Entretien 25/05/2010 à 20h35

Un sénateur contre l'anonymat pour se faire un nom ?


Le sénateur divers droite de la Moselle, Jean-Louis Masson, entend supprimer l'anonymat des blogueurs. Entretien.


Texte « techniquement » inefficace, « allumé de première », « atteinte à la liberté d'expression »... Depuis le dépôt de sa proposition de loi le 3 mai, Jean-Louis Masson est sous le feu des critiques pour s'en être pris à l'anonymat des blogueurs. Le sénateur divers droite de la Moselle répond sur Rue89.

Des critiques dirigées contre l'article unique de cette proposition de loi qui prévoit d'appliquer aux blogueurs non professionnels les mêmes règles qu'aux éditeurs de sites professionnels, à savoir l'obligation d'indiquer nom et coordonnées pour être joints.

Puisque le dispositif existe également dans la presse écrite, il n'y a pas de raison qu'il ne s'applique pas non plus dans la blogosphère, argumente l'élu ex-RPR :

« Mon objectif est de faire en sorte qu'il y ait les mêmes obligations de clarté au niveau d'Internet. C'est d'autant plus important que, régulièrement, on a affaire à des gens qui se livrent à des propos diffamatoires, injurieux. De telles pratiques malveillantes sont quand même regrettables et doivent être sanctionnées. » (Ecouter le son)

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« Le parquet fait tout pour traîner »

La proposition a tout de même de quoi surprendre, car un dispositif juridique visant à sanctionner de telles pratiques existe déjà.

Si l'article 6 de la loi pour la confiance dans l'économie numérique prévoit que les non professionnels peuvent s'abstenir de communiquer leur nom et coordonnées « pour préserver leur anonymat », il oblige néanmoins leur hébergeur à les révéler « à la demande d'une autorité judiciaire ».

Insuffisant, rétorque Jean-Louis Masson. En raison, selon lui, de la lenteur du parquet :

« On est obligé de porter une plainte normale, et bien entendu ça n'intéresse absolument pas le parquet qui fait tout pour traîner. Il faut attendre trois mois pour être partie civile. Ensuite, le parquet continue de traîner pour faire les enquêtes. Au mieux, on peut arriver un an après à mettre en cause judiciairement l'auteur de propos diffamatoires. » (Ecouter le son)


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« Regardez M. Juppé, il tient son blog »

Cette proposition de loi « est une atteinte à la liberté d'expression », a fait savoir de son côté Jean Arthuis, le président centriste de la commission des finances du Sénat, loin de partager l'initiative de son collègue.

Comme nombre de blogueurs, qui ont signé une pétition pour s'y opposer, le célèbre avocat masqué Maître Eolas tient à son pseudonyme pour pouvoir écrire sur son métier, expliquait-il vendredi sur Rue89 :

« Si je n'étais pas anonyme, je n'écrirais pas différemment, mais je serais lu différemment. [...] C'est aussi une garantie d'égalité : ce qui compte, c'est ce qu'on dit, pas qui on est. Mon métier et mon blog sont deux choses séparées. Sur mon blog, je ne vais pas à la pêche aux clients, je ne parle pas des affaires que je plaide. »

Mais lorsqu'on l'accuse de vouloir brider la liberté d'expression, le sénateur divers droite s'offusque :

« Regardez M. Juppé, il tient son blog et dit : “Alain Juppé, moi, je dis que...” C'est comme si vous me disiez : “Il faut autoriser la publication de journaux anonymes ou tracts anonymes parce que sinon ça gêne les gens.” [...] Moi, je dis : la liberté des uns s'arrête où commence celle des autres. » (Ecouter le son)


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« Vous cherchez les difficultés d'application »

« Une telle loi ne pourrait empêcher (car techniquement impossible) des personnes malintentionnées de s'exprimer en tout anonymat si elles veulent s'en donner les moyens », poursuit Jean Arthuis, dans son communiqué. D'autant que le nombre de blogs n'a rien à voir avec celui de sites professionnels ou de journaux.

Application impossible ? Méconnaissance d'Internet comme pour Hadopi ? Simple coup politique ? Jean-Louis Masson balaye les critiques :

« Ce n'est pas un problème. Il faut peut-être déjà commencer à mettre l'obligation et si [un blogueur] ne l'a pas respectée, ce sera une circonstance aggravante. [...] Vous êtes déjà en train de chercher les difficultés d'application. Si on prend la mesure, on verra bien. » (Ecouter le son)


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Et ne pas lui faire remarquer non plus que les politiques auraient alors plus de droits que les blogueurs, eux dont le « off » est protégé par le secret des sources des journalistes. En cas de diffamation, les journalistes peuvent se faire condamner, cela lui suffit. (Ecouter le son)


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Si l'anonymat sur Internet n'est pas attaqué pour la première fois par la majorité et qu'une rapporteuse a été nommée en la personne de la sénatrice UMP Marie-Thérèse Bruguière, l'élu de la Moselle paraît toutefois isolé et cette « proposition de loi a peu de chance d'être discutée », prédit Jean Arthuis.

