Tribune 25/05/2010 à 19h05

Marée noire : BP ou le dilemme de l'industrie pétrolière

Samuel Lussac | Chercheur en relations internationales


Dessin représentant BP versant du sang sur planète (Mike Licht, NotionsCapital.com/Flickr)

La tragédie de la marée noire en Louisiane met en lumière les manquements d’une entreprise présentée il y a quelques années comme la plus verte de l’industrie pétrolière.

Du milieu des années 1990 au milieu des années 2000, BP a souhaité bouleverser le monde pétrolier. Rebaptisée Beyond Petroleum (« Au-delà du pétrole ») après la fusion avec Amoco en 1998, la compagnie veut faire de l’exploitation des hydrocarbures une industrie propre.

Sous la direction de John Browne, surnommé le « roi soleil » en raison de sa politique très centralisée, la compagnie basée à Londres devient le fer de lance de ce qu’on nomme la responsabilité sociale des entreprises. Elle se sert d’un projet emblématique -la construction de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan dans le Caucase du Sud- pour démontrer sa capacité à conjuguer souci de l’environnement d’un côté, et exploitation et transport de l’or noir de l’autre.

BP collabore ainsi avec la Banque mondiale, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement et des organisations non gouvernementales, comme Amnesty International ou le WWF Turquie, pour mettre en œuvre l’oléoduc le plus vert possible.

Dans la foulée, elle multiplie les initiatives visant à soutenir le développement économique des communautés locales en Azerbaïdjan, en Géorgie et en Turquie.

Tony Hayward « oublie » l’engagement social de BP

Devant le succès de cette politique, BP décide de l’étendre aux autres régions où elle est présente, notamment en Asie du Sud-Est. L’entreprise anglo-saxonne apparaît alors comme le modèle à suivre dans l’industrie pétrolière et, au-delà, dans toutes les industries polluantes.

Mais le départ de John Browne en 2007 sonne le glas de cette politique. Le président de BP est contraint à la démission pour avoir menti à la justice britannique et avoir payé un appartement à son amant sur les fonds de BP.

Tony Hayward, ancien directeur financier de l’entreprise, lui succède alors. L’une de ses premières décisions est de focaliser BP sur son cœur de métier, à savoir la production de pétrole et de gaz, et de mettre entre parenthèses l’engagement social et environnemental de la société.

Constatant que la compagnie, après avoir talonné ExxonMobil comme major de l’industrie, a rétrogradé à la quatrième place (derrière ExxonMobil, Shell et Chevron), il décide une réduction massive des coûts.

Une course en avant au détriment de la sûreté

Mais, en voulant maximiser ses profits et rattraper son retard sur les autres majors, BP a sacrifié ce qui devrait être son souci numéro 1 : la sûreté.

Le projet Deep Water Horizon dans le golfe du Mexique devait incarner le retour en force de la compagnie anglo-saxonne : à partir de cette plate-forme, BP avait réalisé le forage le plus profond de l’histoire pétrolière, à plus de 10 000 mètres de fonds. Ce sera le symbole de l’échec de la nouvelle stratégie.

Elle avait ainsi démontré son savoir-faire face à la concurrence accrue des compagnies pétrolières nationales émergentes, dont Gazprom n’est que la partie émergée de l’iceberg.

Selon les premiers témoignages des techniciens travaillant sur cette plate-forme, BP demandait depuis plusieurs semaines une accélération de la production alors que Transocean, propriétaire de l’infrastructure, suggérait une pause.

Prendre exemple sur Exxon Mobil après l’Exxon Valdez

En adoptant une stratégie commerciale à l’opposé de celle de John Browne, Tony Hayward a perdu de vue l’un des principes de base de l’industrie pétrolière : produire du pétrole et du gaz, c’est également gérer des risques environnementaux et sociaux.

