A la une 26/05/2010 à 16h17

Chez Harlequin, les correctrices ont le cœur brisé

Augustin Scalbert | Journaliste Rue89


Couverture d’un livre de la collection « Désirs » de l’éditeur Harlequin.

« Eau de rose 100% frelatée », écrivent les correctrices d’Harlequin à Rue89 en détaillant, dans une orthographe et une grammaire parfaites, la manière dont les traite la maison filiale de l’éditeur canadien du même nom et, en France, de Hachette Livres (groupe Lagardère).

Dans leur monde, pas de bel hidalgo richissime et galant pour les embrasser fougueusement sur une terrasse surplombant l’océan avant de leur proposer les épousailles. Mais des tapuscrits à renvoyer sous quinzaine, corrigés à la main, dans des conditions qui flirtent avec les limites du code du travail, selon les correctrices de la mythique collection Harlequin.

En 2006, les 550 volumes publiés annuellement totalisaient 12 millions d’exemplaires (200 millions dans le monde). Il existe une douzaine de collections différentes, qui surfent sur les dernières tendances littéraires, comme les genres « chick lit » ou « bit lit “.

La direction ne fait ‘pas de commentaire’

Stéphane Aznar, le directeur général des éditions Harlequin en France, a répondu très laconiquement -mais très poliment- à notre demande d’explication sur les éléments apportés par les correctrices :

‘Je suis au regret de ne pouvoir vous aider. Nous n’avons aucun commentaire à faire sur des événements qui concernent des contrats de travail individuels.’

Ce que dénoncent les correctrices (il s’agit très majoritairement de femmes) appelle pourtant quelques commentaires. Chez Harlequin, selon la syndicaliste Anne Hébrard, secrétaire chargée de l’édition au syndicat des correcteurs CGT, il y a 22 correcteurs en CDI, tous travailleurs à domicile.

En ne comptant pas les espaces, Harlequin rognerait 1/5 du salaire

Rémunérés au nombre de signes, ils seraient payés 20% en dessous de ce que prévoit la convention collective de l’édition, à cause d’un tour de passe-passe : les espaces ne sont pas comptés ! C’est loin d’être anecdotique, raconte l’une d’entre elles :

‘En 2009 notre taux horaire était de 9,61 euros brut, mais en réalité, si on ne prend pas en compte les espaces on tombe à 8 euros brut de l’heure, soit largement en dessous du smic. Aucune autre maison d’édition n’a ce genre de pratique.’

Autre problème :

‘Les salariés d’Harlequin touchent une prime annuelle de deux fois 75% du salaire mensuel, sauf les correcteurs. Pourquoi ? La direction soutient, contre le droit du travail, que les correcteurs ne sont pas des salariés comme les autres.’

Pourtant, ce treizième mois devrait concerner tous les employés en CDI.

‘Les employeurs veulent casser le lien du salariat’

Selon Anne Hébrard, ‘dans l’édition, les travailleurs à domicile sont considérés comme des sous-salariés’. Il y en aurait entre 10 000 et 11 000 en France, correcteurs, maquettistes, iconographes... ‘Pour eux, le Graal c’est le CDI’, dit-elle. La plupart sont payés en droit d’auteurs. Et, de plus en plus, leurs employeurs les incitent à ‘choisir’ le statut d’autoentrepreneur.

Pour la syndicaliste, qui commence à fédérer ces travailleurs qui ne connaissent même pas leurs collègues, ‘les employeurs veulent casser le lien du salariat.’

Sept des 22 correcteurs de Harlequin poursuivent aujourd’hui l’entreprise aux prud’hommes, les autres ayant accepté un accord proposé par la direction. Parmi celles qui le refusent, une a reçu une convocation à un entretien préalable en vue d’un licenciement, et une autre, un avertissement.

‘Pour me changer les idées, je lis de la vraie littérature’

Pas très romantique, la vraie vie chez Harlequin. Et sinon, c’est comment de corriger un Harlequin ? Sous couvert d’anonymat, une correctrice raconte :

‘On a deux semaines pour corriger entre 350 et 400 pages. Ce n’est pas du tout intéressant, l’histoire est calquée sur une grille, les personnages sont totalement interchangeables.

