vie de bureau 16/05/2010 à 16h51

Lorsque les stagiaires sont payés (ou se paient) en nature

Léa Lejeune | Journaliste


Stylos, ramettes de papier, gâteaux et verres de champagne... S’ils ne sont pas (ou mal) payés, les stagiaires peuvent gratter quelques « cadeaux » pendant un stage. Opportunités ou astuces d’entreprises pour se donner bonne conscience ?

Aucune rémunération n’est obligatoire pour moins de deux mois, 417 euros par mois pour les stages plus longs : en France, la rétribution des stagiaires reste marginale. Certaines entreprises ajoutent des tickets restaurant ou prennent en charge la carte de transports en commun, voire invitent au restaurant sur notes de frais. Mais, parole de stagiaire, le dédommagement le plus courant, c’est le petit cadeau. Pas des billets glissés de la main à la main, mais des compensations « en nature ».

Des livres pour ma grand-mère

Dans le domaine culturel et dans le journalisme, où les « cadeaux presse » sont nombreux, la pratique s’est institutionnalisée. Marion (les prénoms ont été changés à la demande des stagiaires) a effectué un stage de quatre mois aux éditions Fayard, rémunérée au minimum légal. Le week-end, elle repartait régulièrement avec des livres sous le bras :

« Dans les maisons d’édition, les stagiaires peuvent se servir gratuitement parmi les exemplaires destinés aux journalistes. Comme tous les employés d’ailleurs. J’en ai pris pour moi, pour ma grand-mère, mon responsable m’a même encouragée à le faire. La seule restriction, c’est de ne pas prendre les livres qui vont avoir un gros succès en librairie. En tout, j’ai dû en récupérer plus d’une dizaine ! »

Anne-Laurence est stagiaire chez L’Oréal depuis huit mois. Avec 1 400 euros par mois, c’est un stage bien payé. Mais ça ne l’empêche pas de se servir :

« Dès le début de mon stage, mes collègues m’ont dit “Prends les produits dans le placard. Tu peux te servir pour tes copines aussi.” Depuis septembre, j’ai dû prendre onze vernis à 8 euros, six mascaras à 15 euros et 200 euros de rouges à lèvres, alors que je n’en mets même pas. Au total, j’ai récupéré 500 euros de produits cosmétiques, de crèmes et de shampooings ! »

Les cadeaux sont le plus souvent liés à l’activité de l’entreprise. Ainsi, cet étudiant-chercheur qui a reçu des entrées gratuites à des colloques alors que les places pouvaient coûter entre 50 et 100 euros ou ce jeune homme qui a reçu du gibier... lors de son stage d’exploitant agricole.

Autres cadeaux reçus répertoriés : une paire de gants, une plante verte, des entrées gratuites au Vip Room... Une firme de consulting a même proposé des bouteilles de champagne à un stagiaire s’il ramenait plusieurs personnes à la soirée d’entreprise.

Réservé aux stagiaires maltraités ?

En réponse à l’appel à témoignages lancé par Rue89 sur Facebook, Camille, diplômée d’une école d’ingénieur, obligée par son école de faire un stage « ouvrier », estime que c’est la moindre des choses :

« J’estime que c’est un scandale de faire un “stage” rémunéré 350 euros par mois pour un travail non qualifié : ouvrière dans l’alimentaire. Mes compensations ? Je les prenais en nature sur les produits invendables. »

Loin de peser sur les employeurs, ces cadeaux sont des opportunités de se rattraper. Florent raconte :

« A ma sortie d’école d’ingénieur, je suis rentré dans une entreprise de consultants, Business&Decision, payé autour de 600 euros par mois pour un stage de neuf mois.

