Tribune 29/05/2010 à 13h29

Big Brothers Awards : s'amuser un soir, veiller toute l'année


La face visible des Big Brother Awards -la remise annuelle, ce samedi, des trophées Orwell- est ludique, parodique, festive.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, nous ne rions que parce que c’est le nécessaire exutoire à la colère, au désespoir et au très lourd travail de veille, d’information et de rédaction/vérification des dossiers que nous instruisons et mettons en ligne chaque année.

On pourra nous jeter la pierre pour quelques candidatures un peu faiblardes, ou décalées, mais à de rares exceptions près, les candidats méritent tous leurs nominations et leur prix, ou leur exclusion dans le cas du lauréat qu’on ne nommera pas, tant sa participation obstinée à la mise en place d’une société de surveillance et de contrainte est évidente.

Parfois même, nos choix (ceux du public et les nôtres) ne font qu’anticiper sur ce que l’actualité révélera quelques mois plus tard.

1

Champion hors catégorie, le ministère de l’Intérieur

Le premier dossier qui nous vient à l’esprit est celui du ministère de l’Intérieur, proposé au vote du public pour le palmarès à venir des BBA spécial 10 ans.

Moult fois cité, ce ministère a à son actif quelques fichiers catastrophes dont l’impuissante Commission nationale de l’informatique et des libertés a souligné les dysfonctionnements chroniques : le Stic (fichier de la police nationale) et son pourcentage de fiches erronées qui augmente à chaque contrôle (83% au dernier).

Et ce n’est pas la très attendue Cassiopée (ou Nouvelle chaîne pénale, NCP), application gérant les fichiers de la justice et théoriquement, l’actualisation du Stic par les parquets, qui va changer la donne, puisqu’avant même d’être généralisée, elle bogue.

C’est apparemment grâce à Cassiopée que le député et maire de Franconville Francis Delattre (un ancien commissaire de la Cnil, un comble !) a pu sortir les fiches d’Ali Soumaré, un candidat PS aux dernières régionales, et de ses sosies.

Le Fnaeg omniprésent, Edvige coupée en deux, Cristina la discrète

Mais revenons-en à l’Intérieur, à qui l’on doit aussi l’extension ad libitum du Fichier national des empreintes génétiques (Fnaeg) qui contient aujourd’hui les identifiants de plus de 1,2 million de personnes, dont quelques 75% de simples « mis en cause », et donc toujours présumés innocents.

On ferait mieux de qualifier pour ce qu’il est : un « fichier de population », mais pas de n’importe quelle population, celle de la « plèbe décrétée dangereuse ».

Et puis Edvige (fichier des ex-RG), coupée en deux par Hortefeux, et sa soeur Cristina la secrète (fichier de l’ex-DST), dont on ignore tout, parce que même l’« avis favorable avec réserve » de la Cnil est classé « secret défense ».

Sans oublier le projet de triplement des caméras, les Loppsi 1 et 2 (Loi pour l’orientation et la performance de la sécurité intérieure), les LSQ, LSI, LPD (Loi prévention de la délinquance), LPR (Loi prévention de la récidive) et autres sigles barbares (plus d’une vingtaine de lois sécuritaires, en dix ans) visant à instiller la peur dans la population pour qu’elle se tienne tranquille.

C’est à ce ministère aussi qu’on doit le Prix Novlang 2010, exemple s’il en est du concept cher à George Orwell et de la réécriture de l’histoire pour la mettre en conformité avec la réalité officielle du moment.

Il s’agit de l’amendement porté par Brice Hortefeux et Eric Ciotti (rapporteur de la Loppsi 2, et lui aussi distingué en tant que pire « exécuteur de basses œuvres » aux derniers BBA, introduisant la substitution du terme « vidéoprotection » à celui de « vidéosurveillance ») et imposant la modification de toutes les lois antérieures.

2

A l’Education, les ministres tous accros au fichage

Autre candidat récidiviste et digne de ces oscars de la honte que sont les BBA, le ministère de l’Education nationale. Tout a commencé en 2002 avec Jack Lang, qui a introduit le logiciel Signa (rebaptisé depuis Système d’information et de vigilance sur la sécurité scolaire, Sivis).