La carte Pearltrees des articles sur la proposition de loi :

Anonymat sur internet

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  • Errance
    • Posté à 20h49 le 25/05/2010

    De toute façon pour rester anonymes, si tu le désires, avec ce type de loi, il suffit, il suffit d'avoir un serveur hors de France.

    C'est tellement facilement contournable...

    N'empêche que c'est un débat intéressant quand on l'éloigne de la démagogie.

    Pour ma part je me fout que l'on sache qui je suis. Par contre me trimbaler avec un nom et surtout un prénom que je n'aime que très moyennement sur le web je ne vois pas l'intérêt.

  • kabreras
    kabreras répond à Errance
    • Posté à 21h31 le 25/05/2010

    Exactement, c'est une loi purement démagogique.
    Il n'y a plus de Frederic Lefebvre au parlement depuis que Santini est revenu.
    Peu de monde pour lancer des sondes dans les assemblées et pas seulement dans l'opinion...
    Voila donc le bon chien-chien à son mai-maitre du moment.

    Comme le rappelle le sujet, dans la généralité oui, il n'y a pas de problème a dire qui vous êtes, si vous faites des critiques de film ou un blog culinaire, j'en conviens. Effectivement, un blog fait par un politique comme Juppé ne pose pas de problème, il est payé pour donner son avis.

    Mais il y a d'autres situations cependant :
    Que dire d'un blog politique, ou pire un blog critique sur l'administration fait par un fonctionnaire. On connait le pouvoir de broyer de la machine administrative ne serai ce que sur l'évolution de carrière et ce type de critiques serai de part le fait bannie laissant toute latitude d'imposer des politiques ineptes sans pouvoir avoir une vision interne de celles ci.
    Que dire du blog d'un juge, d'un avocat qui selon ses avis personnels sur son blog verrai ses décisions, avis rendus ou simplement plaidoiries détruites ou mises en cause ?

    Et tout simplement, je tend à voir un problème dans le fait de court-circuiter la justice et trouve assez dérangeants de dire, qu'il faut une loi car le parquet permettant de connaitre l'identité d'un blogueur est trop lent, comme le souhaite Masson lui même,.
    Je trouve même cela insultant comme façon de voir, la justice ne fait pas ce que je veux donc je fais une loi qui passe au dessus de la justice.

    Il y a aussi cette remarque bêtasse sur l'application, ou le retour de la stupidité qui a mené à hadopi, tout le monde dit que ce n'est pas applicable, tout le monde le prouve, mais non, il faut passer la loi même si elle ne sert à rien ! Cherchez l'erreur !

    Cette interview me rend M Masson encore plus détestable, moi qui pensais qu'il était juste très très mal informé.

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  • A déménagé le 19-12-2011
    • Posté à 23h39 le 25/05/2010

    Ce qui m'inquiète de plus en plus, c'est la disparition progressive des frontières entre journalisme et blog. Même dans les lignes de Rue89 on trouve des articles qui s'apparente plus à des blogs.

    Voilà un débat que j'aimerais bien voir aborder sur Rue89 : quelle est la différence entre un blog (à caractère informatif ou dont les billets visent à décrypter des événements d'actualité) et du journalisme ?

    Il me semble, mais je me trompe peut-être, que ce qui caractérise le journaliste c'est son point d'honneur à recouper l'information au plus près de sa source, et à enquêter sur le terrain ou interviewer directe ment les acteurs.

    Le blog se contente d'affirmer des convictions, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas une démonstration à la clé, mais le soucis de la vérification des sources n'est pas sa priorité. Dès lors, sa démonstration peut être fondée sur des hypothèses fausses car non vérifiées.

    Je m'inquiète justement de voir de plus en plus d'articles, sur Rue89 mais pas seulement, écrits par des journalistes professionnels, qui se contentent de citer des sources sur le Web (Wikipedia est leur ami). Cela me rappelle l'article très évocateur de ce phénomène écrit par Sophie Verney-Caillat qui racontait la journée d'un journaliste (elle-même) sans accès à Internet.