J’ai travaillé sur un gros projet pour Canal+. Les heures se sont multipliées aussi vite qu’un couple de lapins de garenne ! A la fin du projet, je tournais aux trois-huit avec le créneau 22 heures-6 heures, week-ends inclus. Les indépendants qui me coachaient ont dû me prendre en pitié... Ils m’ont fixé une carotte, un magnifique iPod. Je l’ai obtenu ! »

Cadeaux déduits du futur salaire

Il faut aussi se méfier de certains cadeaux. Erwan, diplômé d’un M2 de management du sport, a effectué il y a quelques années un stage dans un hôtel-restaurant-musée sur le thème du vélo. Sans rémunération. Arrivé à terme, son contrat a été prolongé. Entre temps, il n’avait plus de logement :

« J’étais presque à la rue. J’ai demandé à la patronne si je pouvais loger dans une chambre d’hôtel pendant quelques temps. Elle m’a dit oui, mais l’accord est resté verbal, rien n’était écrit. J’ai dû y passer une quinzaine de jours au total. Sans rien payer. Mauvaise surprise : lorsque j’ai été embauché en CDD quelques semaines plus tard, j’ai découvert que certaines nuits avaient été retenues sur mon salaire ! »

Et à Rue89 ? Deux anciennes stagiaires m’ont envoyé leur témoignage :

« C’’était visiblement une stratégie organisationnelle bien rodée : deux ou trois membres de l’équipe insistaient régulièrement pour “faire des pots” sur le coup de 19 heures. Ils sortaient alors des verres qu’on aurait récupérés et pris pour émoluments s’ils n’étaient en plastique, et nous donnaient ainsi à boire du champagne.

Il est arrivé que l’on nous offre des parts de gâteaux improbables, amenés par des éditrices de l’équipe, et que l’on y goûte malgré l’insistance avec laquelle un jeune journaliste en déconseillait avec force l’ingestion, avançant que “c’était dégueulasse” ou “pas cuit”.

Il semble que nos prédispositions festives personnelles aient pu encourager ce mode improvisé de rétribution. Reste que la pratique semble bien acquise dans cette équipe. »

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  • Novotel
    Novotel
    étudiant
    • Posté à 17h55 le 16/05/2010
    • Internaute 95243
      étudiant

    J’ai travaillé trois mois chez un designer, non payé, quelques restos payé de temps en temps pour déculpabilisé.J’ai travaillé d’arrache pied sur un objet, il était convenue qu’il me tiendrait au courant de l’avancé du projet. Depuis plus de nouvelles, je suis retourné sur son site internet et j’ai découvert qu’il vendait l’objet une jolie somme, je l’avait dessiné et passé tout mon temps dessus... Bien sur mon nom ni celui des autres stagiaires n’apparaissent nulle part... Sick Sad World

  • bruno54
    bruno54
    Pigeon voyageur
    • Posté à 18h02 le 16/05/2010
    • Internaute 114450
      Pigeon voyageur

    J’ai d’ailleurs été surpris de voir, en arrivant au Québec, que les stagiaires étaient payés en plus d’être respectés. Un véritable choc culturel pour moi.
    Ainsi, un avocat stagiaire par exemple peut faire jusqu’à 4000$ et plus par mois dans les plus gros cabinets. Il n’en reste qu’il sera toujours payer un salaire respectable même dans les plus petits cabinets, de quoi vivre en tous cas. Il est de plus tout à fait possible de bosser pendant l’été sans avoir l’impression de se prostituer pour un stage cafetière. Non ! On peut même avoir des responsabilités qui seront proches de celles qu’on aura le jour où on sera en poste.

    En plus, ici, tout le monde a sa chance en envoyant son CV. Le stage n’est donc pas (ou beaucoup moins en tous cas) une récompense à la filiation comme c’est souvent le cas en France. Le réseau créé par papa n’est pas une condition à l’obtention d’un stage ou d’un emploi mais un simple facteur simplement pouvant favoriser. Cela change beaucoup de ce que j’ai connu en France.

  • DeadPixel
    DeadPixel
    Idiot du village
    • Posté à 18h28 le 16/05/2010
    • Internaute 114909
      Idiot du village

    J’ai déjà été rémunéré 417 € pour un stage dans une agence e-commerce qui n’a duré qu’un mois, quand on est lycéen (bac pro) ça aide bien (même si on n’a pas toujours des frais de logement/transport)… mais je sais que la majorité des autres de ma classe n’ont pas eu cette chance.
    Quelques avantages en nature par contre pour ceux qui ont travaillé dans des agences photos : ils ont souvent pu récupérer des articles qui étaient pris en photo pour des catalogues…

  • Alexandra G.
    Alexandra G.
    Chef de projet
    • Posté à 19h23 le 16/05/2010
    • Internaute 53529
      Chef de projet

    Je pense qu’au-delà des stagiaires, ce phénomène touche tous les employés : Michel de Certeau a écrit sur ce concept qu’il appelle « la perruque ».

