Enquête 12/05/2010 à 20h41

Chorus, le logiciel qui empêche l'Etat de payer ses factures

François Krug | Journaliste Rue89

Fournitures de bureau et armes de guerre... Depuis fin 2009, l’Etat accumule les impayés à cause du nouveau logiciel.


Bercy, ministère du Budget, des Comptes publics et de la Réforme de l’État (Charles Platiau/Reuters).

Les fonctionnaires dénoncent leur manque de formation face à Chorus, censé simplifier la comptabilité, tandis que les fournisseurs perdent patience.

Pour l’instant, quatre ministères ont adopté Chorus : l’Education nationale, la Défense, la Justice et l’Intérieur. Bilan ? « On va péter un câble », assure un comptable de l’académie de Toulouse, qui préfère rester anonyme :

« Par exemple, vous voulez acheter des ciseaux. Il faut trois devis, un bon de commande manuel, et un bon de commande informatique sur Chorus.

Pour passer la commande, il faut attendre qu’il soit validé au rectorat à Toulouse et qu’il revienne. Ça peut prendre trois semaines. »

Des factures impayées depuis novembre

Une comptable du ministère de la Défense confirme cette mise en place chaotique :

« Pour utiliser Chorus, il faut des licences nominatives, avec des codes personnels. Dans mon service, nous sommes une dizaine. Deux personnes seulement ont une licence. Quand elles ne sont pas là, on ne peut pas utiliser le logiciel. »

Conséquence : des retards de paiement impressionnants. « Dans mon service, nous n’avons rien payé depuis le 1er décembre », assure le comptable de l’Education nationale. « Chez nous, les factures les plus anciennes remontent à novembre », explique celle de la Défense.

L’exaspération monte chez les fournisseurs. Selon le blog Secret Défense, les industriels de l’armement ont exigé des explications à la Défense. Les fabricants de chars ne sont pas les seuls concernés. Contactée par Eco89, la Fédération française du bâtiment explique avoir été elle aussi alertée. Ce mercredi soir, le ministère de la Défense a assuré qu’il règlerait ses impayés d’ici la fin de l’été.

Le dossier embarrasse surtout le ministère du Budget. C’est lui qui supervise Chorus, via l’Agence pour l’informatique financière de l’Etat. Au cabinet de François Baroin, on veut rassurer :

« C’est un projet important et bien piloté. Chaque jour, 15 000 factures sont traitées. Il y a pu y avoir quelques difficultés, mais elles sont en train de se résorber. »

Un logiciel unique pour faciliter les opérations

Le projet doit harmoniser et simplifier les méthodes de l’Etat, mais aussi réduire les coûts :

  • Désormais, toutes les administrations utiliseront le même logiciel, développé par l’allemand SAP.
  • A terme, les factures de différentes administrations seront traitées par des services mutualisés.

Pour notre comptable du ministère de la Défense, Chorus est encore loin d’être parfait :

« C’est très bien pour la gestion des stocks, par exemple. Pour la gestion de chantiers de BTP, où vous avez beaucoup de sous-traitants, c’est très complexe, il y a des multitudes de tableaux. »

Et encore faut-il y être formé. « On a plongé dans le grand bain sans savoir nager », résume la fonctionnaire. Son collègue de l’Education nationale confirme :

« On a eu un peu de formation, mais ça ne suffit pas. Nous n’avons pas de manuel : si vous vous plantez, vous devez chercher vous-même et deviner comment ça marche. »

Un projet coûteux et en retard

Au ministère du Budget, on confirme l’objectif annoncé par le précédent ministre, Eric Woerth : le 1er janvier 2011, tous les ministères passeront à Chorus. Un an plus tard que prévu au lancement du projet, et près de dix ans après le vote de la Lolf (loi organique relative aux lois de finances). Chorus est le volet informatique de cette loi.

Les fonctionnaires ne sont pas les seuls à douter. Dans un rapport de 2009, la Cour des comptes estimait que Chorus compliquait l’évaluation des comptes publics. Et en mars, elle était revenue à la charge dans un courrier à Eric Woerth.

