus parler de « deal »

Cette police exponentiellement rebaptisée ne pouvait décemment continuer à patrouiller sur des secteurs. Le paysage devait aussi changer. On parle aujourd’hui de territoires. Un dealer ne vend plus dans son quartier, mais il a le contrôle d’un territoire.

Le maintien de l’ordre -association de mots pourtant impopulaire, synonyme de procédé fasciste il y a vingt ans pour certains- est désormais un objectif d’envergure inadapté au choix de société qui semble s’affirmer.

Maintenant, les criminologues agréés parlent de pacification.

Les vieux flics ont connu dans les faits de délinquance communs, le trafic de drogue, le recel de vol, et autres atteintes aux biens du même ordre.

Ils sont priés de se mettre à la page, de ne plus parler de « deal » ou de « fourgue » mais d’économie souterraine.

C’est vrai que ça a tout de suite une autre résonnance. Ça fout les pétoches au citoyen-électeur parce que c’est souterrain. C’est localisé au même endroit invisible que les réseaux dormants, quelque part entre chez lui et pas loin.

L’économie souterraine, ça se chante comme la dissimulation d’une organisation tentaculaire et bien rodée, donc -aussi- le message d’un constat d’échec.

Autant d’angoisse et de fantasme pour une population élevée à la soupe sécuritaire qu’il y a d’adrénaline dans le flagrant délit pour un flic. La sécurité, c’est désormais le vertige des deux infinis.

On dit aussi racaille si on est président de la République

Certains services de police sont qualifiés par les mêmes criminologues-communicants d’offensifs. Lors d’un débat télé, j’avais demandé à une éminence de l’ONDRP, l’Observatoire national de la délinquance et de la réponse pénale, pourquoi il utilisait ce langage de guerre -j’avais spontanément pensé à la grenade offensive, association d’idée, allez comprendre...- et pourquoi il fallait que le mot « répressif » tombe lui aussi en désuétude, alors qu’il était précisément et exactement adapté au travail policier.

La répression ne satisfait plus la rhétorique, elle n’a plus de relief, elle a trop servi aussi, le mot s’émousse, il faut passer à l’offensive. Il n’a pas répondu.

Mais l’offensive contre qui ?

Aujourd’hui, on dit surtout les jeunes. Les seules précisions apportées sont « en bande » ou « mineurs ». S’ils sont plus de trois, on parle de « bande organisée ».

S’ils sont mineurs, il est d’usage à intervalles réguliers -le temps d’oublier- d’évoquer des couvre-feux. Le couvre-feu est une mesure prévue par la Constitution en cas d’état de crise ou d’état de siège. C’est dire que ça ne rigole pas, là.

On dit aussi racaille si on est président de la République. On peut dire crapauds si on est flic et qu’on aime bien les baragouins d’initiés.

Avant, en situation de trouble à l’ordre public par exemple, on parlait de casseurs. Ou encore -avec un brin de paranoïa- des autonomes, anarchistes ou autres dénominations appartenant à un folklore politique. Par ailleurs on parlait de délinquants. Tout simplement. Ou de voyous. Au moins, ces gens-là avaient un qualificatif.

Aujourd’hui ce sont des jeunes... C’est dire le potentiel de dangerosité de cette tranche d’âge. Même si c’est une permanence dans le temps de voir les adultes redouter et s’effaroucher de leurs propres rejetons... une France vieillissante n’arrangeant rien.

Entrer en guerre contre le grand banditisme

Le métier de policier se concentre autour de mots forts, et se précise dans son appellation, tandis que sa clientèle de prédilection s’imprécise faute de mots.

A cause d’une amnésie du langage pour désigner ceux qui tombent sous le coup de la loi, l’ambiance vire anxiogène. Si le délinquant est flou, s’il n’est personne, c’est qu’il peut être tout le monde.

Il y avait également -et il y a toujours- des pointures, des criminels sanguinaires, des fous, des braqueurs qui n’avaient peur de rien et qui tiraient à l’arme lourde si leur plan était contrarié.

Aujourd’hui, on dit arme de guerre en cas de vol à main armée. Mais ce sont toujours des pistolets mitrailleurs, des Kalachnikovs, etc. Bref, de mémoire de flic, personne n’est jamais monté au braquage avec des pistolets à billes.

Mais il semblait opportun d’introduire le mot « guerre » dans la désignation de l’arsenal du grand banditisme -qu’on préfère d’ailleurs appeler crime organisé, même s’ils ont toujours été assez doués pour l’organisation, et ça depuis très longtemps.

Le vol à main armée bénéficie aujourd’hui de la libre circulation européenne, mais la pratique reste la même.

Associer décèlement précoce et présomption d’innocence

Le décèlement précoce est une notion nouvelle, également énoncée par la criminologie New Wave.

L’objectif de cette méthodologie est d’identifier les délinquants avant qu’ils ne le deviennent (exemple : les non-délinquants en bas-âge) ET les infractions avant qu’elles n’aient eu lieu (exemple : la très populaire vidéosurveillance, pardon, « vidéoprotection “).