    Voir à ce sujet :

    La « perruque » en usine : approche d’une pratique marginale, illégale et fuyante
    de Michel Anteby

    « La “ perruque ” consiste en l’utilisation de matériaux et d’outils par un travailleur, sur le lieu de travail et pendant le temps de travail, dans le but de fabriquer un objet en dehors de la production normale de l’entreprise. Même si de nombreuses traces juridiques, artistiques et ethnographiques attestent cette pratique, elle reste entourée d’un silence qui n’est pas simplement lié à sa marginalité et à son illégalité, ce qui ressort de l’examen de ces traces et des entretiens à ce propos avec des retraités ayant travaillé dans une usine aéronautique. La perruque met en évidence une forte complicité entre salariés, indépendamment de leur niveau hiérarchique. Parce qu’une telle complicité entre peu dans le cadre institutionnel de l’usine, ce silence est sans doute plus le signe d’une incapacité à parler de cette pratique que le signe de sa marginalité ou de son illégalité. »


    Lien

  • Contestatairieux
    Contestatairieux
    (un de ces fameux travailleurs (...)
    • Posté à 20h36 le 16/05/2010
    • Internaute 37969
      (un de ces fameux travailleurs (...)

    Vous faîtes un stage dans une boite type consulting, vous prenez quoi ? Des câbles d’ordinateur ? Des ramettes de papiers ? Et lorsque vous faîtes un stage dans une collectivité publique, c’est rien du tout, sauf le devoir de faire les heures comme tout le monde.
    J’ai l’impression que votre article ne s’attarde que sur le fait d’une minorité...
    Mais c’est le scandale des stages non rémunérés, avec de vagues promesses de CDD et surtout des coups de pieds au cul en guise de remerciement qui me fait bondir.

  • mamane
    mamane
    le futur c'était mieux avant
    • Posté à 22h07 le 16/05/2010
    • Internaute 44657
      le futur c'était mieux avant

    je vais proposer de payer mon loyer en ramette de papier et ma boulangère en stylo à bille.

    Si ça fonctionne, je vous tiens au courant.

  • Guillemette Faure
    Guillemette Faure
    Journaliste
    • Posté à 22h33 le 16/05/2010
    • Internaute 34
      Journaliste

    J’avais fait un stage de vente dans un magasin Benetton. A la fin, la responsable du magasin m’avait dit que je pouvais prendre un pull. Puis « tu viendras le choisir pendant les soldes ».

  • amonhumbleavis
    amonhumbleavis
    Rue89 fait monter le FN
    • Posté à 08h38 le 17/05/2010
    • Internaute 93168
      Rue89 fait monter le FN

    J’ai effectué de nombreux stages pendant mon école d’ingénieur, tous indemnisés avec les repas et une indemnisation entre 300€ et 1000€.
    A chaque fois j’ai reçue une rémunération détournée :
    - un repas offert dans un grand restaurant avec 4 convives de mon choix (externes à l’entreprise),
    - des cadeaux d’entreprise (même quand j’ai fait mon stage dans le luxe)
    - des restos avec le tuteur (qui parfois allait jusqu’à aller à la DRH pour m’avoir une rémunération plus importante),
    - un week end...
    Bref tout cela pour dire que dans les grands groupes l’indemnisation des stages est figée et ce sont ces petits à-côtés qui permettent de rétribuer différemment en fonction des réussites de chacun.

    A chaque stage je n’ai vraiment pas eu l’impression d’être exploitée : ça participait vraiment à ma formation, et on ne m’a jamais cantonnée à préparer du café ou à mettre du papier dans l’imprimante. L’indemnisation c’est un plus.
    Les cadeaux un ++

  • LuC_y
    LuC_y
    Etudiante en Master
    • Posté à 19h55 le 17/05/2010
    • Internaute 97733
      Etudiante en Master

    Pour ma part, je considère qu’on est sur la bonne voie : on est partis de rien il y a peu, à un minimum. ça ne casse pas 3 pattes à un canard, mais c’est une évolution : du coup, les entreprises commencent à prendre le pli. On paie le stagiaire et on essaie de lui faciliter la vie... !

    Enfin, en cadeau sympa, après 3 mois de stage dans un régiment : un saut en tandem en parachute ! !