Les députés sont encore plus critiques. En juillet 2009, la commission des Finances de l’Assemblée nationale concluait ainsi un rapport sur Chorus :

« Au vu des nombreuses promesses non tenues et des déboires enregistrés depuis le début de Chorus, la Mission ne cache pas son scepticisme sur la fiabilité des engagements pris et des hypothèses formulées.

Les responsables de Chorus devront convaincre par des actes et des résultats, plutôt que par des affirmations non confirmées par la réalité au fil du temps. »

Des « affirmations non confirmées » ? Le calendrier trop optimiste, mais aussi des coûts sous-estimés et des économies surévaluées. Les coûts ? Le plafond prévu par l’Inspection générale des finances, dans un rapport de 2006, est déjà atteint. Les députés ont revu les coûts à la hausse :

  • Installation du logiciel et adaptation des systèmes existants, de 2006 à 2012 : 686,2 millions d’euros ;
  • coût total sur dix ans, de 2006 à 2015 : 1,1 milliard d’euros (dont un coût de maintenance de 77 millions d’euros par an).

L’Etat est censé régler en 30 jours

Bercy a aussi été un peu trop optimiste sur le « retour sur investissement ». En 2006, l’Inspection générale des finances prévoyait entre 800 millions et 1,1 milliard d’euros en dix ans. Trois ans plus tard, les « scénarios les plus favorables » des députés allaient de 230 millions à un milliard d’euros. Sans exclure, dans d’autres scénarios, une perte sèche pour l’Etat.

Parmi les économies prévues par Eric Woerth, la suppression de 8 000 postes. Surprise des députés : ils ont découvert que certains ministères voulaient en fait augmenter les effectifs de leurs services comptables, « au moins pendant les premières années », pour faire face au chantier.

Le gouvernement a une autre raison d’être embarrassé par ces factures impayées. En soutien aux entreprises, il s’était engagé dans un décret du 28 avril 2008 à régler ses factures en 30 jours, au lieu de 45. Un engagement que Chorus lui permettra peut-être, un jour, de respecter.

Mis à jour le 12/05/2010 à 21 heures. Le ministère de la Défense confirme ses impayés et annonce qu’il les règlera d’ici la fin de l’été.

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  • didi_bzh29
    didi_bzh29
    pour l'indépendance
    • Posté à 21h14 le 12/05/2010
    • Internaute 70617
      pour l'indépendance

    Chorus est le parfait outil technocratique émanant de Bercy afin de simplifier la vie des services « comptabilité » des administrations. Mais il reporte, en les amplifiant, les problèmes vers les services techniques où les fonctionnaires ont d’autres chats à fouetter.
    Sur une semaine de 40 heures, avant, modeste fonctionnaire du ministère de l’Ecologie, je faisais 39 heures de technique et 1 heure d’administratif. Aujoourd’hui, sur une semaine de 35 heures, je fais 25 heures de technique, et... 20 heures d’administratif.
    Où est le gain ? Hormis pour l’industrie pharmaceutique qui voit croître la consommation de doliprane et d’anxiolitique.

    Et comme je « bosse » moins, je deviens inutile...

    Ils sont devenus fous ! ! !

  • Virginie AUGROS
    Virginie AUGROS
    employée
    • Posté à 21h58 le 12/05/2010
    • Internaute 98660
      employée

    Ca me fait penser au nouveau logiciel de gestion qu’on vient d’installer dans ma boîte (à prix d’or), spécialement conçu pour notre type de structure, et qui est vendu avec l’argument imparable qu’il fait économier en moyenne 1,5 ETP de personnel administratif à chaque entreprise utilisatrice (je précise que je travaille dans le secteur de l’insertion professionnelle...)
    En réalité, pour les actions que je gère, je suis passée de double saisie (logiciel local + logiciel régional inexploitable en termes de statistiques ou recherches) à une triple saisie, ce logiciel « formidable » ne pouvant pas supporter cette action.
    Ma collègue passe désormais deux fois plus de temps qu’auparavant à faire son travail statistique mensuel, et la comptable est obligée de tout imprimer au fur et à mesure, car notre technologie avancée ne peut pas fournir à l’instant T les documents nécessaires au contrôle du commissaire aux comptes (merci les économies de papier).
    J’aime la modernité, mais seulement quand il facilite le vie de tous...

