témoignage 25/05/2010 à 16h53

Nike se paie un parc public au cœur de Tokyo

Thierry Ribault | Economiste au CNRS

Le parc de Miyashita est situé au cœur de la mégalopole tokyoïte, sur une bande verte de 50 mètres de large et de 500 de long plantée de grands arbres. Au début des années 2000 y vivait une centaine de sans-abris. Il n’y en avait plus que vingt avant leur éviction de septembre 2009. Certains y vivaient depuis plus de cinq ans dans des abris solidifiés avec le temps.

Les transactions entre la mairie de Shibuya et la firme Nike, relatives à la vente et à la « réhabilitation » du parc Miyashita, se sont déroulées de manière souterraine.

L’un des membres influents du conseil municipal, un ancien employé de l’entreprise Dentsu, le plus grand groupe de publicité du pays, est ouvertement engagé en faveur d’une image verte de l’arrondissement.

En conformité avec le verdissement de la politique municipale, il est un fervent défenseur d’une réappropriation des espaces verts au bénéfice de la jeunesse et des sports.

Sous la bannière Nike, une politique volontairement néolibérale

Autant de nobles causes au titre desquelles il défend... la privatisation du parc Miyashita. Cette privatisation s’intègre dans un grand projet d’aménagement urbain, visant notamment à mettre en place un nouvel axe routier allant du parc au quartier d’Harajuku, temple de la mode pour adolescents.

La centralité de Miyashita Koen en fait une ressource publicitaire potentielle considérable en plein Shibuya, quartier de la jeunesse consumériste, qui a perdu un peu de son aura depuis le milieu des années 2000.

La municipalité souhaite ainsi renouveler l’image de l’arrondissement en projetant l’aménagement dans le parc de cafés, de pistes de skateboard, de murs d’escalade et autres activités ludiques et lucratives.

Au fond, le vrai motif de l’éviction des résidents du parc Miyashita n’est pas la firme Nike elle-même. Cette dernière est la bannière d’une politique plus générale délibérément néolibérale de la part des autorités locales.

La titrisation immobilière aidant, le groupe immobilier, de transport et de grands magasins Tokyu exerce de son côté de fortes pressions pour que l’arrondissement se déssaisisse de son patrimoine immobilier.

Un moyen d’éviter les manifestations ?

Miyashita, parc aux multiples visages, a également la fâcheuse réputation d’être l’un des principaux points de ralliement pour nombre de manifestations dans la capitale.

En août 2009, une manifestation organisée par la Coalition pour la protection du parc Miyashita rassemblait ceux qui luttent pour préserver le caractère public du parc. Parmi les slogans utilisés : « Nike, ne fais rien ou rentre chez toi ! » ou « Non à la Nike-isation du parc ! ».

La vingtaine de tentes récalcitrantes a été détruite en septembre par les autorités qui ont généreusement « relogé » les sans-abris, dans un espace étroit qui longe un boulevard à quatre voies, dans des tentes flambant neuves, mais au risque d’accidents.

Des artistes bloquent le projet de « Nikérisation » du parc

En réaction, la Coalition a aménagé un campement « Artists In Residence » (AIR), de sculptures et d’installations à partir des matériaux laissés sur place suite à l’éviction. Les forces spéciales de sécurité (équivalent des CRS) se sont rendues sur les lieux, mais elles sont restées en observation : toute intervention pourrait être nuisible à l’image de Nike.

La « Coalition » a plusieurs griefs contre ce projet. Elle y voit :

  • Une volonté de transformer un espace public ouvert à tous en un espace commercial sélectif.
  • L’abolition annoncée d’un espace propice à la liberté d’expression politique et artistique.
  • Une entorse aux règles démocratique, l’assemblée de l’arrondissement de Shibuya ayant été contournée et le conseil de planification de la ville n’ayant pas été consulté.
  • Enfin, les défenseurs du parc considèrent que Nike est loin d’être un modèle de dignité en matière de gestion de sa main-d’œuvre, tant du point de vue de son recours au travail des enfants dans les pays d’Asie, que des conditions de travail dans nombre de ses sites de production.

Le 31 mars 2010, jour de la vente du parc à Nike, une délégation de la Coalition, composée d’une quinzaine de personnes, dont quatre sans-abris, a décidé de s’introduire dans le conseil municipal.

Les opposants sortis manu militari du conseil municipal

La délégation pénètre discrètement dans le hall de la mairie, malgré le poids de plusieurs grands sacs portés en bandoulière, sous l’œil interrogateur des fonctionnaires affairés - les sans-abris ont peu coutume de fréquenter ce lieu - et sous celui d’une dizaine de caméras de surveillance.

Le groupe est ensuite guidé jusqu’à l’amphithéâtre, tout de bois et de moquette verte.

Dans cet antre du ready-made politique à majorité PLD, rien n’est débattu, tout est voté. 61 conseillers sont présents, dont 11 femmes, et 4 greffières.