Autrement dit, l’objectif de cette méthodologie est de procéder à un contrôle permanent d’à peu près tout le monde. Et, c’est un point de vue, le très cartésien monsieur-tout-le-monde aime à dire : ‘ Quelle importance si on n’a rien à se reprocher !’

C’est une drôlement bonne idée, non ? Mais il va falloir faire cohabiter dans la loi et la procédure pénale, le décèlement précoce avec la présomption d’innocence. Et aussi avec les libertés constitutionnelles, les droits de l’homme, et tout ce genre de dispositions à la sauce Ve République.

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  • amonhumbleavis
    amonhumbleavis
    Rue89 fait monter le FN
    • Posté à 19h19 le 09/06/2010
    • Internaute 93168
      Rue89 fait monter le FN

    « Associer décèlement précoce et présomption d’innocence »

    C’est bien le problème, c’est incompatible ... et c’est au nom du décèlement précoce que nos libertés individuelles sont mises à mal entre les contrôles aux aéroports et les conditions de garde à vue... on voit bien que la présomption d’innocence est passée un rang ou deux derrière...

  • Ilriap
    Ilriap répond à Éric Perrin
    Futur Chef op'
    • Posté à 19h44 le 09/06/2010
    • Internaute 91691
      Futur Chef op'

    +1
    un grand bravo à Bénédicte Desforges, le glissement sémantique des politiques cache un dangereux glissement idéologique...

  • Troll-en-folie
    Troll-en-folie
    Parano chronique
    • Posté à 20h15 le 09/06/2010
    • Internaute 87214
      Parano chronique

    Je ne voudrais pas dire, mais c’est vrai que les jeunes, ça craint.

    A quand une loi, ou plutôt un décret (c’est à la mode en ce moment), obligeant à naitre vieux ?

  • Bardamu
    Bardamu
    difficile
    • Posté à 20h57 le 09/06/2010
    • Internaute 25491
      difficile

    Beaucoup de naïveté et/ou de paranoïa (c’est un comble pour quelqu’un qui veut dénoncer le « tout sécuritaire » !) dans ces remarques terminologiques...

    Quelques exemples, presque pris au hasard : si on parle d’« économie souterraine », ce n’est pas pour épouvanter le bourgeois, c’est la reprise d’une expression utilisée depuis plus de trente ans par les économistes dans leur étude de l’économie informelle...

    De même, l’idée de « territoire » est un lieu commun venu de la philosophie et des sciences sociales (qui ne se souvient de la « déterritorialisation » deleuzienne ?)...

    Il est normal qu’une nouvelle génération d’analystes emploie les termes entendus pendant leurs années de formation.

    Dans le même ordre d’idée, on emploie le terme d’« arme de guerre » pour désigner des fusils d’assaut ou des pistolets mitrailleurs, et les différencier ainsi des « armes de poing », bref du bon vieux « calibre » des voyous de jadis...

    Quant à l’idée d’« offensive » substituée à celle de « répression », elle répond à l’usure du mot « répression », connoté négativement, comme il est souligné dans l’article d’ailleurs, et en plus donnant l’idée que l’on subit un état de fait.

    C’est plutôt bon signe : la répression signe en effet un constat d’échec. L’idée d’offensive est plus dynamique.

    Quant aux « jeunes », pour le coup, je trouve l’article assez hypocrite. En effet, l’expression consacrée, ce n’est pas « jeunes » tout court, mais « jeunes de banlieue ».

    Et cette expression a été utilisée en premier lieu non par les policiers mais par les journalistes pour désigner de façon politiquement correcte ( c’est-à-dire sans les désigner tout en les désignant) des bandes à caractère ethnique issues des banlieues...

    Donc le complot sémantico-policier me paraît aussi fondé en raison que le complot judéo-maçonnico-jésuito-onzeseptembriste...

  • Goulidet-
    Goulidet-
    plutot molle
    • Posté à 21h13 le 09/06/2010
    • Internaute 112026
      plutot molle

    L’ideologie c’est aussi de parler de ’’ cite sensible’’ ( sensible a quoi ?) pour designer un coupe gorge sordide.
    C’est aussi de parler d’un ’’ individu fragile’’ pour designer un abruti ultraviolent de 100 kilo.
    C’est aussi de parler de ’’déséquilibré’’ pour designer des fou furieux/islamistes. ( on se doute bien que les assassins sont rarement ’’équilibré’’)
    C’est aussi de parler de ’’sans papier’’ pour designer des clandestins.
    C’est aussi de parler ’’d’incivilité’’ pour designer a peu près tout et n’importe quoi.
    C’est aussi d’utiliser l’expression ’’ touchés par la délinquance’’ pour designer les auteur des actes plutot que leur victimes...
    Plus une citée est violente avec des établissements scolaires nullissime, plus on parle de ’’réservoir de talents’’ et autres anti-phrase.

    Aussi idéologique soit elle je préfère une droite qui ’’déclare la guerre au grand banditisme’’ a une gauche qui rétablit un espace de dialogue citoyen avec des braqueurs de banques.

    PS cela fait quelque annees que le terme de jeunes ne désigne plus vraiment une classe d’age. Surtout de la cas ou l’on utilise ’’ un jeune originaire de .....« ( remplir les points avec la ville au nom le plus franchouillard possible)