A la une 06/06/2010 à 11h46

Wawa-mania : règlements de comptes chez les anti-Hadopi

François Krug | Journaliste Rue89

Accusations de trahison, attaques informatiques... A l'origine du conflit entre partisans de la culture libre, un site pirate.


Olivier Laurelli, connu sur Internet sous le pseudonyme de Bluetouff, est persuadé que le webmaster du site pirate Wawa-mania a utilisé la cause commune pour s'enrichir. Le 30 mai, il accuse le site d'être « une organisation structurée de cyber-délinquants ». Quelques heures plus tard, son site est victime d'un « DDOS », une « attaque par déni de service ». Selon lui, pas moins de 890 ordinateurs ont été « zombifiés », piratés à distance, pour faire exploser le trafic du site et le rendre inaccessible.

Wawa-mania, « ce qu'il y a de pire pour notre cause »

Les coupables ? Contacté par Eco89, Olivier Laurelli accuse sans les nommer des adeptes du « warez », la diffusion sur le Web de contenus ou programmes protégés. Wawa-mania en est un des principaux « boards », avec plus de 800 000 inscrits sur son forum :

« Eliminer les concurrents est une pratique courante dans la scène française du “warez” [...]. On est nombreux à essayer de lutter légalement contre Hadopi, et on se retrouve avec ce qu'il y a de pire pour notre cause. »

La cause, c'est la « culture libre » sur Internet. Une cause commune, mais interprétée et défendue de façon différente par des acteurs qui se tirent parfois dans les pattes. Les adeptes du « warez » et ceux du logiciel libre, les militants d'extrême gauche et les internautes apolitiques. Le collectif La Quadrature du Net, adepte du lobbying auprès des responsables politiques et des médias, et la Ligue Odebi, plus virulente. Et même un parti politique, le Parti pirate, qui veut faire triompher la « culture libre » dans les urnes.

Et au milieu de tout ce petit monde, Dimitri Mader, 21 ans. Sous le pseudo de Zac, le webmaster de Wawa-mania est devenu une star underground. Un statut renforcé par un reportage d'Envoyé spécial consacré à la loi Hadopi. (Voir la vidéo)

Ses ennuis judiciaires en font aussi un symbole. En juin 2009, la police perquisitionne chez lui, à Aix-en-Provence, et le place en garde à vue. Le 9 février, il est mis en examen pour « contrefaçon d'œuvres de l'esprit » (la qualification juridique du piratage, passible de trois ans de prison et 300 000 euros d'amende), pour avoir « cracké » des logiciels de protection et pour « travail dissimulé ».

Des doutes sur le chiffre d'affaires du site

« Travail dissimulé » ? Wawa-mania gagnait de l'argent grâce à la publicité : rien n'a été déclaré au fisc et aucune cotisation sociale n'a été versée. C'est justement l'origine du conflit.

Combien gagnait vraiment Wawa-mania : juste de quoi couvrir ses frais, ou assez pour devenir un business, loin de l'idéologie de la « culture libre » ? Le blogueur Paul Da Silva a tenté d'estimer le chiffre d'affaires du site, à partir de son audience et des tarifs publicitaires du web. Résultat : 35 000 euros par mois.

Le problème, c'est que Dimitri Mader se dit fauché et qu'un appel aux dons a été lancé pour lui éviter la prison. Malgré sa mise en examen et son placement sous contrôle judiciaire, Wawa-Mania a continué à fonctionner. Le juge d'instruction lui a donc laissé le choix : payer une caution de 20 000 euros, ou partir en détention provisoire jusqu'au procès, l'an prochain.

Plusieurs blogueurs s'interrogent aussi sur son principal défenseur, Aurélien Boch, un responsable de la Ligue Odebi. C'est lui qui a créé un comité de soutien, l'Atild, l'Association pour le téléchargement sur Internet et la libre diffusion, et qui récolte les dons : déjà plus de 12 000 euros, selon son site. C'était aussi l'employeur de Dimitri Mader : il l'avait recruté dans son agence de conseil en informatique après sa mise en examen. Et s'il était, en sous-main, le véritable responsable de Wawa-mania ?

