A la une 30/05/2010 à 17h26

Chomsky superstar à Paris, aussi attendu que le dalaï lama

François Krug | Journaliste Rue89

Salle comble et ambiance survoltée à La Mutualité, où l'intellectuel américain, âgé de 81 ans, a échangé avec son public français.


Noam Chomsky à La Mutualité samedi (François Krug/Rue89)

Un linguiste de 81 ans accueilli en vedette, et pas seulement par les scientifiques : de passage à Paris, Noam Chomsky a pu mesurer son aura dans la gauche radicale française. Entre crise financière et enlisement américain en Irak, sa critique de tous les pouvoirs porte désormais au-delà du cercle des convaincus.

Les 1 600 billets pour sa conférence de samedi à La Mutualité, vendus 18 euros, sont partis rapidement.

A la tribune, Daniel Mermet, animateur de l'émission Là-bas si j'y suis sur France Inter, jubile : « Seuls le dalaï lama et Soeur Emmanuelle ont fait mieux. »

Lorsque Noam Chomsky apparaît enfin, les spectateurs les plus jeunes l'accueillent avec des cris dignes d'un concert de rock.

Un appel à une contestation non-violente

Noam Chomsky ne ressemble pourtant ni à une rock star, ni à un dangereux révolutionnaire. Les thèses du professeur du Massachusetts Institute of Technology (MIT) sont peut-être radicales, mais pendant trois heures, son discours restera lent et posé. Pas d'envolées lorsqu'il dénonce le pouvoir de la finance, la propagande médiatique ou la politique étrangère des Etats-Unis.

Noam Chomsky a révolutionné sa discipline dès les années 50 : avec sa « linguistique générative », il a démontré que le langage était en partie inné. C'est avec la guerre du Vietnam que sa célébrité a dépassé le cercle restreint des linguistes.

A l'époque déjà, rappelle-t-il à son public parisien, il affirmait que la contestation ne passerait pas par la violence :

« Je leur conseillais [aux opposants à la guerre, ndlr] de ne pas porter de casques [pour éviter les coups de la police lors des manifestations, ndlr]. Si vous portez des casques, ils prendront des fusils. Si vous prenez des fusils, ils prendront des chars. Et si vous prenez des chars, ils prendront des B-52. »

Israël n'a pas autorisé Chomsky à se rendre en Cisjordanie


Noam Chomsky à Amman en mai (Majed Jaber/Reuters)

Pour ses lecteurs et admirateurs, la contestation non-violente de Noam Chomsky reste pourtant ostracisée. Le 16 mai, invité dans une université palestinienne, il s'est ainsi vu interdire l'entrée en Cisjordanie. Un malentendu administratif, selon le gouvernement israélien.

A la Mutualité, un spectateur demande à Noam Chomsky comment il explique que sa venue en France ait été à peine annoncée par les médias, rapprochant cette discrétion du refus opposé par l'Etat hébreu :

« Le gouvernement israélien n'aime pas la façon dont je parle de lui. Je leur ai dit : “Pouvez-vous trouver un pays où le gouvernement aime la façon dont je parle de lui ? ” [...] Ma venue ici n'a pas été annoncée, mais voyez, ça ne vous a pas empêchés de venir ! »

Ostracisé par « les intellectuels de cour »

Noam Chomsky ostracisé ? Oui, même si sa « mauvaise réputation » s'est atténuée avec la crise et la guerre en Irak, assure à la tribune Serge Halimi, journaliste au Monde diplomatique, l'organisateur de la conférence.

Jusqu'ici, les « intellectuels de cour » refusaient sa pensée. Aujourd'hui, même Le Point demande à l'interviewer : la salle rit, et siffle à l'évocation des plumes de l'hebdomadaire, « Claude Imbert, Bernard-Henri Lévy, Alain Duhamel, un choix de gourmet ».

Pourtant, les médias ne se désintéressent pas totalement de Noam Chomsky. Le Point, justement, est allé le rencontrer au MIT en 2007. Les Echos, peu susceptibles d'anticapitalisme, l'ont longuement interrogé l'an dernier. Noam Chomsky est édité par de petites maisons, comme Agone et L'Herne, mais aussi par Fayard.