C’est sur la foi de ces collectes annuelles réalisées selon des critères douteux (un tag est-il une violence ? , une violence à la maison est-elle comptabilisable ?) qu’est aujourd’hui élaborée la fameuse liste des établissements scolaires dangereux.

Ces derniers auront droit à un cher audit, puis à l’achat de caméras et de portiques... de protection, en attendant la visite des équipes mobiles de sécurité (EMS) à demeure de « policiers référents ».

Chassée par la porte, la base élève revient par la fenêtre

En 2004, l’Education nationale (sous la férule de Gilles de Robien, puis de Xavier Darcos) a voulu moderniser sa gestion des établissements scolaires et a lancé « base élèves premier degré ».

Ont suivi les péripéties que l’on sait, la fronde des directeurs d’école, la marche arrière de Darcos » qui a supprimé les données sensibles (bien inutiles à la gestion), et la découverte de la Base nationale des identifiants élèves (BNIE), recensant les « numéros de matricule » qui vont suivre chaque enfant (fût-il scolarisé dans le public, le privé ou à domicile) dès l’âge de 3 ans et sur une durée pouvant atteindre trente-cinq ans. (Voir la vidéo sur la résistance à la base élèves)

Luc Chatel, dernier ministre en date, cautionne le travail de ses prédécesseurs et vient de lancer plusieurs expérimentations dont le fichier de l’absentéisme (assorti de la coupure des allocs) et celui des élèves « décrocheurs », ou encore le « Livret de compétences », dont le contenu ouvrira les portes d’une belle carrière ou d’un bail longue durée à Pôle Emploi.

Avouez qu’autant de zèle à ficher nos enfants méritait bien une mention spéciale fichiers !

3

Les entreprises du secteur ne cessent d’innover

Au fil des années, nous avons également vu émerger des technologies et des outils nouveaux.

Avec le lobbying des fabricants-par-le-profit-alléchés qui va avec, comme le fameux « Livre Bleu » du Gixel, un consortium d’industriels de l’électronique, qui suggérait au gouvernement de confronter les citoyens « dès l’école maternelle » aux outils de contrôle, pour mieux annihiler leur résistance une fois adultes. (Voir la vidéo, un extrait du documentaire « Total Control », diffusé en juin 2006 sur Arte, avec les explications de Pierre Gattaz, président du Gixel).

La biométrie dans les écoles a fait la une, entre 2002 et 2006. Les logiciels d’analyse d’images et de comportements ont pris le relais. Et aussi les bracelets électroniques, d’abord pour les libérés sous condition, puis pour les bébés, les personnes âgées et, espèrent les marchands de puces RFID, pour toutes les personnes nécessitant un suivi particulier ou un contrôle d’accès sélectif.

C’est tellement plus simple de pucer les gens directement !

L’an passé nous avons vu arriver les fichiers d’analyse sérielles, appliqués non plus aux crimes en série, mais aux délits (punis de plus de 5 ans) type cambriolage, dégradation de biens ou aide au séjour illégal (sic).

4

La cible prioritaire ? Les populations fragiles

L’autre tendance que nous permet de dégager notre travail de veille, ce sont les populations cibles, visées par la répression, qu’elle affiche ou non la couleur de la prévention.

Les demandeurs d’asile, ceux qu’on appelle maintenant les « illégaux », et les immigrés en général ont toujours été des cœurs de cible. C’est la population cobaye par excellence pour expérimenter les visas et documents d’identité biométriques, voire dans certains pays lointains l’identification des « cheptels » par puçage.

D’autres groupes humains sont venus les rejoindre. Exemple en 2005, l’adjoint au maire de Carcassonne et le commissaire divisionnaire du département qui ont été épinglés pour le fichage organisé des sans domicile fixe.

Dans le viseur, les malchanceux passés par la case psychiatrie

Actuellement, la nouvelle cible, ce sont les malchanceux qui sont passés un jour par la case psychiatrie. Simple incident de parcours, court ou long séjour, médicamentés ou non, l’Etat, avec l’aide de quelques experts dociles, veut absolument les faire entrer dans la catégorie « population dangereuse à surveiller et signaler ».