  • Rudolfina
    Rudolfina
    Biltong
    • Posté à 22h38 le 12/05/2010
    • Internaute 102860
      Biltong

    C’est un peu facile d’accusé le logicielle.

    Ce type de programme n’a rien a voire avec le Excel qu’il suffit d’installer puis d’utiliser. Il faut une tonne de configurations pour que il s’adapte au besoin de l’organisation qu’il utilise. C’est pour cela qu’il faut engager des consultant pour qu’il configure le configure correctement. S’il ne permet pas au gouvernement de payer ces factures, c’est plus probablement la configuration qui est mauvaise et pas le produit.

    Ce projet a aussi planté une raison simple et très fréquente en informatique : les utilisateurs n’ont pas été préparés. En gros, ils ont remplacés leurs vélos par des voitures mais ne leur ont pas donné de cours de conduite. C’est une erreur trop fréquente pour être excusable.

    Finalement en ce qui concerne le surcout, aux USA, 75% des projets informatiques de cette ampleur terminent avec des surcout et/ou pas dans les limites de temps. Gérer ce genre de projet est très difficile. Les responsables sous estiment très facilement les couts.

    En gros, ce n’est pas la faute du logicielle mais celle de ceux qui ont géré le projet. Le cabinet de conseil qui a gagné ce contrat a de toute évidence foirée son coup.

  • Désinscrit le 15-6
    • Posté à 09h16 le 13/05/2010
    • Internaute 83404
      nc
  • Jack Sullivan
    Jack Sullivan
    en boule
    • Posté à 10h04 le 13/05/2010
    • Internaute 42204
      en boule

    Hihi !
    Cette histoire me fait furieusement penser à mon propre quotidien.
    Dans la recherche publique, nous avons longtemps souffert (ou profité, selon les cas) d’un amateurisme total en ce qui concerne la gestion des personnels et des finances. Puis nos tutelles ont décidé de mettre tout ceci au carré, notamment parce qu’on (le gouvernement) leur demandait de pouvoir fournir rapidement des indicateurs de performance et de coûts. Il était donc devenu indispensable de soumettre les agents à une auto-évaluation continuelle, et de normaliser et de centraliser les informations qui en découlaient.
    Des logiciels ont, là aussi, été créés à cette fin... On nous a demandé de les utiliser sans toujours s’assurer au préalable qu’ils fonctionnaient sur nos postes de travail (un préalable incontournable quand on sait l’hétérogénéité de notre parc informatique), et avant même de nous avoir dispensé une formation adéquate (et indispensable au vu du peu d’ergonomie des interfaces !). Panique à bord dans de nombreuses unités, paralysie partielle au niveau comptable, et au final l’impression, pour nombre d’entre nous, de passer davantage de temps à justifier de notre travail (sous forme de rapports ou de tableaux chiffrés) qu’à effectivement l’accomplir.
    Un grand succès, sans conteste.

  • nono73
    nono73 répond à Eliott
    directeur financier
    • Posté à 12h35 le 13/05/2010
    • Internaute 77368
      directeur financier

    SAP semble etre l’outil à la base de Chorus. J’ai utilisé SAP dans 3 entreprises. C’est de loin un des meilleurs outils de gestion au monde. Il a fait gagner beaucoup en efficacité à une de sociétés pour laquelle j’ai travaillé. Mais tout dépend de comment on le paramètre et le mes en place. Et il a une logique un peu différente des outils comptables classiques français. La mise ne place d’un tel outil est souvent compliquée et rencontre des resistances au changement dans les organisations. Mais sur le long terme, ce sont de bons outils.
    Je trouve plutot sain que l’administration réfléchisse et fasse évoluer ses outils. Sinon, ils en seraient encore à la compta sur papier. C’est surement un projet qui coute tres cher mais il faut voir aussi ce que couterait la mise en place par chaque administration de son propre outil.
    Jugeons donc sur le long terme et arretons comme d’habitude de stigmatiser les énarques ou autres ... C’est un peu facile