Enquête 08/06/2010 à 18h42

Pas de cochon au tribunal de Cherbourg : spectacle censuré

Sophie Verney-Caillat | Journaliste Rue89


Prêter une salle d'audience pour jouer une pièce rappelant les procès d'animaux du Moyen-Age : voilà qui n'est pas du goût du premier président de la cour d'appel de Caen. Il a fait arbitrairement annuler la représentation.

La délocalisation du théâtre au tribunal était « une bonne occasion pour rendre la justice sympathique », se disait Mona Guichard, la directrice de la scène nationale de Cherbourg, le Trident, quand elle a eu l'idée, il y a un an, de la programmation hors les murs du festival « Toi cour, moi jardin ».

En découvrant que la Normandie avait été le théâtre, jusqu'au XVIIe siècle, de procès d'animaux, elle veut ouvrir une réflexion contemporaine sur ce pan d'histoire oublié :

« Je passe commande à Karelle Prugnaud d'une pièce écrite par Eugène Durif, “L'homme est un animal comme les autres”. Le texte est magnifique, il traite de la transformation, de la frontière ambigüe entre l'homme et l'animal. Le sujet est étonnant mais scientifique et pas subversif. »

Seulement deux représentations sont programmées, le mercredi 2 juin à 19h45 et 20h45. Une convention de mise à disposition de la salle est signée en mai, comme il se doit.

« L'idée n'était pas de salir la justice »

Pour sa mise en scène, Karelle Prugnaud aurait aimé aller plus loin :

« Qu'un juge tienne en laisse un porc allant se faire juger, comme au Moyen-Age. On n'a pas été autorisés à le faire pour des raisons sanitaires, alors on a eu l'idée d'en faire venir dehors, dans l'espace public. L'idée n'était pas de salir la justice, mais de chercher la poésie, l'irréel, l'absurde. »

Deux jours avant la représentation, le président du tribunal de grande instance entend parler de cochons vivants devant le palais et là, la panique s'installe. La justice prend peur pour son image. Des questions de sécurité commencent à être soulevées, alors qu'elles ont été réglées depuis des mois.

Le jour même du spectacle, à midi, le premier président de la cour d'appel de Caen, supérieur hiérarchique du président du TGI, envoie un mail très clair : la pièce est interdite au motif qu'il n'a pas autorisé l'ouverture à des horaires exceptionnels. Il invoque un article désuet du code de l'organisation judiciaire, « un motif administratif détourné pour maquiller une vraie censure », interprète l'équipe.

« De quoi ces gens ont-ils peur ? »

Gêné par la nouvelle, le maire de Cherbourg, Bernard Caseneuve, a alors proposé une salle de repli, mais l'équipe a refusé. Karelle Prugnaud :

« Toute la dramaturgie prend sens seulement dans ce lieu. On n'est pas des marionnettes. Du coup, on a fait des t-shirts avec des têtes de cochon barrées du mot “censure”, on a mis les porcs dans la rue et accueilli, avec un masque de cochon, les spectateurs pour une discussion. »

La directrice du théâtre en fait la promesse :

« Les artistes reviendront jouer à Cherbourg et je ferai dire que c'est un spectacle censuré. Je n'ai jamais senti la censure comme ici alors que j'ai travaillé dans les Balkans. Je ne comprends pas : de quoi ces gens ont-ils peur ? »

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  • Désinscrit le 15-6
    • Posté à 19h58 le 08/06/2010

    [...] Les artistes reviendront jouer à Cherbourg et je ferai dire que c'est un spectacle censuré. Je n'ai jamais senti la censure comme ici alors que j'ai travaillé dans les Balkans. Je ne comprends pas : de quoi ces gens ont-ils peur ? [...]

    Ce que peut être la directrice ne ressent pas (ou alors elle fait semblant) c'est la résonance que trouve ce spectacle dans le contexte actuel.

    Beaucoup d'artistes sont chaotiques, délirants, ils fabriquent, crées mais ne comprennent pas toujours pourquoi ni comment ils ont fait.
    Puis, tout doucement apparait la vraie pertinence de leurs actes.

    Ce spectacle est apparemment le catalyseur de la prise de conscience des acteurs de la justice.
    C'est à dire, leur mauvaise conscience.

    J'adore la naïveté de ces artistes qui réalisent soudain qu'on les censures, il ne semblent pas admettre totalement combien ils sont en train de frapper l'injustice en plein cœur.

    Continuez, courage, vous avez déjà prouvé que vous leur faites mal, ils ont peur.

    Le problème, c'est le « ils », comment le trouver ce « ils » et lui casser la gueule ?
    Peut être que ce « ils » c'est un peu de nous tous.

  • moravagine
    moravagine répond à Désinscrit le 15-6
    Observateur désabusé
    • Posté à 20h54 le 08/06/2010
    • Internaute
      Observateur désabusé

    Ce qui est surtout amusant c'est que ce spectacle se situe en Basse-Normandie ! Il y a quelques siècles, en notre bonne ville de Falaise (ville de naissance de Guillaume le Conquérant) un cochon se rendit coupable d'avoir mangé un nouveau né.

    Tout un procès très sérieux de l'animal eut lieu qui est mentionné par de nombreux historiens et qui aboutit à la condamnation de l'animal !

    L'histoire est amusante (sauf pour le nouveau né ! ) mais elle pourrait être agrémentée d'autres histoires de jugement de bâtons trouvés à coté de cadavres au Moyen-âge !

    Bref on se moque de cette justice médiévale capable de juger des porcs et des bâtons mais on respecte une justice moderne qui perd les scellés dans une histoire trouble, qui est capable d'enchrister une floppée de braves citoyens à Outreau, qui est capable de ...(à vous de jouer pour la suite ! )

    La Magistrate, elle a sûrement pas envie qu'on s'intéresse au rendement de la justice ! A Cherbourg il est aussi question de rétro-commissions mortelles pour les ouvriers de la DCN.

    Plutôt qu'un goret, n'y aurait-il pas un autre congénère à talonnette à interroger ?

  • sniper666
    • Posté à 21h05 le 08/06/2010

    Ces gens ont peurs de leurs speudos images. Et c'est un pan de l'histoire qu'ils ne veulent pas se rappeler.

    C'est dommage car oui cela s'apparente à de la censure.

  • ColvertLE
    ColvertLE
    Retraité
    • Posté à 21h39 le 08/06/2010
    • Internaute
      Retraité

    Les juges ont eu peur du dicton populaire : » il y a au fond de chaque homme un cochon qui s'ignore ».
    Et puis certaines « m.l.f. fanatiques disent bien “ : les Hommes sont tous des cochons” !

  • Anastaze
    Anastaze
    profiteur-assisté et électeur
    • Posté à 11h23 le 09/06/2010
    • Internaute
      profiteur-assisté et électeur

    C'est rassurant de voir que les juges ont encore des prérogatives, avec toutes ces réformes, on avait fini par en douter.