Et puis il y a les enfants à problèmes, grands ou petits, ceux qui s’éloignent de la courbe du « droit chemin », comme dirait l’auteur d’un rapport fameux, le député Jacques-Alain Bénisti. Voire les foetus, si on écoutait certains chercheurs de l’Inserm, auteurs d’une étude controversée préconisant la détection précoce ou pré-natale de la délinquance.

Tout ceci ne serait pas possible sans les acteurs « locaux » de la politique de la peur. Des « contrats locaux de sécurité » (1997, Chevènement) aux « conseils pour les droits et devoirs des familles » (2007, Sarkozy), ce sont dix ans d’« expériences » visant à canaliser les populations les plus précaires dans un lent mais minutieux carcan panoptique.

La prestation sociale, ce n’est plus un droit, ça se mérite. Sus aux « fraudeurs » ! Les fichiers de l’aide médico-sociale en deviennent le bras armé. L’individu est croisé, recoupé, calculé, disqualifié... Souvent le fichage est introduit en douce, au sein de laboratoires vivants de la « tranquillité publique ».

Aujourd’hui, tous les départements ont pour mission de recenser leurs « pauvres » et d’alimenter, notamment, le fichier central du RSA, le RMI « sous conditions de ressources ». La Caisse nationale des allocations familiales (Cnaf) a même été tentée par une méthode d’entretien policière qui prétendait détecter la « présomption de fraude » chez un allocataire !

5

Toujours plus de caméras dans nos villes

Toutes les villes, grandes ou moyennes, même de petits villages reculés, succombent à la vidéosurveillance. Fortement incités par les fabricants comme par l’Etat, qui subventionne les villes réticentes (30 millions de budget en 2010). Inefficace sur la délinquance, mais si pratique en terme électoral : « Je vous protège, réélisez-moi. »

Tout le monde suit. Les maires PS de Lyon et Paris ont eu droit à leur Orwell. D’autres utilisent leur fief électoral pour fayoter, comme Christian Estrosi, grand lauréat cette année, qui fait feu de tous bois pour s’acheter une bonne conduite :

  • 600 caméras de surveillance
  • Couvre-feu pour mineurs
  • Portiques de sécurité dans les écoles
  • Chantage aux allocs pour « parents démissionnaires »...

L’espace public est quadrillé. Pas un quartier n’est construit sans l’aval des « professionnels de l’aménagement » inféodés au ministère de l’Intérieur. Le contrôle des foules en milieu urbain s’inspire de la « doctrine de la guerre révolutionnaire », testée dans nos anciennes colonies avant d’être exportées en Amérique latine à la demande des dictateurs qui y sévissaient.

Les armes militaires d’hier deviennent les remèdes civils de demain : des drones (aéronefs sans pilote) sont ainsi « adaptés » à la lutte contre les « violences urbaines ». Un mini-hélico lanceurs de balles paralysantes a même été mis au point par le vendeur français du pistolet Taser...

Les technologies, comme on le voit, ne sont jamais neutres. Elles s’adaptent aux politiques et les rendent « acceptables ».

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La Cnil, un cache-sexe bien utile

Et la Cnil, dans tout ça ? Ah, La Commission de l’informatique et des libertés ! Tout un poème... Son président Alex Türk, sénateur du Nord, membre de la Cnil depuis quinze ans, a reçu un prix spécial du jury cette année, comme un hommage à son double jeu perpétuel.

Amputée de ses principaux pouvoirs depuis 2004, avec l’aval avisé du sénateur Türk, la Cnil apparaît comme un cache-sexe, une chambre d’enregistrement. Elle ne peut dire « non » contre les fichiers de la puissance publique, seulement « non mais ». Et ses réserves sont « consultatives »...

Elle se débat et alerte encore, certes, n’a mais finalement rien d’un contre-pouvoir comme certains le pensent encore. Elle est même l’un des rouages du pouvoir, et participe donc à la société de surveillance qu’elle continue, par ailleurs, de vaguement critiquer.

L’existence même de la Cnil, dans nos sociétés « démocratiques », apparaît même comme un moyen de légitimer des mesures à tendance totalitaire. Un peu comme un « fusible » démocratique. Combien de courts-circuits y viendront à bout ?