Wawa-mania confié à « un contact en Chine »

Aurélien Boch dément catégoriquement : il n'est ni derrière Wawa-mania, ni derrière l'attaque informatique destinée à faire taire un des principaux critiques du site. Pour défendre Zac, il renvoie à un document qu'il a transmis au site du Nouvel Observateur. Ce « listing des opérations bancaires » limiterait les revenus du site entre mars 2007 et juin 2009 à un peu plus de 47 700 euros.

« On a toujours voulu me dénigrer », nous déclare Dimitri Mader. Selon lui, les bénéfices étaient très limités. Une fois déduits les frais mensuels des quatre serveurs du site, 395 euros chacun, « il ne restait que 100 à 150 euros à la fin du mois ». Avec son emploi à mi-temps dans l'agence d'Aurélien Boch, Zac n'aurait gagné que 550 euros par mois. Il vient de démissionner pour créer sa propre entreprise. Il lui serait donc difficile de payer une caution de 20 000 euros.

Dimitri Mader reste beaucoup plus évasif sur la situation actuelle du site. Wawa-mania fonctionne toujours, avec des serveurs installés en Suède et un nom de domaine en « .ws », le suffixe Internet des îles Samoa. Qui fait tourner le site et qui engrange les rentrées publicitaires ?

« Après mon arrestation, je ne m'occupais plus du tout du côté financier, juste du côté technique. Et depuis ma mise en examen, j'ai tout arrêté. C'est un contact en Chine qui s'en occupe. »

« Bal des faux-culs dans la branlosphère »

Dimitri Mader s'exprime sur un ton posé. Ses défenseurs, beaucoup moins. Sur son site, la Ligue Odebi dénonce ainsi un « bal des faux-culs dans la branlosphère ». Sur le site de l'Atild, Aurélien Boch s'en prend, lui, aux « vieux cons ». Il explique à Eco89 :

« On prend la place d'une poignée de blaireaux qui étaient là avant. Les quarantenaires un peu dégarnis, ça commence à bien faire. [...] Les estimations du chiffre d'affaires de Wawa-mania sont ridicules, ça pue la jalousie. Il faut bien de la pub pour financer les serveurs et la bande passante, il n'y a pas de honte à faire de l'argent. »

Pas de honte, non plus, à utiliser des méthodes plus énergiques que celles des « quarantenaires dégarnis ». Le 26 mai, des membres de l'Atild ont envahi les locaux de l'Alpa, l'Association de lutte contre la piraterie audiovisuelle. Cette organisation, qui représente l'industrie du cinéma, est à l'origine de la procédure judiciaire. Aurélien Boch raconte :

« J'ai pris rendez-vous avec eux en leur faisant croire que j'avais un logiciel à leur vendre pour récupérer les adresses IP sur les “boards warez”, ce qui est impossible pour l'instant. Ça m'a permis de repérer les lieux, et on est revenu la semaine suivante. »

L'industrie du cinéma ne fait pas la différence

Frédéric Delacroix, délégué général de l'Alpa, confirme ce récit et annonce qu'il va porter plainte. Loin des violents débats entre pro et anti-Wawa-mania, il ne voit pas de différence entre les sites pirates qui gagnent de l'argent et les autres :

« Cela relève exactement de la même qualification, même si des sites de cette importance génèrent des sommes colossales. »

Pour certains acteurs de la « culture libre », il est donc urgent de signer l'armistice. Contacté par Eco89, Valentin Villenave, un des responsables du Parti pirate, préfère désormais attendre les conclusions de l'enquête judiciaire pour se prononcer sur Wawa-mania. Selon lui, l'affaire a même du bon : « Cela a permis à des gens qui ne se parlaient pas de se rencontrer. »

Dans un texte commun mis en ligne vendredi soir, le blogueur Bluetouff et le Parti pirate expliquent ainsi qu'ils veulent « stopper la machine qui s'est emballée et montrer que nous sommes aussi capables de travailler ensemble ». Notamment contre la prochaine loi concernant Internet, la Loppsi.