La compagnie anglo-saxonne est aujourd’hui pointée du doigt comme une entreprise polluante, dégradant l’environnement et conduisant au chômage les pêcheurs de Louisiane. Exxon avait reçu les mêmes critiques il y a plus de vingt ans, au moment de la catastrophe d’Exxon Valdez.

En 1999, alors que John Browne décidait de faire construire l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, la compagnie américaine suggérait d’accroître le transit pétrolier dans le Bosphore -et ce malgré les risques environnementaux et humains que cela posait- et suggérait la fermeture du transport maritime turc dans les détroits.

Dix ans plus tard, ExxonMobil est vue, dans l’industrie pétrolière, comme le modèle à suivre en matière de sûreté : chaque décision de forage est longuement pesée par la direction d’ExxonMobil et tout est fait pour limiter les risques de catastrophe.

Il faut désormais souhaiter que BP se serve de cet exemple pour reprendre son métier, en arrivant à faire ce que John Browne avait réussi autour des années 2000 : concilier profits et prise en compte de l’environnement.

Nous devrons tirer les leçons de ce drame

Le drame de Deep Water Horizon doit aussi servir l’industrie pétro-gazière. Contrairement à ce que réclament les militants environnementaux, il n’est pas raisonnable de demander l’arrêt des forages pétroliers.

L’économie mondiale est basée sur le pétrole et aucun Etat, aucune entreprise ne peut se priver de cette ressource essentielle à tout développement économique. Mais cette industrie doit repenser son mode de production.

Quelques semaines avant la marée noire en Louisiane, le président Obama annonçait sa volonté d’autoriser les forages pétroliers en mer au nord de l’Alaska, faisant fi des risques que cela posait pour les écosystèmes locaux.

Les Etats-Unis, avant l’Allemagne et la Pologne prochainement, encouragent un nouveau moyen de production de gaz qui consiste à injecter des liquides (eau et autres) dans les roches calcaires pour en extraire le gaz qu’elles contiennent. Cette nouvelle technologie a fait des émules, au point que l’industrie s’enthousiasme à l’idée d’une nouvelle « révolution du gaz ».

Mais peu d’études ont été faites jusqu’à présent sur les impacts de ces liquides sur les sous-sols et les nappes phréatiques. Deep Water Horizon doit être une mise en garde pour BP et pour l’industrie pétro-gazière : dans un contexte extrêmement concurrentiel, la sûreté ne doit pas être sacrifiée sur l’autel du profit.

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  • tax27
    tax27
    vivant
    • Posté à 22h41 le 25/05/2010
    • Internaute 114552
      vivant

    On parle du pétrole qui s’est répandu accidentellement, mais on entend peu parler des plus de 2 millions de litre de produits dispersant répandus volontairement pour faire en sorte de minimiser sa bêtise. Ouh le vilain garçon ! Le probléme est que ce dispersant le Corexit EC9527A est bien évidemment toxique. Je me pose deux questions :

    - pourquoi disperser les plaques de pétroles, plus elles sont grosses plus elles sont faciles à repérer et donc à traiter non ? Disperser ne fait qu’éparpiller le problème.

    - Quels seront les conséquences de ces millions de litres balancer dans la nature ? Et dans dix ans lorsqu’il y aura des retombé sur les différents éco-système BP dira : Ah bah, on avait pas pensé qu’il pouvait y avoir un risque dis-donc.

    Je suis bête, il y a plein de chose que je ne comprend pas, mais je cherche à comprendre...

  • Désinscrit le 15-7
    • Posté à 22h55 le 25/05/2010
    • Internaute 992
      nc

    une image du site de BP qui explique le forage...(et la solution 1ere qu’ils ont trouver pour recolter le petrole brut qui s’echappe du puit principal - en anglais)

    d’autres images sont disponible ici :

    Lien

  • yooy
    yooy
    in situ
    • Posté à 08h04 le 26/05/2010
    • Internaute 86360
      in situ

    « Contrairement à ce que réclament les militants environnementaux, il n’est pas raisonnable de demander l’arrêt des forages pétroliers. »

    Ça s’appelle un argument d’autorité. Or autorité vous ne faites pas, et en la matière je crois que personne ne peut y prétendre tout à fait.