Le film que lui ont consacré Daniel Mermet et Olivier Azam, « Chomsky & Cie », a connu un parcours plus confidentiel. A la faveur de la venue de Noam Chomsky en France, plusieurs projections sont organisées ces jours-ci. (Voir la bande-annonce)

Dans une tribune sur Rue89 justement consacrée à « Chomsky & Cie », Philippe Corcuff, politiste et membre du NPA, émettait des doutes. Il notait que, dans un même entretien, Noam Chomsky pouvait nuancer l'impact des médias sur le grand public, puis dénoncer la puissance de ce « système de propagande » sur le même public. Tout en saluant « un grand intellectuel », Philippe Corcuff invitait le public de Noam Chomsky à prendre du recul :

« On touche là certaines limites fréquentes chez les citoyens les plus critiques. Notre esprit critique n'est-il pas plutôt paralysé quand il s'agit de notre “camp” et plutôt actif quand il s'agit des autres “camps” ? »

Noam Chomsky oublierait-il donc, en politique, la rigueur intellectuelle qui a fait son renom en linguistique ? « Il ne faut pas forcer le lien » entre les travaux du chercheur et ses idées, explique le linguiste Pierre Pica, un des responsables de l'association Les Amis de Noam Chomsky, et ancien élève de Noam Chomsky au MIT.

Une séance d'autographes à la fin de son intervention

Selon lui, Noam Chomsky reste « un peu diabolisé » en France. Et pas seulement pour son opposition à la condamnation du négationniste Robert Faurisson, au nom de la liberté d'expression :

« Il accorde beaucoup d'importance aux faits, ce qui ne plaît pas toujours en France. On reste sur des bases plus proches du marxisme traditionnel, il est beaucoup plus connu dans les pays anglo-saxons.

Avant, il était plus apprécié comme linguiste que comme penseur politique. Aujourd'hui, c'est l'inverse. Il y a toujours quelque chose qui ne va pas. »

A la Mutualité, le public ne se posait visiblement pas la question. Après trois heures d'intervention, Noam Chomsky s'est même plié de bonne grâce à une séance d'autographes. Pas seulement de ses livres, mais aussi des billets que lui tendaient certains spectateurs. « Celui-là, on pourra le revendre cher ! », souriait l'un d'eux.

  • 43933 visites
  • 260 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • Friedrick
    Friedrick
    Dans le Social
    • Posté à 17h39 le 30/05/2010
    • Internaute
      Dans le Social

    Par delà les qualités indéniables du Chomsky scientifique, l'intérêt du Chomsky politique, et si cette Chomskymania à gauche venait tout simplement pointer le vide absolu d'un « point de mire » à la pensée politique actuelle ?

  • Tofraziel
    Tofraziel
    Orwellien
    • Posté à 18h02 le 30/05/2010
    • Internaute
      Orwellien

    Il faut toujours se méfier des idoles. Chomsky est quelqu'un d'important, mais il a ses marottes et ses paradoxes ; l'un des problèmes avec lui est que quand on a lu deux ou trois de ses livres, on les a tous lu ! Peu de différence dans son discours, et surtout ses exemples, entre les années 80 et le début des années 2000. En gros il tourne en rond : le seul vrai terrorisme est le terrorisme d'Etat américain et israélien (ou au pire « occidental »), toutes les autres atrocités mondiales en sont la conséquence, ou sont insignifiantes par rapport aux crimes de ces pays.

    Il a ensuite eu des positions ambiguës sur certains sujets (dénoncées par exemple par Vidal-Naquet), mais surtout il a été détourné à son corps défendant par les théoriciens du complot du 11/09 ; il a d'ailleurs courageusement pris ses distances avec ce mouvement, par des déclarations claires qui ne semblent guère avoir été entendues.

    On aimerait enfin qu'à sa critique légitime de l'impérialisme, du colonialisme, des politiques américaine et israélienne, il ajoute aussi une critique des régimes plus que douteux, dont certains d'ailleurs l'érigent en héros...Je doute, par exemple, que malgré l'abomination que sont les Etats-Unis, il pourrait, s'il était iranien ou même russe, chinois ou vénézuélien critiquer son pays comme il le fait depuis tant d'années.

    La limite de Chomsky est donc son relativisme (mais c'est le problème d'une grande partie de la gauche) et son calquage pavlovien d'une idéologie et de dogmes souvent dépassés sur des problèmes bien plus complexes et surtout bien moins manichéens qu'il ne les présente trop souvent dans ses ouvrages...