Les défenseurs de Zac préparent pourtant de nouveaux coups médiatiques. Sur son site, l'Atild annonce chercher un contact « dans le milieu de la montgolfière ». Explication d'Aurélien Boch : « Il y a des bâtiments en région parisienne qui ont de très grands toits, notamment une grande société américaine... » Au hasard, Microsoft, autre plaignant dans l'affaire Wawa-mania.

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  • Air One
    Air One
    Corsaire de l » espace
    • Posté à 12h21 le 06/06/2010
    • Internaute
      Corsaire de l » espace

    Le piratage façon ThePiratebay, militant, et générant des revenus destinés à soutenir des projets, je dis oui et encore oui, ça ne me choque pas.

    Le piratage destiné à générer des revenus publicitaires colossaux, comme celui d » un autre webmaster qui, à 21 ou 22 ans, roulait en Porsche Cayenne et planquait son pognon dans un paradis fiscal (où il projetait d » acheter un appartement pour s » y installer), ou celui de wawa-mania, j » estime que ça va à l » encontre de l » esprit de partage gratuit et désinteressé, qu » ils font de l » argent sur le dos des artistes au même titre que les industries qu » ils dénoncent, et que ça mérite effectivement des amendes et de la taule.

    La communauté de l » underground n » est pas homogène, il y a des gens sincères, et des opportunistes. Défendre ces derniers discrédite les autres.

    (@ Zealot : « le grand détournement » ! Enorme ! ! )

  • Fabrice Epelboin
    • Posté à 12h58 le 06/06/2010

    « les frais mensuels des quatre serveurs du site »

    Faudrait apprendre à mentir, Zac lui même reconnait payer 12 serveurs, soit au prix du marché, un peu plus que les revenus qu'il a avoué.

    (fin du chat dont le CR est ici : Lien )

    « quarantenaires dégarnis »

    Je ne suis pas dégarni, Guillaume de Numérama n'est pas quarantenaire, pour ce qui est de Marc Rees de PCinpact, là, c'est une autre histoire ; -)

  • Herby
    • Posté à 14h52 le 06/06/2010

    à François Krug.

    Je connais wawa-mania et le personnage de Zac (à travers son site uniquement) depuis plus d'un an et voilà un article que je n'aime pas beaucoup et je vais tenter de m'en expliquer :
    Pour commencer vous colportez l'accusation d'Olivier Laurelli sans aucune preuve. D'accord, vous ne l'accusez pas directement mais la manière dont est écrit l'article pousse le lecteur dans ce sens. Faites un sondage, à la lecture de tout ce qui précède la vidéo, une majorité pensera que le coupable de l'attaque est déjà trouvé.
    Ensuite l'Atlid n'a pas été créé en soutien à Zac, comme le sous-entend l'article.

    « Et s'il était, en sous-main, le véritable responsable de Wawa-mania ? »
    Quel scoop ! Quand bien même ce personnage serait le véritable responsable, cela changerait quoi ? En tant que membre de wawa-mania, je me fous de savoir si grâce à mes visites certains se font un peu d'argent, vue le temps, l'énergie, et les risques pris, on leur doit bien ça.
    Par ailleurs, Zac est sous le coup d'une procédure judiciaire et risque d'être incarcéré en préventive (pas en « détention provisoire ») dans peu de temps. Son délit ? Microsoft (dont les bénéfices sont faramineux), la SACEM, et l'ALPA ont porté plainte à son encontre pour « contrefaçon et violation du droit de l'esprit ».
    Alors oui, des groupes de soutien s'organisent, lancent un appel aux dons pour payer sa caution, le but final étant de défendre les réseaux de partage sur internet.
    Par ailleurs, la décision de mettre Zac en préventive est ridicule. Comme il l'a dit, suite à cette affaire, il a confié l'administration du site à un tiers à l'étranger (en Chine d'après votre article... la belle affaire ! ). A partir de là, à quoi bon le jeter en prison. Cela gonflerait encore un peu la surpopulation carcérale, et n'empêcherait en rien le site de fonctionner... Piètre résultat ! En tant que journaliste, pourquoi ne dénoncez-vous pas cela plutôt que de colporter des accusations ?
    Et, effectivement, face aux nombreuses personnes que ce genre de site dérange et qui veulent policer internet, wawa-mania est obligé d'avoir une structure éclatée (les serveurs dans un pays, les bases de donnée dans un autre, les administrateurs encore dans un autre...) car si le site était à 100% hébergé en France, il n'existerait tout simplement plus aujourd'hui.
    Et si wawa-mania, comme le prétend M. Laurelli engendre des profits gigantesques, pourquoi Zac a besoin de faire un appel aux dons pour payer sa caution. Si Zac avait effectivement cet argent, à quoi bon faire des pieds et des mains pour récupérer quelques milliers d'€ ? Il aurait tout simplement payé sa caution sans avoir besoin de négocier un délai de paiement avec le juge en charge, sans avoir besoin de faire appel de la décision de mise en détention. Ça lui aurait évité bien des soucis.