La délégation prend place sur les sièges de velours du poulailler, aux côtés d’une dizaine d’autres administrés de plus de 75 ans. Un des sans-abris s’endort au bout de cinq minutes.

Les élus votent le projet sans sourciller, ni en débattre

Les dossiers se succèdent, lorsque survient celui du parc Miyashita. L’arrêté de décision de privatisation du parc est alors lu à haute voix. Soudain, les membres de la coalition se lèvent, déroulent une banderole de trois mètres de long et sortent les mégaphones.

La séance est interrompue. Trois agents de sécurité saisissent les agitateurs par le col pour les sortir manu militari. Seule reste la dizaine de citoyens présents en début de séance ... et le sans-abri hagard que l’agitation a sorti du sommeil.

Le président fait appel au vote : seuls les 5 conseillers communistes votent contre. Les travaux commenceront demain.

Le soir même, 200 personnes manifesteront encore face à 400 policiers. Parmi les manifestants : des membres du réseau anti-pauvreté, des sans-abris, des élus, des artistes, des représentants de minorités sexuelles, des délégués d’Attac Japon, des handicapés. Leurs slogans : « Nike sors de notre parc », « Y a-t-il de la vie dans le parc de Nike ? »

Quoiqu’en pensent ces empêcheurs de profiter en rond, le parc Miyashita va bel et bien être rebaptisé « Nike Park », la firme ayant acquis les droits liés à cette nouvelle appellation pour la somme de 150 millions de yens (1,2 millions d’euros), qui seront versés sur cinq ans à la mairie de Shibuya.

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  • leo s
    leo s
    (...)
    • Posté à 21h45 le 25/05/2010
    • Internaute 73621
      (...)

    Nike semelle de tout

  • Désinscrit le 15-7
    • Posté à 21h50 le 25/05/2010
    • Internaute 992
      nc

    Lien

    L’an ver...du der corp...(Mermet pre-si-dent ! ! !)

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 20h29 le 25/05/2010
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    Une seule solution : boycotter Nike, l’employeur d’enfants, la multinationale américaine qui n’a aucune usine aux USA.
    Nike le pollueur
    Lien

  • PhiPoePsy
    PhiPoePsy
    Etudiant-Chercheur
    • Posté à 21h32 le 25/05/2010
    • Expert 41171
      Etudiant-Chercheur

    Excellent article, complet et symptomatique de la misère grandissante (et explosive), marginalisée et ghetthoïsée par les opérations marketing tous azimuts menées à Tokyo...

    (« Enter the Void » en donne une parfaite traduction cinématographique)

  • leo s
    leo s
    (...)
    • Posté à 21h44 le 25/05/2010
    • Internaute 73621
      (...)

    Pré-Mondial : Nike se paye l’opéra Garnier

    lefigaro.fr

    25/05/2010 | Mise à jour : 18 : 12 

    Le 3 juin, Nike va investir la face ouest, en travaux, de l’opéra Garnier en y affichant les portraits de deux joueurs de l’équipe de France, Patrice Evra et Hugo Lloris, révèle le site lepoint.fr. Huit jours avant le début de la coupe du monde, la mise en place de ces affiches d’une superficie totale de 710 m2 viendra compléter la vaste campagne de communication pré-Mondial de l’équipementier, fournisseur officiel des bleus, qui a déjà inauguré à Boulogne-sur-Mer le portrait géant de Franck Ribéry.

  • 14240
    14240
    retraité
    • Posté à 08h30 le 26/05/2010
    • Internaute 95774
      retraité

    Nike et Nike....font plus que rage !
    L’empire CON attaque !
    L’art...de faire du pognon...avec ses pieds !
    Nike ta mère....comme dirait l’autre !
    Les « Pieds-Nike-Laids »... !

  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 17h49 le 26/05/2010
    • Internaute 5164
      Now future & karpe diem

    En fait c’est un terrible complot par les dauphins, les baleines et les thons rouges, qui ont pris le contrôle de Nike et ainsi se vengent des Japonais qui arrêtent pas de les bouffer : D

  • freakfeatherfall
    freakfeatherfall
    son of an autist hulkist readin (...)
    • Posté à 03h47 le 27/05/2010
    • Internaute 21024
      son of an autist hulkist readin (...)

    putain mais comment on peut vendre un parc urbain ! ça appartient pas aux qqs connards qui vont palper le pognon, mais aux habitants, à ceux qui l’utilisent
    moi je l’aimais bien ce parc - même si c’est pas vraiment un parc, alors que je peux pas blairer harajuku/omotesando...

    • Banana
      Banana répond à freakfeatherfall
      douce
      • Posté à 08h29 le 27/05/2010
      • Internaute 115587
        douce

      Bonjour Freak, dire que c’est pour » la jeunesse et le sport » que ce parc va être privatisé et re-baptisé...On sait bien que Nike ne défend que de nobles causes.

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