Jean-Pierre Garnier, Jean-Marc Manach, Jerome Thorel et Christine Tréguier

Les 10 ans des Big Brother Awards au théâtre de la Belle-Etoile, 14, allée Saint-Just, Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) - samedi 29 de 14h à 22h - organisé par l’association Privacy France, 42 rue du Château-d’Eau, Paris Xe - mail

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  • kebra
    kebra
    Bisounours killa
    • Posté à 14h28 le 29/05/2010
    • Internaute 8550
      Bisounours killa

    Bravo pour votre travail indispensable. Votre cérémonie devrait avoir la même exposition médiatique que les Césars ou l’Eurovision (Hortefeux douze points). La CNIL devrait avoir autant de moyens que la chasse aux clandestins, c’est notre liberté qui est en jeu. Les sociétés et les conseillers en sécurité devraient faire l’objet d’une évaluation indépendante en matière de respect des données. Cela participerait à la vie d’une société démocratique normale.

    Au lieu de cela c’est chasse au petit dealer dans la rue et Dilemme à la téloche. Suivez des yeux ce pendule. Vos paupières sont louuuuurdes, louuuuurdes, vous dormez !

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 14h54 le 29/05/2010
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    eh bien, bravo à l’équipe et bonne fête ce soir ;)
    Depuis le reportage de l’an dernier sur les directeurs désobéisseurs, l’inspectrice d’académie de l’Isère a démis 2 directeurs de leur fonction de directeur, malgré les conclusions du comité des droits de l’enfant des Nations Unies qui a à nouveau, dans son rapport du 12 juin 2009, dénoncé le non respect de la Convention internationale des droits de l’enfant par les autorités françaises.

    cf le dossier sur le CNRBE
    Lien

    Nous sommes dans une société où droite et gauche confondent prévention et répression où l’inhumanité des fichiers, vidéos surveillance, puces etc passent pour de la protection.

    Heureusement qu’il existe encore des veilleurs pour essayer de secouer la léthargie résignée qui semble recouvrir la population.

  • Weatherboy
    Weatherboy
    v2=notes articles en moins...
    • Posté à 14h56 le 29/05/2010
    • Internaute 38063
      v2=notes articles en moins...

    Très bon article ! Simplement une remarque : j’avais consulté votre site avant cet article, et l’une des nominations m’avait plus que surpris, et concerne directement les intervenants ici présents :

    Catégorie Novlang :

    Projet DOXA

    Le projet de recherche et développement DOXA, coordonné par Thalès Communications France, part du présupposé que les traditionnels outils de mesure de l’opinion ne sont plus adaptés (et que) les nouveaux usages du Web 2.0 imposent d’apporter des réponses industrielles aux besoins d’analyse et de suivi de l’opinion « en temps réel ».

    Objectifs :

    • Détecter automatiquement les sentiments et opinions exprimés dans de grands volumes de textes rédigés en français et en anglais,
    • Mettre en relation les sentiments et opinions exprimés avec les thèmes sur lesquels ces sentiments et opinions portent,
    • ... en déduire, en s’appuyant sur des techniques d’analyse des données, des connaissances synthétisées et exploitables,
    • ... en dériver trois chaînes de traitement applicatives dédiées à la veille d’opinion, l’intelligence du consommateurs et du citoyen, et à la fidélisation et attrition de clientèle pour les end-users du projet : OpinionWay, EDF et Meetic.
    Lien

    Tout ça n’avait rien de délirant puisqu’on le retrouvait sur la page même du projet grâce à Google ( !) :
    Lien

    Bref, dommage de ne pas avoir creusé là-dessus, (mais je pense que même un prix malheureusement aide peu à relayer l’info), parce que c’est le seul endroit où j’avais entendu parlé de cette chose

    Donc merci pour votre veille salutaire

  • A déménagé le 19-12-2011
    • Posté à 18h30 le 29/05/2010
    • Internaute 48453

    Dommage que votre tribune soit publiée sur Rue89 dont les lecteurs sont majoritairement acquis à votre cause. Il eût été plus pédagogique de la publier dans des média comme le Figaro. Avez-vous essayé ?

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