Et c’est bourré de stéréotypes : il n’y a pas de Noirs, ni d’homos. Les seuls Arabes sont des cheikhs ou des émirs.

Il y a parfois des trucs glauques, comme la jeune fille qui tombe amoureuse d’un homme, elle tombe enceinte mais son amant meurt, alors elle part avec son frère.

Pour me changer les idées, je lis de la littérature, de la vraie. Notamment ce qui est recommandé par Le cabinet de lecture.’

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  • Ianeak
    Ianeak
    escapiste
    • Posté à 16h47 le 26/05/2010
    • Internaute 104544
      escapiste

    Alors Brandon, DRH viril et charmeur des éditions Harlequin regarda Pamela, la correctrice effondrée. Son visage baigné de larme, sa crinière rousse en broussaille, son corps de tigresse secoué de sanglot, sa poitrine haletante de chagrin dévoilant malgré elle la troublante sensualité de Pamela.

    - Mais brandon, sans travail que vais-je devenir ? Comment survivre dans cette vallée de larme et de misère. Seule, livrée à la voracité de la ville ? Brandon je vous en supplie, feula la pauvre femme au abois, vous êtes ma seule chance de salut !

    Alors Brandon, le corps superbement sculpté dans son impeccable costume haute couture se pencha vers la correctrice, un sourire charmeur se dessinant sur sa bouche gourmande :

    - Qu’est ce que vous voulez que ça me foute Pamela ? vous vous croyez où ? dans un Harlequin ? Allez casse-toi morrue, c’est ça ou rien, alors ta gueule.

  • A déménagé le 1-6
    • Posté à 16h51 le 26/05/2010
    • Internaute 61755

    c’est plutôt la collection harpagon.

  • Iv
    Iv
    Roboticien utopiste
    • Posté à 16h51 le 26/05/2010
    • Internaute 39192
      Roboticien utopiste

    Espace pas payés ? La solution est simple : supprimez les espaces de vos corrections !

  • Célia
    Célia
    Etudiante
    • Posté à 17h07 le 26/05/2010
    • Internaute 114304
      Etudiante

    Quelle est la couleur d’un roman à l’eau de rose glauque ?

  • lidiot du village-
    lidiot du village-
    imbécile heureux
    • Posté à 17h14 le 26/05/2010
    • Internaute 106647
      imbécile heureux

    « Pour me changer les idées, je lis de la littérature, de la vraie. Notamment ce qui est recommandé par Le cabinet de lecture. »

    FAYOTE ! ! !

  • Iv
    Iv
    Roboticien utopiste
    • Posté à 17h38 le 26/05/2010
    • Internaute 39192
      Roboticien utopiste

    200 millions d’ouvrages vendus annuellement dans le monde avec une histoire obéissant à une grille et des personnages interchangeables. Et ce n’est qu’une seule maison d’édition.

    Et après on s’étonne que certains stéréotypes aient la vie dure...

  • Serge Quadruppani
    Serge Quadruppani
    Nomade italo-bellevilois
    • Posté à 18h36 le 26/05/2010
    • Internaute 40213
      Nomade italo-bellevilois

    Harlequin, c’est des requins. Comme traducteur, dans ma lointaine jeunesse, j’ai travaillé pour eux. Contrats léonins (vente au forfait des droits, c’est-à-dire excluant tout pourcentage sur les ventes, ce qui est normalement interdit), cadences infernales, mépris absolu du texte de départ pour l’adapter aux supposés goûts des français. Comme auteur, j’ai commis (par l’intermédiaire d’une copine dont j’étais le nègre) une merde pour eux, c’était bien payé (1500 francs pour quinze jours de travail, dans les années 80) mais les exigences de la directrice de collection (je crois bien qu’avec un effort je peux me souvenir de son nom à rallonge) étaient tellement insupportables (un amas de stéréotypes rances sur l’amououour) que j’ai préféré ne pas continuer.
    Solidarité totale avec les camarades correctrices en lutte !

  • tolinn
    • Posté à 23h57 le 26/05/2010
    • Internaute 36801

    Ma préférée sera toujours celle-ci :

    Merci à Augustin Scalbert et à Rue89 pour cet article

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