A la Une 05/06/2010 à 16h11

Ces sociétés américaines où l'on travaille moins pour gagner plus



(De New York) Si vous appelez le studio new yorkais de Stefan Sagmeister en 2014, un message préenregistré vous répondra :

« Bonjour, ici Sagmeister Inc. Nous réalisons actuellement des recherches pendant un an. Nous serons de retour en septembre. Merci de nous rappeler à ce moment-là. »

Tous les sept ans depuis l'ouverture de son petit studio en 1993, le designer, qui a signé le « branding » des Rolling Stones, du Guggenheim Museum et de la chaîne de télévision HBO, s'offre une année sabbatique pour retrouver l'inspiration. Et tant pis s'il laisse ses clients en plan -l'insolent aurait refusé de dessiner un poster pour la campagne de Barack Obama-, il sait que c'est pour leur bien autant que le sien.

Plus de temps libre pour plus de productivité

Il s'explique :

« Au bout de sept ans, j'ai réalisé que mon travail commençait à s'uniformiser. J'ai donc décidé de fermer le studio pour un an pour trouver de nouvelles idées. Je voulais que mon travail redevienne une vocation. »

Stefan Sagmeister croit aux vertus du « travailler moins pour gagner plus », et il n'est pas le seul. Sagmeister Inc. fait partie d'une communauté grandissante d'entreprises américaines, de la TPE à la multinationale, à avoir mis en place des politiques dites de « temps personnel » qui, sous des formes diverses, permettent d'accroître la productivité des employés en leur donnant du temps libre.

Au pays du « work-alcoholism », où moins d'un travailleur sur dix part en vacances pour plus de deux semaines consécutives, la tendance a un goût de révolution.

Sagmeister l'affirme :

« Cela peut marcher pour n'importe quelle entreprise, quel que soit son secteur d'activité. J'ai vu des entreprises de quatre employés (la mienne), 60 [elBulli, le célèbre restaurant espagnol du chef Ferran Adrià qui ferme cinq mois par an pour concocter de nouvelles recettes, ndlr] et de grandes firmes multinationales mettre en place différentes formes de périodes “ off ”. [...] Au final, ca marche financièrement : parce que notre travail est de meilleure qualité, nous pouvons demander plus d'argent. »

Le Scotch et le Post-it sont nés de programmes de « temps personnel »

La tendance, en réalité, n'est pas nouvelle. Déjà dans les années 20, le géant américain des produits adhésifs, 3M, s'était rendu compte des avantages motivationnels et financiers de telles mesures. De son programme de « temps personnel », qui permettait aux employés de la compagnie de consacrer 15% de leur temps de travail à des projets de leur choix, sont nés le ruban adhésif Scotch et, dans les années 80, le fameux Post-it.

Dans les années 2000, Google a popularisé le concept. Dans le cadre de son dispositif « Innovation Time Off », qui consiste à donner à certains ingénieurs la possibilité de consacrer 20% de leur temps de travail à la réalisation d'un projet personnel (qui doit tout de même rester lié à l'activité de la compagnie), Google a imaginé Gmail, Google News, AdSense et un service de bus « shuttle » pour ses employés californiens.

Pour Stefan Sagmeister, la recette miracle fonctionne aussi. Sa deuxième année sabbatique, en 2007, l'a ainsi emmené au cœur des paysages sauvages de Bali. Condition pour la réussite de l'expérience : une planification minutieuse de son séjour avec, précise-t-il chaque semaine, des plages (horaires ! ) consacrées à l'observation, la réflexion et l'écriture.

Résultat : à son retour à New York, il donnait au tout nouveau Casa da Musica à Porto d'une identité visuelle acclamée par la critique, lançait une collection de T-shirts flanqués du portrait de 99 chiens sauvages croisés lors de promenades à Bali, ou encore construisait une table de 330 boussoles avec son ensemble de tasses incrustées d'aimants... Autant de succès commerciaux.

Il sourit :

« Dans une vie, on passe en gros 25 ans à étudier, 40 à travailler et 15 à la retraite. J'ai simplement décidé de prendre les cinq premières années de la retraite et de les répartir dans mes 40 années de travail. »

  • 95455 visites
  • 79 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • Alest
    Alest
    Prof en Suède
    • Posté à 16h41 le 05/06/2010
    • Internaute
      Prof en Suède

    Le sujet est vraiment intéressant, et, à vrai dire, il ne coûte pas tant que cela à réaliser, si c'est une priorité.

    Si on compte un salarié moyen, une année de salaire représente environ 20.000€ (ordre d'idée). Tous les 5-7 ans, on doit pouvoir réunir cette somme (ça représente environ 250€ par mois sur 7 ans), et... vivre !

    Le plus critique étant de retrouver un employeur ensuite.

    Dans les métiers artistiques ou du moins ceux où l'inspiration a un grand rôle, il est certain qu'un bol d'air fait du bien, et permet de faire éclore de nouvelles idées, de prendre le temps de peaufiner un projet, de trouver d'autres centres d'intérêt.

    Malheureusement, je crains que ce genre d'initiative ne soit réservée qu'aux professions libérales qui n'ont pas peur de perdre des clients, ainsi qu'aux fonctionnaires, de part le fait qu'il est tout de même souvent ardu de retrouver un emploi après une année d'inactivité. Et compliqué d'expliquer à un recruteur que l'on a choisi de travailler pour vivre, et non l'inverse.

  • anandamide
    • Posté à 16h50 le 05/06/2010
    • Internaute

    A noter que les profs de fac américains ont droit à une année sabbatique (rémunérée) tous les 7 ans...

  • Tactus
    Tactus
    Anti platonicien
    • Posté à 17h52 le 05/06/2010
    • Internaute
      Anti platonicien

    Si du point de vue de l'activité artistique ou toute activité affiliée, je comprends cette démarche, je suis néanmoins perplexe par rapport aux autres secteurs d'activité.

    Car il s'agit de continuer à travailler pour sa boîte, certes à son rythme, certes tranquillement, piano piano, mais je réfute le fait qu'il s'agirait de travailler moins. D'ailleurs, les exemples de Google et de 3M témoignent d'un aménagement du temps de travail.
    Apparemment, tout le monde n'est pas concerné par ce type de dispositif, du moins chez Google contrairement à 3M. Or, ce genre d'aménagement n'a de valeur à mon avis, que si tous les employés d'une boîte ou d'un service public sont impliqués.

    Cependant, tous les enseignants de tout poil connaissent ce phénomène, eux qui préparent les cours (etc.) chez eux. Et on veut réduire leurs congés ? …

    De toute façon, le meilleur moyen de tuer la routine professionnelle consiste à insuffler de la souplesse. Ce concept de « time off », de « pause » possède au moins le mérite d'assouplir le temps de travail en cassant la répétition des tâches.

  • Don_Lorenjy
    • Posté à 21h30 le 05/06/2010

    J'applique depuis 15 ans (depuis que j'ai quitté le monde foudingue des agences de pub pour me mettre à mon compte) le « travailler moins pour travailler mieux ».
    Il ne m'est jamais venu à l'esprit de le faire pour « gagner plus ».
    Je suis un con.
    Ou un imbécile heureux.

  • jmc06
    jmc06
    chasseur de gorille
    • Posté à 08h11 le 06/06/2010
    • Internaute
      chasseur de gorille

    ici ça s'appelle chomage