    Alors reposons le problème, que vous soulignez très bien d’ailleurs en abordant la question de l’extraction de gaz par injection. Avec la hausse probable et inéxorable du prix du baril de brut, l’exploitation de nappes par de nouvelles techniques d’extraction devient de plus en plus rentable, à l’image des sables bitumineux de l’Alberta. Or justement toutes ces techniques sont éminement problématiques ; ainsi en Alberta l’injection de quantités astronomiques d’eau a non seulement privés nombres d’agriculteurs d’un accès à l’eau mais encore elle a généré une pollution massive des nappes phréatiques.
    Et que dire des forages en arctiques qui font les rêves humides et moites des pétrolières. Or ces forages extrêmes, comme celui du golf du Mexique, sont aussi extrêment dangereux. Ne sommes nous pas en train de le constater ?

    Plus on prendra de risques, plus il faudra en assumer les conséquences ; il me semble quant à moi que l’on ne dispose plus de la marge de manoeuvre nécessaire pour justement prendre de tels risques et qu’il est donc raisonnable de ne pas les prendre et en tous les cas de ne pas laisser le soin à des intérêts privés de prendre des risques qui ne sont même plus collectifs mais réellement planétaires.

    Par contre il me semble probable que c’est ce que nous continueront de faire.

  • Samuel Lussac
    Samuel Lussac
    Auteur(e) de l'article Chercheur en relations (...)
    • Posté à 09h13 le 26/05/2010
    • Expert 115462
      Chercheur en relations (...)

    La principale raison à mon avis, c’est que BP fixait les orientations de l’exploitation de la plate-forme. C’est elle qui a demande d’accélérer la production alors que les premiers témoignages semblent indiquer que Transocean réclamait une pause.

    Mais, comme vous le faites remarquer, la responsabilité de Transocean ne doit pas être oubliée puisque cette société est propriétaire de la plate-forme.

    En ce qui concerne Halliburton, je pense qu’il faudra attendre d’en savoir plus pour déterminer sa responsabilité. Il faudra voir si cette entreprise a commis des erreurs dans ses interventions sur le site. Personnellement, je n’en ai pas entendu parler.

    Pour info, voilà un article sur le blog d’un journaliste spécialiste de l’énergie : Lien. Pour ceux qui ne parlent pas anglais, il explique comment Tony Hayward a approché des journalistes au Wall Street Journal pour mettre en avant la responsabilité de Transocean dans la catastrophe, mais sous couvert d’anonymat. BP essaye péniblement de retourner la situation médiatique à coups de campagne de PR. Mais, étant donné l’image négative des pétroliers aux Etats-Unis en temps normal, ce n’est pas gagné, surtout alors que des tonnes de pétrole se déversent en Louisiane et bientôt en Floride...

  • Majesté
    Majesté répond à Samuel Lussac
    On respire enfin
    • Posté à 10h44 le 26/05/2010
    • Internaute 77564
      On respire enfin

    Je me pose tout de même une petite question : j’entends souvent dire que les forages dans les zones difficiles d’accès deviennent rentables grâce à l’augmentation des cours du brut, et que les intérêts économiques en jeu sont énormes.

    Mais qu’en est-il du coût de plus en plus élevé du brut sur l’économie dite « réelle » ? Il y a deux ou trois ans, quand les cours flambaient, les répercussions n’étaient pas négligeables sur le consommateur final et sur les coûts de production.

    Est-ce que les pétroliers ne sont pas dans une « bulle hermétique », à l’instar des financiers, persuadés que les arbres peuvent monter jusqu’au ciel ? Pour le dire plus prosaïquement, combien êtes-vous capable de dépenser pour faire le plein de votre voiture ou de votre cuve de chauffage ?