  • Fonction phatique du langage
    • Posté à 18h08 le 30/05/2010

    Pour ce qui me concerne, je crois que l'apport dont je suis vraiment reconnaissante à Noam Chomsky, c'est de m'avoir appris à lire ou écouter de façon critique, et de m'avoir fait comprendre que tout discours politique nécessite une mise en perspective et une mise à nu de son substrat idéologique.
    Et je dois dire que je suis assez surprise de voir comme certaines personnes qui se réclament de Noam Chomsky oublient soudain tout sens critique lorsqu'elles le lisent, le citent ou l'écoutent. (C'est un peu ce que semble dire Philippe Corcuff, je crois.)
    Je me reconnais assez bien dans la ligne de Noam Chomsky, mais je me fais un devoir de ne pas oublier son enseignement et de lire ses écrits avec les outils critiques qu'il nous a appris à utiliser. Je trouve que c'est aussi une manière de le respecter.

  • jivé13
    jivé13
    salarié comme plus de 90%des (...)
    • Posté à 18h43 le 30/05/2010
    • Internaute
      salarié comme plus de 90%des (...)

    « Dans une tribune sur Rue89 justement consacrée à “ Chomsky & Cie ”, Philippe Corcuff, politiste et membre du NPA, émettait des doutes. Il notait que, dans un même entretien, Noam Chomsky pouvait nuancer l'impact des médias sur le grand public, puis dénoncer la puissance de ce “ système de propagande ” sur le même public. »

    En fait, dans le film de Mermet, on lui demandait son avis sur le NON au référendum de 2005, malgré le rouleau compresseur médiatique en faveur du OUI.
    Il répondait que seule une infime proportion de la population lisait les journaux ou regardait les émissions politiques à la télé. De ce fait seuls les 20% les plus éduqués ont été sensibles à la pensée unique en faveur du OUI.
    Parmi les 55% de nonistes, beaucoup ont simplement fait appel à leur bon sens pour comprendre que « la concurrence libre » avec des pays comme l'immense Chine ne pouvait pas être une bonne chose pour eux.
    Mais ce cas particulier ne remet pas en cause son analyse sur l'importance de la propagande tout azimut dans les démocraties avancées qui a pour but d'obtenir le consentement des citoyens
    en faveur du système économique actuel.

    Si j'osai une comparaison, je prendrais d'une part l'opinion des riverains qui s'expriment ( manifestement très bien éduqués) sur le Parti socialiste actuel et sur Martine Aubry. Cette opinion est d'une sévérité extraordinaire. A les lire on ne donne pas cher de l'avenir de ce Parti.
    Et d'autre part, on note que dans les sondages, la côte de confiance pour Aubry est très haute et il existe une forte attente en direction du PS pour 2012.
    Mais ces sondés, électeurs potentiel pour un gouvernement de gauche ne savent même pas que Rue 89 existe.

  • PonG
    PonG
    rationaliste fondamentaliste à (...)
    • Posté à 20h53 le 30/05/2010
    • Internaute
      rationaliste fondamentaliste à (...)

    En fait, ça a quelque chose de véritablement inquiétant de voir Chomsky classé à l'extrême gauche en France.

    Chomsky, c'est en tout point les Lumières : le culte de la raison, l'attachement à la Vérité Objective comme enjeu politique et protection du faible face au fort, la foi en l'homme, le progrès social.

    Ainsi donc aujourd'hui, au pays des Lumières, les Lumières sont extrémistes.

  • egide
    egide
    Littéral
    • Posté à 21h54 le 30/05/2010
    • Internaute
      Littéral

    Personne n'avait rien dit, le dernier grand intellectuel français est en fait américain.
    Incroyable  !

  • plesn
    • Posté à 14h29 le 31/05/2010

    Je suis toujours surpris du manque de considération des nuances que l'on retrouve de ci de là, à la fois dans l'article et dans certains commentaires. Ainsi, Chomsky manquerait de consistance en tâchant d'expliquer la force de la propagande médiatique tout en insistant toujours sur le fait que les gens n'y sont pas complètement dupes, puis en nuançant encore la situation complexe dans laquelle se retrouvent les intellectuels qui se retrouvent au cœur de la caisse de résonance de cette propagande.

    Pourtant, ce qui me frappe toujours avec Chomsky, c'est que l'on a affaire à un intellectuel qui s'exprime à l'opposé d'une pensée simpliste, dogmatique et qui cherche toujours à interpeller l'esprit critique et les aspirations de tous plutôt que de postuler des solutions politiques à priori. C'est peut-être ce plaisir d'écouter un « vieux sage » qui a attiré autant de monde à La Mutualité samedi.