    Dieu merci, la fin de votre article remet un peu les choses en place en nous apprenant que toute cette affaire s'est réglée à l'amiable (d'où l'intérêt d'en faire un article) et pose le doigt sur le vrai problème et la vraie menace que connaît internet : loppsi. Mais trop tard, l'article est déjà fini...
    Au final, loin de lancer un débat sur la culture libre ou sur loppsi (qui serait à n'en pas douter très intéressant), on a droit au déballage d'un petit fait divers du net sans grand intérêt. J'espère que nos riverains sauront soulever les vrais questions dans leurs commentaires.

  • Lauvergnate
    • Posté à 15h15 le 06/06/2010

    s'il y a bien une chose à laquelle j'adhère c'est « internet et le bal des faux-culs », aucun mal à le croire.
    aucun mal à croire aussi que le succès dans la blogosphère attise les jalousies, les intentions malsaines et tout le tralala.
    du coup je suis hyper sceptique sur cette affaire.

    SELON bluetouf, son site a été victime d'une attaque par déni de service, jusque là ok, aucune raison de le remettre en doute, mais quelle preuve amène-t-il que cette attaque provienne de wawa-mania ? aucune à ma connaissance.
    aucune preuve si ce n'est qu'il avait publié un billet où il qualifiait wawa-mania de repère de pirates.
    ça n'est pas suffisant.

    du coup, je reste sur une impression d'intention de nuire à l'administrateur du site wawa-mania motivée par la jalousie.
    j'ai peut-être tort, mais c'est franchement l'impression que ça me donne.

    j'espère me tromper parce que pour le coup c'est assez gerbant.

  • Babar roi des éléphants
    • Posté à 15h36 le 06/06/2010

    10 heures par jour pour faire profiter gratuitement la planète de la dernière daube cinématographique, c'est le sacrifice ultime à la religion de la médiocrité, j'espère pour lui que c'est rentable.

    Personnellement j'ai découvert un truc gratuit et plus subversif, je me suis inscrit à la médiathèque de ma ville et j'emprunte des livres, des CD et parfois même des DVD introuvables sur le warez.

    Bon, c'est sur faut parler à la dame et pas oublier sa carte, mais on peut surmonter ces épreuves.

  • ePierre
    ePierre
    Ingénieur
    • Posté à 06h07 le 07/06/2010
    • Internaute
      Ingénieur

    J'ai l'impression qu'il y a un amalgame sur le sens de « culture libre ». Du coup, cet article embrouille un peu le lecteur qui risque de mettre tout le monde dans le même panier.

    Pour rappel, une définition de « culture libre » :

    « La culture libre ou plus simplement le Libre est un courant de pensée défendant la libre diffusion et l'appropriation collective des œuvres de l'esprit par opposition aux limites contractuellement “imposées” par le copyright et les brevets, elle est issue du logiciel libre. »
    (trouvée Lien)

    Donc reprenons :

    • utiliser une photo récupérée sur Flickr en licence libre (Lien) et l'utiliser pour illustrer un article (lui-même en Creative Commons, soyons fous), c'est le principe même de la culture libre.
    • copier du contenu protégé par les lois du copyright et le diffuser sur Internet, ce n'est pas ce que j'appelle de la culture libre.

    Libristes et pirates jouent sur deux terrains complètement différents, quel que soit le domaine d'ailleurs (logiciels, films, musique). Chacun a sa vision des choses, mais je pense que la culture libre n'a rien à voir avec le piratage de contenu protégé.